« La vérité ou presque » : jazz, mensonges et vidéo

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Retrouvez dans cette rubrique le réalisateur et acteur français, Sam Karmann, auteur du film La vérité ou presque, en compétition officielle à Karlovy Vary, même s’il n’a pas remporté de prix... Il était présent, ainsi que son épouse Catherine Olson, qui interprète dans ce film, une chanteuse de jazz imaginaire Pauline Anderton. Rencontre...

Sam Karmann, La vérité ou presque est tiré d’un roman américain.Comment passe-t-on d’un roman américain à un film français ?

« Très simplement en fait... C’est drôle : c’est une question qui revient souvent. Quand j’ai lu le roman américain, je me suis dit : ces personnages-là ne sont pas plus américains que français, espagnols ou tchèques. Je les connais parfaitement ces personnages : c’est juste moi, des gens que je connais, c’est un miroir absolu, indépendamment du creuset culturel. Il a donc fallu que je respecte la trame du bouquin. L’important, c’est que c’était un intellectuel, un biographe qui vivait à New York que ça arrangeait bien de foutre le camp un peu, par rapport à sa vie privée, homosexuelle. Il partait vers Boston, où il y avait une femme qui travaillait dans une télé locale, qui est en perte de vitesse dans son travail et dans sa vie. Ces deux personnages vont se rencontrer. Il fallait que je retrouve les lieux en France. Le type allait quitter Paris, je me posais la question de la deuxième ville et je connaissais pas mal Lyon. Je me suis dit que c’était formidable : c’est un peu la distance entre Boston et New York. Et son architecture me permettait de mettre en scène le secret : comme le film parle de mensonge et de secret, Lyon était parfaite avec ses fameuses traboules où l’on peut se perdre. »

Les traboules, c’est ce qu’on découvre dans le film, ce sont ces passages dans Lyon. D’ailleurs on m’a souvent dit que Lyon ressemblait un peu à Prague ou inversement, à cause de ces ruelles entre les maisons...

« Cluzet fait son petit cours d’histoire même s’il y a un autre enjeu dans la scène que l’histoire : il explique comment ces traboules ont sauvé depuis les habitants depuis les Romains. Parce que les envahisseurs ne savaient pas comment retrouver les gens, on pouvait s’y perdre... »

Est-ce que vous avez rencontré l’auteur du livre ?

« Bien sûr, non seulement je l’ai rencontré, mais je peux dire que c’est devenu un ami... Stephen McCauley est un type extraordinaire ! »

Que vous a-t-il dit ? Que vous aviez les mains libres ?

« Oui, et il n’a pas cessé d’être très encourageant et de me dire dès le début : ‘j’ai eu le plaisir de faire mon livre, c’est mon livre, maintenant, il faut que ce soit le meilleur film possible et quoique tu fasses tu ne pourras jamais me trahir puisque c’est autre chose’. Les règles d’un film ne sont pas celles d’un livre. Et il aime vraiment le résultat, il me l’a dit. Je sais qu’il est sincère : il est venu pour la sortie du film en France. Il est très enthousiaste. »

Avant d’être réalisateur vous êtes acteur...

'La vérité ou presque'
« ... c’est-à-dire qu’on dit toujours ‘avant d’être metteur en scène, vous êtes acteur’, oui, et je le suis toujours, j’alterne vraiment mon travail d’acteur et de metteur en scène, c’est important. »

En quoi est-ce important ? Comment conjuguez-vous les deux casquettes et notamment dans ce film où vous êtes devant et derrière la caméra ?

« Ce n’est pas très compliqué de jouer dans son propre film à condition que le rôle ne soit pas de tous les plans. Mais je me suis arrêté à un personnage secondaire, je n’aurais pas pu un personnage principal. Mais je veux répondre dans deux directions : rares sont les metteurs en scène qui vous dirigent, donc moi comme acteur quand je travaille pour les autres metteurs en scène, je joue, et je me débrouille tout seul. J’ai rencontré des gens qui, parce qu’ils m’avaient choisi, avaient déjà fait le travail : beaucoup de metteurs en scène disent cela, qu’une fois qu’ils ont choisi leurs acteurs, le travail est fait. Et pourquoi j’alterne ? Tout simplement parce que jouer est pour moi de l’ordre du plaisir. La vie d’un acteur est très légère ! La vie d’un metteur en scène c’est énormément de travail. Je suis donc un fou de travail, mais j’aime aussi ces périodes apaisées où je peux jouer et être plus insouciant. »

'La vérité ou presque'
Pour jouer le rôle de Pauline Anderton, un des personnages centraux du film, même si on la voit peu et que c’est plus par la musique qu’elle est présente, comme un fil rouge, vous avez choisi votre épouse, Catherine Olson. C’était évident dès le départ ?

