Elue « insecte de l’année », la mante religieuse témoigne du changement climatique en Tchéquie

La mante religieuse

La mante religieuse fascine depuis toujours. Pas seulement pour son apparence, mais aussi et surtout pour sa réputation de « mangeuse de mâles ». En Tchéquie, elle vient d’être élue « insecte de l’année 2026 » par la Société tchèque d’entomologie qui veut ainsi signaler une espèce qui, en quelques décennies, a conquis une grande partie du territoire tchèque, notamment en raison du changement climatique.

Longtemps, la mante religieuse (Mantis religiosa en latin ou Kudlanka nábožná en tchèque) a été une véritable rareté en Bohême et en Moravie. Jusqu’à la fin du XXe siècle, on ne l’observait d’ailleurs que dans les régions les plus chaudes du sud de la Moravie. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé. L’insecte est désormais présent dans presque tout le pays et progresse même vers les zones montagneuses, où les conditions climatiques lui étaient autrefois défavorables, comme le détaille encore l’entomologiste Petr Šípek :

Petr Šípek | Photo: Martina Mašková,  ČRo

« La mante religieuse est désormais présente sur l’ensemble du territoire de la Moravie et de la Silésie, ainsi que dans une grande partie du nord de la Bohême. Elle est seulement absente de la majeure partie du sud et de l’ouest de la Bohême. On peut la rencontrer presque partout dans les habitats de type steppe ou prairie. Pas dans les forêts, mais à la lisière des forêts et dans les prairies. Lorsqu’en été, les mâles volent vers la lumière, ça les attire souvent vers les habitations. Vous pouvez donc même en rencontrer dans votre jardin. »

Pour expliquer cette expansion sans précédent, plusieurs facteurs sont avancés par les scientifiques, comme le précise encore Petr Šípek :

Une oothèque de la mante religieuse | Photo: Gg. Any,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« En réalité, nous ne connaissons pas la cause exacte, car personne n’a mené d’études à ce sujet. Mais oui, le climat a considérablement changé, et nous observons des tendances similaires chez les espèces en expansion dont la limite septentrionale se situait autrefois quelque part le long de la frontière sud de la Tchéquie. Le deuxième facteur est la circulation routière. On trouve généralement des mantes religieuses qui se propagent le long des voies ferrées ou des autoroutes. Les mantes religieuses, en raison de leur mode de vie, produisent ce qu’on appelle une oothèque. Il s’agit essentiellement d’un cocon mousseux destiné à contenir les œufs. Celui-ci est fixé à un substrat, et sous cette forme, elles peuvent parcourir de longues distances. »

Avec ses sept à huit centimètres de longueur, la mante religieuse figure parmi les plus grands insectes du pays. Pourtant, il est relativement difficile de la repérer, car sa coloration verte ou brun jaunâtre lui permet de se fondre parfaitement dans la végétation. Ce prédateur patient peut rester immobile durant de longues heures, avant de saisir sa proie en une fraction de seconde grâce à ses puissantes pattes hérissées d’épines. La tête très mobile et les grands yeux à la vision stéréoscopique de la mante religieuse lui confèrent une allure singulière, tout comme sa posture au repos, telle une fidèle priant les mains jointes : tout ceci contribue largement à sa réputation et explique également son nom !

La mante religieuse | Photo: Tomáš Janata,  KRNAP

Mais cette célébrité repose aussi sur un aspect pour le moins sulfureux : la mante décapite puis dévore son partenaire pendant ou après l’accouplement. Sauf que si ce phénomène de cannibalisme sexuel existe bel et bien chez cette espèce par ailleurs capable de parthénogénèse, il est souvent exagéré, comme le nuance Petr Šípek :

L'accouplement des mantes religieuses | Photo: Zdeněk Laštůvka,  Société tchèque d’entomologie

« L’accouplement est effectivement risqué pour les mâles, mais contrairement à une idée répandue, ils ne sont pas systématiquement dévorés. Cela se produit dans environ un tiers des cas. Les mâles ne vivent qu’environ trois semaines, contre près de trois mois pour les femelles. Jeunes adultes, ils privilégient les femelles bien nourries, qui émettent davantage de phéromones et sont moins susceptibles de les tuer. Mais en vieillissant, et face au risque croissant d’être mangés par un prédateur comme un oiseau, ils deviennent moins sélectifs. Ils acceptent alors presque n’importe quelle partenaire, ce qui augmente leurs chances d’être dévorés pendant l’accouplement. »

La mante religieuse | Photo: Daniela Oberreiterová,  ČRo

Comme dans le cas de campagnes similaires telles que « l’oiseau de l’année » ou « l’arbre de l’année », le choix de la mante religieuse comme « insecte de l’année » vise également à mobiliser le grand public. Depuis 2021, les entomologistes invitent les citoyens à participer au suivi des espèces ainsi mise en lumière. Certes, la mante religieuse est difficile à repérer, mais quand elle est observée, il est possible de le signaler via l’application iNaturalist pour aider à mieux cartographier sa répartition actuelle. Cette démarche de science participative doit aussi permettre de détecter l’arrivée éventuelle de nouvelles espèces de mantes sur le territoire tchèque.

La mante de Spallanzani | Photo: Petr Šípek,  Société tchèque d’entomologie

Car la Mantis religiosa pourrait bientôt ne plus être toute seule en Tchéquie. Deux autres espèces progressent actuellement vers les frontières tchèques : la très musclée et vorace mante transcaucasienne (Hierodula tenuidentata), déjà observée près de Vienne et à proximité de la frontière morave, ainsi que la mante de Spallanzani (Ameles spallanzania), beaucoup plus petite, pourraient prochainement s’implanter dans le pays, si ce n’est pas déjà le cas.

Pour les scientifiques, l’histoire récente de la mante religieuse illustre parfaitement la rapidité avec laquelle la faune européenne se transforme et est un excellent indicateur des changements environnementaux actuellement à l’œuvre tout particulièrement en Europe centrale.

La mante transcaucasienne | Photo: Petr Šípek,  Société tchèque d’entomologie