L’art de la tapisserie au Musée de Bohême du Nord de Liberec

Le Musée de Bohême du Nord de Liberec, photo: Zdeňka Kuchyňová

Le Musée de Bohême du Nord de Liberec abrite une des plus importantes collections de tapisseries en République tchèque. Rencontre aujourd’hui avec Oldřich Palata qui est le conservateur de ce musée.

Le Musée de Bohême du Nord de Liberec,  photo: Zdeňka Kuchyňová
« Le Musée de Bohême du Nord de Liberec a été fondé en 1873, en tant que premier musée des arts décoratifs dans les pays tchèques. Ce n’était pas un hasard : la région de Liberec a une très forte tradition de l’industrie textile et verrière. C’était une des régions les plus développées dans l’Empire austro-hongrois. Les fondateurs de ce musée se sont inspirés du Victoria and Albert Museum ou du musée de Vienne. »

Le Musée de Bohême du Nord abrite plus de 30 000 objets d’art en provenance du monde entier : la majeure partie de ces objets précieux sont évidemment cachés aux yeux du public et constituent les réserves du musée. Ce dernier siège dans un splendide bâtiment qui a été construit en dix-huit mois seulement, à la fin du XIXe siècle, dans un style romantique historisant. Le musée abrite notamment une des plus importantes collections de tapisseries en République tchèque. Oldřich Palata :

« L’histoire de cette collection remonte à 1884, où la comtesse Mathilde Clam-Gallas fit don au musée de la première tapisserie. C’était une tapisserie de Bruxelles, très ancienne. Il faut dire qu’elle était dans un mauvais état – lorsque nous l’avons voulu restaurer, il s’est avéré qu’il y manquait une grande partie. Mais c’était un joli début. Nous avons donc des tapisseries qui datent de l’époque gothique, de la Renaissance, des œuvres provenant des ateliers de Bruxelles, d’Amiens et d’Aubusson. Toutes les tapisseries que nous exposons ont été restaurées. »

Oldřich Palata,  photo: Zdeňka Kuchyňová
La plus ancienne tapisserie dont dispose le musée de Liberec fait partie d’une exposition permanente : il s’agit d’une tapisserie wallonne créée en 1520 à Tournai et qui représente une scène de bataille.

« Cette œuvre faisait partie d’un grand cycle de tapisseries. Elle est très intéressante : nous avons découvert qu’elle était composée de seize parties différentes, sans que le spectateur s’en aperçoive. Nous pourrions en fait comparer la tapisserie à une bande dessinée. A l’époque, elles avaient la même fonction : raconter une histoire en série. Il se fait que dans le passé, quelqu’un a voulu restaurer cette ancienne tapisserie et comme il manquait des bouts de tissu, on les a remplacés par les éléments d’une autre tapisserie qui devait avoir la même histoire et où on avait utilisé les mêmes couleurs et le même matériel. Le sujet n’était pas le même, mais le spectateur ne le voit pas. »

En 1911, la tapisserie en question a été restaurée à Vratislavice, près de Liberec, dans le plus ancien atelier de tapisserie sur le territoire tchèque, recherché par exemple par le peintre Alfons Mucha. Or, les tapissiers ont à l’époque utilisé des couleurs synthétiques mais finalement beaucoup moins stables que les colorants originaux aux extraits végétaux. La tapisserie vieille de 500 ans a donc nécessité une autre restauration, effectuée en 1971 dans les ateliers de la Galerie nationale de Prague et au cours de laquelle on a découvert qu’il s’agissait en réalité d’un puzzle habilement composé. Oldřich Palata :

« Vous voyez la tête de ce cheval blanc ? Elle ne correspond pas à la composition gothique d’un tableau, elle a été ajoutée plus tard. De même le nombre de jambes ne correspond pas au nombre de chevaux. Mais les visiteurs ne le savent pas, il ne leur viendrait pas à l’esprit de les compter ! Donc cette œuvre démontre que les tapisseries étaient jadis créées en série ce qui a permis de telles modifications. »

Vous pouvez voir, au musée des arts décoratifs de Liberec, également des tapisseries modernes de plusieurs auteurs, dont Eva Brodská ou Bohdan Mrázek. Dans la même salle sont exposés des objets en verre, œuvres des verriers tchèques renommés, à savoir Stanislav Libenský, Jaroslava Brychtová ou les époux Roubíček. L’art verrier et l’art textile étaient, en quelque sorte, une vitrine de la culture tchécoslovaque sous le communisme. Oldřich Palata :

« Lorsque la Tchécoslovaquie signait un accord de coopération culturelle avec un pays exotique, on y organisait obligatoirement une exposition du verre et de la tapisserie, parfois aussi de la céramique tchécoslovaque. C’étaient en fait les meilleurs exemples de la création d’auteur. Ce qui ne passait pas, au niveau de la censure, dans la peinture ou dans la sculpture, était accepté dans les arts verrier et textile. Les autorités communistes n’étaient pas aussi vigilantes dans le domaine des arts appliqués, ce qui donnait aux artistes une certaine liberté d’expression. »

Photo: Zdeňka Kuchyňová
A partir des années 1950 jusqu’à la chute du communisme, les tapissiers tchèques expérimentent différents matériaux et différentes techniques : ils utilisent, par exemple, le sisal, une fibre très résistante qui sert à la fabrication de tapis. Le plasticien Bohdan Mrázek crée, pour le château de Duchcov, une tapisserie inspirée de Giacomo Casanova et faite à partir de collants transparents…

Après la chute de l’ancien régime, de nombreux artistes tchèques se sont détournés de la tapisserie. Oldřich Palata explique :

« Avant 1989, il existait une obligation : une partie du budget pour la construction d’un nouveau bâtiment public devait être investie dans la décoration artistique de l’édifice. C’était généralement 3% du budget, parfois plus. Les artistes, choisis par les architectes, pouvaient donc vivre de ces commandes publiques. Après la révolution, la situation a dramatiquement changé. L’industrie verrière traverse aussi une crise, mais elle ne concerne pas la création d’auteur : les verriers tchèques sont toujours très demandés à l’étranger, surtout aux Etats-Unis et au Japon. Mais la tapisserie est un genre spécifique : c’est un travail long et physiquement exigeant. Je ne connais que trois ou quatre tapissiers qui continuent à travailler, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement et parce qu’ils se sont procurés le matériel encore dans les années précédentes. Mais faire de la tapisserie pour soi-même, c’est vraiment du luxe. »

Le Musée de Bohême du Nord de Liberec se trouve rue Masarykova, à proximité du centre-ville. Vous y verrez aussi de riches collections de porcelaine, ainsi que de verre français, par exemple les fameuses lampes de la marque Tiffany – d’ailleurs la première exposition de cet artiste en Europe centrale a eu lieu, au XIXe siècle, au château de Liberec. Plus de détails sur le site web du musée : www.muzeumlb.cz


Rediffusion du 24/03/2011