Kosmas : 900e anniversaire de la mort du grand chroniqueur

Le manuscrit de Leipzig avec la représentation du chroniqueur Kosmas

« Je cherche toujours à plaire aux gens bons et avertis et je ne crains pas de déplaire à ceux qui sont ignorants et maussades », déclare le chroniqueur Kosmas dans la préface de sa chronique, œuvre fondamentale de l’historiographie tchèque. 900 ans se sont écoulés depuis la mort de ce chanoine et doyen du chapitre de Saint-Guy qui nous a raconté le haut Moyen Âge comme si nous y étions. 

Le doyen du chapitre de Saint-Guy

Nous ne disposons pas de beaucoup d’informations sur la vie de l’auteur de Chronica Boemorum - La Chronique des Tchèques qui est une source inestimable d’informations sur la Bohême du début du deuxième millénaire. Kosmas ne laisse échapper dans le courant de la narration que quelque rares mentions sur lui-même et sur sa vie privée. L’historien Tomáš Klimek résume ce que nous savons sur la biographie de cet ecclésiastique qui a vécu entre 1045 et 1125 :

Reconstitution en 3D de la basilique Saint-Guy à l'époque du chroniqueur Kosmas | Photo: Pražský hrad/YouTube

« Kosmas était doyen du chapitre de Saint-Guy au château de Prague. Il est devenu doyen vers la fin de sa vie mais avant il avait été chanoine. Il entretenait des rapports avec la cour princière. Il a participé à des voyages importants de l’évêque de Prague et il a eu la possibilité de s’entretenir avec des personnalités importantes de son époque. En même temps, Kosmas était un prêtre qui soutenait le concept de l’Eglise latine et du christianisme latin et aussi l’évêché de Prague parce que c’était un des éléments du pouvoir politique mais aussi un des foyers de la culture de son temps. Kosmas a interprété l’histoire tchèque pour souligner l’importance de l’érudition ecclésiastique et pour soutenir le pouvoir de l’évêque de Prague. »

L’exposition des copies médiévales de la Chronique de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

La Chronique des Tchèques

La représentation du chroniqueur Kosmas dans le manuscrit de Leipzig | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Kosmas rédige sa chronique en latin probablement entre 1119 et 1125 et ce qu’il laisse à la postérité n’est pas seulement une œuvre historiographique mais aussi une importante œuvre littéraire. Sa chronique se compose de trois livres qui racontent l’histoire du peuple tchèque depuis ses origines mythologiques jusqu’aux premières décennies du XIIe siècle. Selon Kosmas, le peuple tchèque est issu des bâtisseurs de la tour de Babel qui ont été punis par Dieu et éparpillés dans toute l’Europe. Et l’un de ces peuples errants aurait finalement trouvé refuge dans une région inhabitée et protégée par des chaînes de montagnes que nous appelons la Bohême.

Cependant, ce n’est que le début de la chronique dans laquelle la mythologie cède bientôt la place au récit factuel. Cela ne veut pas dire que le reste de la chronique est complètement dépourvu d’éléments de fiction mais Kosmas distingue ce qu’on lui a raconté de ce qu’il a vu, et il avertit son lecteur qu’il ne peut garantir que la véracité des faits dont il a été témoin. Ce souci d’authenticité est une des grandes qualités de la chronique devenue, selon Tomáš Klimek, une source d’informations indispensable pour l’étude de l’histoire tchèque :

Tomáš Klimek | Photo: Vlastimil Ježek,  ČRo

« Pratiquement tous les chroniqueurs, tous les historiens qui ont fait des recherches concernant le haut Moyen Âge tchèque, sont partis de la chronique de Kosmas. C’était pour eux la source d’informations principale. Ils se sont tous basés dans une certaine mesure sur la chronique de Kosmas et ont perçu son texte selon leurs concepts et leurs interprétations, ou l’ont éventuellement complété, mais ils étaient obligés, d’une manière ou d’une autre, de s’acquitter de ce texte dans leurs travaux. »