« Oui, elle est chanteuse, déjà... donc je ne l’invente pas ce rôle ! Je lis donc le livre et je vois que c’est une chanteuse qui a eu un tout petit succès, qui n’est pas Ella Fitzegerald. Je me dis que c’est complètement Catherine... Pour moi c’était un signe, c’était l’occasion ! Elle n’aurait pas compris et moi non plus que je distribue le rôle à quelqu’un d’autre. »

Ce n’était pas trop dur de faire jouer sa femme ?

'La vérité ou presque'
« Pour moi pas du tout, pour elle c’était sans doute plus dur parce qu’elle ne connaissait pas tous les codes du cinéma. La répétition, le fait de refaire... Moi, par contre je savais dès le début son engagement dans le travail, et quand il a fallu écrire les textes, répéter les chansons, je savais qu’elle était prête. Le premier jour de tournage c’était justement les scènes de cave... »

Et les textes, c’est elle qui les a écrits et ils accompagnent le film...

« Exactement. Quitte à faire des vrais-faux standards... Les standards de jazz c’est toujours : ‘je t’aime, je te quitte, tu ne m’aimes plus’. Mais là il y avait des paroles comme : ‘je démarre à huit heures du matin, je prétends avoir une grosse activité mais en fait je fuis, je ne sais pas ce que je fuis, peut-être moi-même, etc.’ Il y a des chansons qui parlent des thématiques du film. Mais comme elles sont sur des airs de jazz et en anglais, on ne fait pas attention et on a l’impression que ce sont des standards. La musique a été faite pour qu’on doute, qu’on se dise qu’on connait ! Comme à la fin du film où on se demande si Pauline Anderton a vraiment existé. »

C’est vrai qu’on finit par y croire. Moi je me suis posé la question pendant le film, pas à la fin...

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« Mais ces chanteuses ont existé. Il y en a eu. Pas elle, mais Simone Simon, Anita Love et d’autres étaient des petites Frenchies qui venaient de Lyon ou d’ailleurs en France, montaient à Paris, et faisaient le boeuf avec tous les grands noms du jazz, les jazzmen américains. Parce qu’à la fin des années 1950, entre le maccarthisme et le racisme ambiant, la France était vraiment une nation pour le jazz. Après les Etats-Unis, il y avait Paris. Et Lyon ! »

Catherine Olson, vous êtes chanteuse, et La vérité ou presque, c’est votre premier rôle dans un film. Comment vous êtes-vous sentie ?

« C’était assez difficile, en fait je ne m’attendais à rien. J’avais énormément travaillé le playback parce que c’est ce qu’il y a de plus important. Evidemment, au cinéma vous chantez en playback ! Il fallait que ça ait l’air d’être en direct et le playback devait donc être parfait. J’avais enregistré en juin, on a tourné toutes ces scènes à la fin du mois d’août. J’ai donc passé mon été à ne travailler que ça. Et puis vous vous retrouvez sur le plateau. Et vous rechantez les mêmes chansons dix, quinze, vingt fois en ayant l’air de les chanter pour la première fois devant le public. C’est donc un vrai travail de comédienne. Et avec ça vous devez bouger de tel scotch à quel scotch qui marque au sol, regarder vers tel endroit, tout en étant à 200% dans le playback. C’était un vrai travail que j’ai vécu dans une sorte d’inconscience totale. Je ne sais encore pas comment. Disons que j’avais confiance dans le metteur en scène et je me suis laissée totalement diriger. »

La musique est très présente, et en plus, il y a ce personnage de Pauline Anderton. On a finalement l’impression que la musique est un personnage à part entière.

« Je pense que la musique est un personnage à part entière... C’est une chanteuse de jazz, donc toute la musique. Le jazz, c’est de l’improvisation, donc c’est de la liberté, donc ça a un rapport direct avec ce que raconte le film. En ce sens-là, c’est donc un personnage, et Pauline Anderton est un peu ce qu’Hitcock appelait le MacGuffin du film... C’est à dire que tout tourne autour d’elle à un moment donné du film, mais finalement qui elle est n’est pas vraiment intéressant. Ce qui compte, c’est ce qu’elle fait naître entre les deux personnages principaux. »

Même s’il y a quand même une intrigue autour de Pauline Anderton, qui, sans en dire trop aux auditeurs, se résoud à la fin.

« Absolument, c’est ce qu’on appelle ‘décliner un thème’ de la vérité ou presque. Même l’histoire de Pauline, on dit la vérité... ou presque... »