La vie d'un saltimbanque

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Le sort de l'écrivain Jiri Sotola semble être très différent des protagonistes de ses romans. Jésuites ou saltimbanques, ses personnages littéraires n'ont apparemment rien de commun avec un écrivain qui était aimé par son public, qui n'a connu qu'une période de disgrâce relativement courte et qui pouvait travailler et publier ses oeuvres même sous le régime communiste. Pourtant, lorsqu'on regarde de près la vie de l'écrivain, on se rend compte que les vicissitudes de l'existence des ses personnages littéraires ont été sans doute inspirées par le combat intérieur que Jiri Sotola menait contre lui-même, contre ses faiblesses artistiques et humaines. Pendant les deux dernières décennies de sa vie, il a joué à cache-cache avec la censure et déployé beaucoup de finesse et de diplomatie pour protéger son statut de l'écrivain de qualité toléré par le régime arbitraire. Cette vie était souvent bien amère et pleine de compromis qui le faisaient souffrir. Mais c'était probablement ces jours noirs, ces jours de honte qui lui ont dicté les meilleures pages du roman "Les jambes c'est fait pour cavaler" traduit en français par Marcel Aymonin et paru aux Editions Flammarion.

C'était d'abord le théâtre qui attirait Jiri Sotola. Né en 1924 à Smidary en Bohême de l'est, il part étudier à Prague, mais ses études au conservatoire seront interrompues par la guerre. Il ne se laisse pas décourager et, après un séjour involontaire en Allemagne, il s'inscrit à l'Académie des arts et se met à étudier la mise en scène. Le début de ce jeune metteur en scène est difficile, car il est obligé de travailler dans plusieurs théâtres de province. Bientôt il commence à écrire pour les journaux et même pour Literarni noviny - Gazette littéraire , revue prestigieuse ou l'on trouve des articles des meilleurs écrivains de ce temps-là. Le premier recueil poétique de Jiri Sotola paraît en 1946 et l'écrivain continue à publier la poésie jusqu'à la fin des années soixante. D'abord naïve et chantante, sa poésie penche peu à peu au scepticisme philosophique. Son premier roman "La nuit baroque", situé dans un décor unique d'un sombre manoir de Bohême, scrute l'âme et le coeur d'un Père jésuite partagé entre la discipline de fer de son état et la reconnaissance du droit d'autrui à survivre le moins mal possible sur la terre qui est le théâtre des pires malheurs. Dans les années soixante-dix et quatre-vingts, Sotola écrit beaucoup pour le théâtre, entre autres les pièces historiques "Le voyage de Charles IV en France et son retour" et "La bataille de Crécy". En 1976, il publie "Les Jambes c'est fait pour cavaler" et ensuite encore trois autres romans qui, chacun à sa manière, décrivent le sort des individus qui se heurtent contre le malheur et doivent le supporter. Jiri Sotola est mort en 1989, quelques mois seulement avant la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie.

"Les protagonistes de Jiri Sotola, écrira un critique, bien que de natures différentes, ont une chose en commun. Il s'agit des êtres qui se détournent de l'histoire, qui cherchent à lui échapper dans la sphère d'une existence quotidienne, terre à terre, presque végétative et sont pourtant rattrapés par l'histoire impitoyable et écrasés."

Matej Kure, le héros du roman "Les jambes c'est fait pour cavaler", répond exactement à ce signalement.

Déserteur de la bataille de Marengo, Matej se voit obligé de mener une existence presque clandestine. Il parcourt l'Europe entre Piémont et Moravie en joyeuse compagnie. Il joue le théâtre, il est le directeur et porte toute sa troupe sur le dos. Mais les marionnettes, avec lesquelles il voyage sous le soleil et la pluie, ne sont pas pour lui de simples poupées qui ne s'animent que le soir devant un public naïf et reconnaissant. Les marionnettes sont ses principaux confidents, les témoins de tous les moments importants de sa vie, ses amis, sa famille. Les dialogues qu'il mène avec ces hommes et femmes miniatures figurent parmi les plus belles pages du livre.

