« Le monde souffre de l’absence de Kafka et Neruda »

Jacques Métaireau

L’association Arts Diaphragme, qui rassemble des dizaines d’artistes bourguignons, s’est installée pour une petite quinzaine dans les sous-sols de la Maison de la jeunesse (DDM) de Karlín. C’est la sixième expédition de l’association dans la capitale tchèque – une ville que ces Auxerrois affectionnent particulièrement donc comme en témoigne Jacques Métaireau, président de l’association.

« Nous avons créé l’association Arts Diaphragme en 1995. Elle comportait à l’époque une petite dizaine de plasticiens. Aujourd’hui, il y a plus de 200 adhérents à l’association Arts Diaphragme, donc des peintres, des sculpteurs, des photographes. Tous les ans, l’intérêt de voyager comme cela, de pérenniser des actions, de désacraliser, de vulgariser l’art, c’est de rentrer en contact, en fusion avec les personnes, leur montrer un petit peu nos travaux. Et puis Prague c’est un amour charnel, fraternel. Il y a une vraie relation d’amour entre Prague et l’association dans la mesure où nous avons bon nombre d’amis ici. Et chaque année nous pouvons revoir ces amis, des plasticiens, des professeurs, des artistes, des gens qui sont responsables de certaines cellules comme la DDM-Spektrum où nous exposons actuellement. Et c’est un excellent moyen de pouvoir pérenniser ces actions culturelles. »

Pouvez-vous nous décrire un petit peu ce que l’on peut voir dans cette exposition dans la ‘Maison de la jeunesse et des enfants’ du quartier de Karlín à Prague ?

« 20 artistes sont représentés. Il y a des sculpteurs. Thierry Boc notamment qui nous présente une série de sculptures sur fer avec des matériaux de récupération. Il y a Stéphane Christophory qui est franco-canadien ; c’est sa première exposition dans les anciens pays de l’Est. Il a une vision très intemporelle de la société. Il l’illumine par ses couleurs et ses projets. Il y a également des artistes peintre comme Aurore Bacon, comme Célia Metaireau-Sacorville, comme le photographe très connu dans l’Yonne, Eric Danger. Philippe Minot qui fait également du figuratif. Il y a un éclectisme volontaire qui est assez intéressant dans la mesure où toutes les œuvres sont confrontées les unes aux autres, ce qui donne effectivement non pas un fragment d’existence mais une réalité d’ensemble dans l’harmonie qui finalement réside en ce lieu qui est la DDM-le Spektrum de Karlín. »

Vous en tant qu’artiste, voyez-vous des points communs entre l’art ou plus généralement l’expression artistique tchèque et l’expression artistique française ou bourguignonne ?

« J’espère que non puisqu’on ne doit pas uniformiser l’art comme certains dirigeants politiques sont en train d’uniformiser le monde. S’il y a encore une part d’utopie, de rêve dans le monde, ce sont essentiellement les musiciens, les artistes, les plasticiens qui peuvent l’apporter. Donc il faut laisser à chacun sa façon de s’adapter parce que je pense que le monde ne s’adaptera jamais à eux. Donc on doit nous s’adapter à l’existence, à un monde compliqué, difficile, mais où chaque cercle oculaire doit s’intégrer dans un schéma d’existence. On peut comprendre le monde par rapport à une œuvre. »

Vous venez depuis longtemps en République tchèque. Est-ce que cela vous a permis de rencontrer des artistes tchèques et de développer des collaborations avec eux ?

« Oui, nous avons rencontré il y a une douzaine d’année Jaroslav Klát. Il est prof d’arts plastiques ici, il a son école. On a pu donc échanger puis garder des contacts avec des artistes de son école, qu’on avait d’ailleurs invités à Auxerre pour montrer leurs travaux. On a rencontré d’autres plasticiens. Ce qui nous émerveille un peu, c’est de venir ici et de rencontrer des vrais gens. Je connais personnellement Prague depuis 1988, donc sous l’occupation communiste, et aujourd’hui, Prague est en train de s’uniformaliser aussi. On est en train de s’occidentaliser mais il faut faire attention. Il faut garder sa mémoire, il faut rester ce qu’on est. Et quand je vois tous ces jeunes vivre comme tous ces occidentaux, avec des références qui sont vestimentaires. Il y a des codes. Mais on oublie un peu l’art, on oublie les livres, on oublie la musique, et c’est dommageable pour tout le monde. Aujourd’hui on connaît encore de vrais artistes qui sont loin du mercantilisme puant qu’on peut découvrir un peu partout, notamment chez les galeristes et chez les politiques qui veulent décider de tout. Mais avec ce genre de contacts, on reste nous même et il faut que ça continue comme cela. »

Je crois savoir que vous êtes l’auteur d'un tableau de Kafka exposé ici… Pourquoi Kafka ?

« Quand j’étais étudiant, à Auxerre, dans l’Yonne, en seconde, on m’avait obligé, puisque c’était dans le programme, à lire la Métamorphose de Kafka. Mais quand on a 14-15 ans, on ne comprend pas forcément l’univers assez redondant, assez particulier de Kafka. Quelques années plus tard, j’ai voulu développer cette méconnaissance et essayer d’en tirer profit grâce à ces voyages perpétuels en République tchèque. Donc je me suis réinitialisé, j’ai cherché à mieux comprendre le personnage, à comprendre ses écrits, sa vie, à visiter les lieux où il avait vécu, où il avait travaillé. Je me suis complètement imbibé de ce personnage et l’an passé à Auxerre j’ai créé une exposition autour de Kafka, avec une cinquantaine de toiles, très métaphorique, avec un texte. J’avais proposé également une conférence sur Kafka, sur le vrai personnage de Kafka. Et j’ai aimé complètement ce personnage qui était quelqu’un d’authentique. Même si l’adjectif ‘kafkaïen’ a été créé dans les années cinquante en France, il était à mon sens quelqu’un de tout sauf de lugubre, de noir ou de gris. C’était quelqu’un de drôle, d’omniprésent dans la cellule intellectuelle, quelqu’un qui développait des choses que les gens ne connaissaient pas à l’époque, des choses futuristes, avant-gardistes. Et aujourd’hui, je pense que le monde souffre de ces gens-là, comme on souffre de l’absence de gens comme Neruda parce que ce sont des gens qui nous font avancer. »

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