L’exposition des copies médiévales de la Chronique de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Les copies d’un manuscrit disparu

La copie du Codex Gigas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Nous ne connaissons pas la date exacte de la naissance de Kosmas mais nous savons qu’il est mort le 21 octobre 1125, donc il y a tout juste 900 ans. C’était une occasion pour la Bibliothèque nationale de Prague pour organiser simultanément trois expositions consacrées à l’œuvre, à la vie et à la succession du grand chroniqueur. Les commissaires de ces expositions ont présenté à Prague de nombreux manuscrits, incunables et d’autres documents. Le manuscrit de la Chronique de Kosmas a disparu dans les profondeurs du temps, mais il en existe aujourd’hui 16 copies médiévales qui sont dispersées dans huit bibliothèques européennes. Pour la première fois dans l’histoire, les organisateurs ont réussi à rassembler ces copies à un seul endroit, à l’exception seulement de la copie faisant partie du Codex Gigas - la célèbre Bible du diable conservée à la Bibliothèque nationale de Suède. Parmi les manuscrits exposés il y avait entre autres la copie qui fait partie des collections de la bibliothèque de Leipzig et qui est considérée, selon Tomáš Klimek, comme une des plus fidèles au texte original de Kosmas :

« Le manuscrit de Leipzig est probablement la plus ancienne des copies conservées de la Chronique de Kosmas. Récemment on a fixé sa datation et on estime qu’elle a été créée vers la moitié du XIIe siècle, c’est-à-dire 25 ans après la mort de Kosmas. Son importance est encore rehaussée par le fait qu’elle comprend un portrait unique du chanoine Kosmas. Vu la datation du manuscrit nous ne pouvons pas exclure la possibilité que l’auteur du portrait ait connu Kosmas. Néanmoins, il s’agit plus probablement d’un portrait fictif parce que le vêtement du personnage dessiné ne correspond pas à la tenue vestimentaire supposée des chanoines de Saint-Guy à cette époque. »

L’exposition des copies médiévales de la Chronique de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Une fresque de la vie médiévale

L'une des premières biographies de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Neuf siècles plus tard, Kosmas continue à nous parler, à évoquer la situation politique de son pays et la lutte pour le pouvoir entre les membres de la dynastie des Přemyslides, lutte qui était souvent âpre et cruelle. Rien qu’au cours de sa vie il a été témoin de deux attaques tragiques contre les princes de cette dynastie. Mais la chronique de ce patriote tchèque est aussi une source abondante d’informations sur la diplomatie médiévale, le mode de vie des ecclésiastiques et leur spiritualité, sur les cérémonies religieuses et le culte des saints patrons en Bohême. Bien que le chroniqueur parle avant tout de la vie des puissants, on trouve dans le texte aussi des informations sur la vie quotidienne au Moyen Âge et le lecteur apprend entre autres que Kosmas était marié à une femme nommée Božetěcha et qu’il avait un fils car, à son époque, le célibat des prêtres n’était pas encore de rigueur.

L’exposition des copies médiévales de la Chronique de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

Il est évident que l’auteur cherche aussi à amuser son lecteur en émaillant son texte d’épisodes qui ne font pas partie de la grande histoire mais qui sont drôles et parfois même gaillards. C’est un chroniqueur qui a le sens de l’humour et qui n’hésite pas à jeter un regard humoristique sur lui-même. Grâce à Kosmas, le haut Moyen Âge émerge de l’abîme du temps comme une époque intense et pleine de vie. Et Tomáš Klimek souligne encore d’autres qualités de ce grand chroniqueur :

« Je pense que nous avons la chance d’avoir une chronique qui est vraiment exceptionnelle. Elle a été la première parce que dans le milieu tchèque Kosmas n’avait pas de prédécesseurs. C’est une chronique extrêmement riche en informations et mûrement réfléchie et en même temps son texte est très vivant et captivant. C’est donc une chronique exceptionnelle même dans le contexte européen. »

L’exposition des copies médiévales de la Chronique de Kosmas | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.