"Ils gisait par couches dans leurs boîtes, en dessus Faust et Méphistophélès, une poupée et un ange, la fiancée infernale Helena, le roi du Portugal et la princesse, puis Geneviève, comtesse palatine de Trêves, née duchesse de Brabant, Siegfried, son époux, leur bambin Schmerzenreich avec sa biche bien aimée. En parfaite quiétude, Matej se faisait fort de monter deux spectacles dans une distribution à peu près complète: Le Docteur Faust et La Vie et la mort de la Belle Geneviève."

C'est donc en compagnie de ce petit monde bariolé qui s'entasse dans une boîte que Matej entreprend son voyage à travers une Europe en désordre et affligée par l'ombre de Bonaparte. Il échappe à la mort dans la bataille de Marengo, se joint, à Venise, à une troupe de comédiens, invente toutes les ruses possibles pour échapper aux autorités qui cherchent les déserteurs. Il se sent toujours attiré cependant par sa patrie tchèque, mais c'est justement son village natal qui lui réserve la déception la plus cruelle. Son frère Lukasek ne veut pas partager avec lui la ferme, il désire posséder tous les biens de la famille et ne veux pas de ce frère inopportun. La situation de Matej dans la ferme de ses parents devient bientôt insoutenable...

"Matej pria Lukasek de le garder encore chez lui au moins pour la durée de l'hiver. Déjà, au calendrier, luisait la calvitie de saint François le simplet et, des collines pierreuses, comme des sorbiers et des églantiers, une sacrée bise vous arrive alors dans le cou. Lukasek, recrachant son tuyau de paille s'était campé pieds écartés, en père et maître au solide bon sens, pour déclarer qu'il allait réfléchir. Matej l'avait remercié. (...) Nos affaires finissent toujours en eau de boudin, dire qu'il faudra jusqu'au dernier soupir reprendre cette scène débile où un Pickelhäring en sueur est là à quémander devant un mirifique duc de Clinquant qui, tout postillonnant, rejette son chalumeau et, avec une moue d'ennui, opine du bonnet: "Soit! Peut-être... On verra..." Et le pantin se confond en remerciements, se casse en révérences, tandis que le duc, espiègle, lui décoche sa botte dans le derrière..."

Le conflit ouvert entre les deux frères ne se laisse pas attendre. Chassé de sa ferme natale, Matej se retrouve sur les chemins boueux devant des publics divers, il gagne sa vie parfois chez des paysans ou dans des couvents. Un jour il est invité même à se produire devant sa majesté François, empereur d'Autriche, et il lui présente une curieuse pantomime. Il danse déguisé en bélier. L'humiliation, que les grands de ce monde lui font subir après ce spectacle improvisé, est cependant encore plus terrible peut-être que les affronts précédents. Proscrit dans le monde, proscrit dans la société, il se réfugie dans le monde artificiel de son théâtre et cherche refuge parmi ses marionnettes. Et lorsque les marionnettes, ces amis de son coeur, sont détruites par des soldats ivres dans une auberge, la vie perd pour lui son intérêt, et il se laisse mourir dans une hutte perdue dans les champs.

Le livre sur Matej Kure est écrit d'une langue belle et poétique. C'est cette langue pleine de métaphores, ces dialogues avec les marionnettes, ces répliques marquées d'un humour spécial qui font le prix du livre. Matej n'est ni martyre, ni misanthrope, ni cynique. C'est un homme simple qui cherche sa place dans la vie et ne la trouve pas. Il ne cesse d'ailleurs d'entretenir un dialogue avec Dieu, un bon Dieu insolite, honteux de la folie des hommes. Jiri Sotola résume ainsi le rapport entre ce Dieu désemparé et Matej, le saltimbanque : " ...et le bon Dieu, dehors, surveillait Matej, des fois que la Mort le lui prendrait, encore qu'entre-temps, lui-même eut résolu l'énigme de Matej, cet admirable secret qui n'avait, au demeurant, rien de si mystérieux, Dieu l'avait percé et trouvé charmant, et il en avait conçu de la tristesse parce que c'était un secret créé pour les vagabonds de l'espèce inférieure, l'espèce humaine, lesquels ont intérêt à se tenir par la main, à s'entraider dans la mouise, à user d'indulgence l'un avec l'autre ; avoir connaissance d'un secret de cette sorte, le déchiffrer, là et pas plus loin se limitait le pouvoir du Maître suprême. Le lot du Seigneur, en effet, c'est de rester seul."