La fabuleuse histoire du festival du Printemps de Prague
Le printemps et la musique se rencontrent et se confondent dans une manifestation qui depuis de longues années fait partie intégrante de la vie culturelle de la capitale tchèque. Jusqu’au 3 juin se déroule la 80e édition du festival du Printemps de Prague devenu avec le temps une des manifestations les plus prestigieuses de son genre. Sa genèse et son histoire sont retracées dans un livre que ses auteurs ont intitulé 75 let Pražského jara - 75 ans du Printemps de Prague.
Un lieu de rencontre des plus grandes célébrités
Déjà la simple vue de ce livre force le respect. Cet ouvrage volumineux de presque 500 pages est illustré d’innombrables photos qui évoquent l’atmosphère exaltante de différents concerts et démontrent que pratiquement depuis ses débuts le festival a été un lieu de rencontre des plus grandes célébrités de la musique classique. Réunir tous ces documents et leur donner la forme d’un livre n’a pas été chose facile. Cette tâche compliquée a été confiée à la journaliste et éditrice Svatava Barančicová qui s’est entourée d’un groupe de collaborateurs :
« Je n’étais pas seule à rédiger ce livre. J’ai eu six co-auteurs, spécialistes dans divers domaines. C’était une très belle occasion que le festival du Printemps de Prague m’a offerte. La rédaction de ce livre s’est étendue sur deux ans et a été compliquée par la pandémie de Covid-19 parce que les archives ont été fermées pendant un certain temps. Mais finalement, avec deux ans de retard, le livre a vu le jour. »
Tradition oblige
Le premier festival du Printemps de Prague a eu lieu en 1946 et à partir de ce moment cette tradition n’a jamais été interrompue malgré les turbulences historiques, les changements de régimes et d’autres obstacles quasi insurmontables. Le festival a même été organisé en 2020 dans un pays paralysé par la pandémie de Covid-19 et le confinement. Certes, le programme a été considérablement réduit, les interprètes étant obligés de porter des masques respiratoires et des concerts étant donnés devant des salles vides – mais la tradition a été sauvée. Svatava Barančicová explique que les racines du festival sont profondes et qu’il faut les chercher au XIXe siècle :
« Pour moi c’était un beau travail parce qu’il fallait retrouver et examiner des documents d’archives et des objets liés à différents festivals. Car nous n’avons pas limité nos recherches qu’au festival du Printemps de Prague mais nous sommes allés plus loin dans l’histoire et avons consacré une partie de notre livre aussi à ses prédécesseurs. Il s’avère qu’à Prague, il y a presque toujours eu des manifestations musicales organisées au printemps et souvent au mois de mai. Cela a commencé au Théâtre allemand par des représentations de plusieurs opéras et cela a continué par des rassemblements d’ensembles choraux et d’autres manifestations musicales. Nous avons donc retracé cette évolution à partir du XIXe siècle, à travers des tendances modernes dans les années 1930 jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale où a été organisé le premier festival du Printemps de Prague. »
L’impulsion de Rafael Kubelík
C’est toute une pléiade de grands musiciens, de célèbres chefs d’orchestre et de formations musicales prestigieuses qui a permis au Printemps de Prague d’acquérir ses titres de noblesse. Déjà sa première édition en 1946, organisée sur l’impulsion du chef de la Philharmonie tchèque Rafael Kubelík et sous l’égide du président de la République Edvard Beneš, attire à Prague entre autres Charles Munch, Dmitri Chostakovitch et Leonard Bernstein. Pour ce dernier, c’est sa première prestation en Europe et on peut la considérer comme le début de sa grande carrière internationale. Ce jeune chef d’orchestre, pianiste et compositeur génial qui fascine le public pragois par ses nombreux talents et son tempérament, ne peut pas savoir que Prague sera aussi le théâtre de la fin de sa brillante carrière. En 1990, quelques mois seulement avant sa mort, il dirigera en effet la Neuvième symphonie de Beethoven lors du premier festival du Printemps de Prague après la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie.
Et c’est à Prague que se produira pour la première fois à l’étranger en 1950 le pianiste Sviatoslav Richter. Ce sera le début de sa longue coopération fructueuse avec le festival et d’une série de récitals inoubliables qui seront à jamais gravés dans la mémoire du public. Ces moments mémorables sont évoqués dans l’ouvrage par de nombreux témoignages mais Svatava Barančicová a découvert lors de ses recherches aussi des documents qui ne pouvaient pas être publiés dans un livre :
« Je me suis rendue par exemple dans les Archives nationales du film où nous avons trouvé des documents filmés des premières éditions du festival. Et c’étaient des impressions formidables. Quand vous disposez de tous les documents nécessaires et vous connaissez tous les noms, tout à coup tous ces éléments reprennent vie dans un film ancien. Vous voyez par exemple Dmitri Chostakovitch arrivant à Prague et vous le suivez aussi lorsqu’il est ovationné et s’incline devant le public après la première tchèque d’une de ses œuvres. Et soudain l’histoire commence à se confondre avec le vécu des gens. »
De grands chefs d’orchestre
Impossible de donner ici tous les noms de grands musiciens qui ont contribué au prestige du festival. Notre choix restera donc nécessairement restreint et incomplet. Parmi les chefs d’orchestre ce sont dans les premières décennies du festival Erich Kleiber, Karl Böhm, Charles Mackerras, André Cluytens, Lorin Maazel, Zubin Mehta, Wolfgang Sawallisch, Lovro von Matacic, Leopold Stokowski, Guennadi Rojdestvenski et Sergio Celibidache. Les compositeurs Arthur Honegger, Paul Hindemith et Aram Khatchatourian dirigent leurs œuvres au festival. En 1963, Herbert von Karajan présente à Prague l’Orchestre philharmonique de Berlin et deux ans plus tard George Szell amène au festival pour la première fois une formation américaine - l’Orchestre de Cleveland. Et il ne faut pas oublier non plus les quatre grands chefs d’orchestre tchèques qui ont profondément marqué le programme et les qualités musicales du festival - Václav Talich, Rafael Kubelík, Karel Ančerl et Václav Neumann.
Les solistes célèbres
La liste des solistes qui se sont produits au festival est non moins prestigieuse. Dès 1957, Prague a accueilli pour la première fois le pianiste Arturo Benedetti Michelangeli, interprète incomparable d’œuvres de Debussy et de Ravel. Le public pragois n’est pas près d’oublier non plus les pianistes Martha Argerich, Daniel Barenboim, Maurizio Pollini, les violonistes David Oistrach et Anne-Sophie Mutter, les violoncellistes Mstislav Rostropovitch et Pierre Fournier, les chanteurs Dietrich Fischer-Dieskau, Peter Schreier, Veriano Luchetti, Elena Obraztsova, Gundula Janowitz, Edita Gruberova, Tereza Berganza et beaucoup d’autres.
Les photos de Václav Chochola
Et presque tous ces interprètes dans leurs moments de gloire mais aussi dans les situations plus intimes figurent sur les photos qui illustrent le livre de Svatava Barančicová et de ses coauteurs. L’éditrice rappelle qu’une grande partie de ces photos provient de la collection d’un excellent photographe :
« Václav Chochola, le célèbre photographe qui est l’auteur entre autres de la photo iconique représentant Salvador Dalí avec un œuf, a photographié le festival Printemps de Prague depuis sa première édition. Et sa fille Blanka Chocholová a mis à notre disposition et a permis de publier dans ce livre des dizaines de très belles photos. Avec ses photos nous avons monté aussi une exposition dans la galerie du Rudolfinum. »
Un îlot de liberté
A partir de 1949, le festival s’ouvre régulièrement par le cycle de poèmes symphoniques Ma patrie, dans lequel Bedřich Smetana glorifie les grands moments de l’histoire de son pays et exalte ses beautés naturelles. Dans le cadre du festival, le patriotisme ardent de Smetana a toujours fait bon ménage avec le caractère cosmopolite d’autres manifestations musicales. Malgré les contraintes idéologiques qui pesaient sur les organisateurs et la censure omniprésente, le festival est resté un îlot de liberté dans un pays isolé du reste du monde par le régime communiste car il est difficile de censurer la musique, ce langage universel qui permet aux gens du monde entier de s’entendre et de partager des émotions.






