Lenka Boková : « Mon goût pour la diversité du monde s’est épanoui en France »

Lenka Boková

« Je suis arrivée en France le 15 mai 1975, en stop, depuis la Belgique », se souvient Lenka Boková, l’invitée de notre nouveau podcast « Destins d’émigrées ». Femme d’aventure, curieuse, engagée et libre d’esprit, la jeune femme de 20 ans rejoint d’abord les cercles de gauche de l’Université de Vincennes. Elle étudie l’histoire et l’arabe et, naturalisée française, obtient un poste à la direction de la Bibliothèque nationale de France. En 2011, changement de décor : elle pose ses valises à Avignon où elle devient conservatrice de la bibliothèque de la Maison Jean Vilar et spécialiste des archives du Festival d’Avignon. Lenka parle tchèque, français, polonais, russe, arabe et même chinois. Elle a fait découvrir aux Français l’œuvre du grand poète tchèque Vladimír Holan. Tout en devenant, au fil des années, l’une des figures majeures de la vie sociale et culturelle d’Avignon.

Extraits de cet entretien disponible en audio ci-dessus :

« Je suis partie avec un visa de sortie, comme touriste, le 24 avril 1975. J’ai vécu 1968 à Prague, j’avais 13 ans. Pour aller à l’école, je traversais des meetings, pour revenir de l’école, je traversais des meetings, j’étais près de tout ce bouillonnement. Quand on est adolescent, on ne peut pas faire encore grand-chose, mais on est déjà sensible à ce qui se passe ! J’ai mal vécu la ‘normalisation’. Je me souviens encore de cette impression de grisaille, de l’impossibilité de parler ouvertement, de faire ce que l’on veut, de créer, d’avoir une vie sociale un peu ouverte. »

« Je me suis inscrite à l’Université Charles pour étudier le français et le vietnamien, mais finalement, je ne me suis même pas présentée aux examens. J’étais déjà décidée à partir. J’ai décidé de partir en France parce que c’est le pays d’Europe occidentale qui me semblait le plus différent et le plus ouvert au monde. À travers la France, c’est le monde qui m’intéressait. Aller vivre en Allemagne était hors de question : pour moi, ce n’était qu’une autre version de la Tchécoslovaquie. L’Espagne était encore sous Franco et en Italie, c’est la condition féminine qui ne me convenait pas. L’Angleterre et la culture anglo-saxonne ne m’ont jamais attirée et l’Amérique encore moins. C’était donc la France que j’ai choisie : à Prague, j’apprenais le français toute seule, tout en travaillant comme femme de ménage dans un bureau d’avocat. »

Le jour J

« Le jour J, je suis partie en train à Munich.  Il n’était pas très compliqué pour moi d’avoir le visa, parce que j’étais catégorisée ouvrière. Il y a eu une dizaine de personnes qui sont venues m’accompagner à la gare, qui me saluaient avec un mouchoir blanc de loin. J’étais très excitée. Je suis partie avec très peu de choses et avec l’idée de ne plus jamais revenir. On n’imaginait pas qu’un jour, le régime allait s’écrouler comme un château de cartes. Ma maman savait que je partais, mais elle pensait que j’allais revenir. Mes trois sœurs étaient au courant, elles aussi, à la différence de mon père. En fait, mon amoureux de l’époque a émigré un an avant moi en Allemagne. Mon père soupçonnait que j’allais le rejoindre et il menaçait de me dénoncer à la police. Donc je ne lui ai rien dit. Le jour de mon départ, il est parti tranquillement au travail, en sifflotant... Au bout de quinze jours, il a appris la vérité. Il ne l’a jamais pardonné à ma mère.  Il s’est mis très en colère, a déchiré mes papiers, brûlé mes photos et mes lettres. Quelques années après, tout s’est arrangé. »

Lenka Boková | Photo: Magdalena Rejžková

Prague inchangée

« Comme je ne parlais pas bien français, je ne me sentais pas en mesure de suivre des études de sociologie ou de l’histoire que j’aurais préféré faire et je me suis inscrite en chinois et en arabe à l’Université de Vincennes. (…) Je suis quelqu’un qui, pour ainsi dire, mène son bateau comme il l’entend. Je ne me suis jamais mariée, j’ai élevé mon fils toute seule et ça ne m’a pas posé de problème. Je bénéficiais d’une allocation de parent isolé et cela complétait mon petit salaire de bibliothécaire à l’université, où je m’occupais de fonds slaves et arabes. Parallèlement, j’ai fait mes études d’histoire et d’arabe et j’ai préparé ma thèse. (…) Quand j’ai eu la nationalité française, j’ai pu rentrer à Prague en 1982. C’était un sentiment étrange : j’ai retrouvé la ville absolument inchangée, telle que je l’avais quittée, avec les mêmes odeurs, les mêmes magasins, les mêmes enseignes… Rien n’avait évolué. »

Une afro-ascendante

Vladimír Holan en français | Photo: Magdalena Rejžková

« En France, on m’a demandé de passer le concours de l’école de conservateurs L’ENSSIB et par la suite, j’ai obtenu le poste à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Cela a considérablement changé ma vie : devenir fonctionnaire me garantissait un revenu, mais surtout, cela me permettait d’épanouir ce goût de service public au sens très large du terme, d’avoir la liberté de se donner à une mission dans le domaine de la culture. J’ai véritablement connu la France, sa culture et sa littérature par la BNF, mais aussi par la scolarité de mon fils, né en 1981. Notre langue de communication, c’est le français. S’il parle également le tchèque, ce n’est pas grâce à moi mais grâce à ses cousins et ses tantes. Il s’appelle Vladimir Bokova et porte donc mon nom, ce qui fait évidemment rire les Tchèques. Son père, dont il a hérité le physique, est marocain. Moi-même, je me considère comme une afro-ascendante puisque mon fils a épousé une Guadeloupéenne congolaise. Leurs enfants sont un quart tchèques, un quart marocains, un quart guadeloupéens et un quart congolais. Les questions d’identité m’interpellent constamment. Qu’est-ce que c’est être français ? Qu’est-ce que c’est être tchèque ? J’ai beaucoup d’appétit pour la diversité telle qu’elle existe en France et dans le monde. »

À Avignon, agir sur le monde

« Avignon est vraiment une ville très intéressante. Je suis arrivée ici en janvier 2011 pour diriger la bibliothèque de la Maison Jean Vilar qui conserve les archives du Festival d’Avignon au sens large du terme. Mon but était de faire connaître cette bibliothèque, la faire utiliser, la faire connaître. (…)  Je suis à la retraite et j’en profite pour être active. Je me suis jetée un peu trop vite dans différentes associations. Celle qui m’occupe le plus, c’est Présence palestinienne. Je suis aussi active au Fenouil à Vapeur, qui est une ‘cantine des voisins’. C’est, je crois, l’endroit le plus mixte à Avignon, en âge, en culture, même en culture politique. Je fais partie aussi des Amis du Théâtre Populaire, une association de spectateurs qui font eux-mêmes la programmation. »

« Je suis là, je vis là. J’ai l’impression que je sais ce que j’ai à faire. Dans les années 1980, j’étais quand même beaucoup poussée par le besoin de trouver un travail, de trouver ma place. Maintenant, je me sens à ma place. Toutefois, pour mon épanouissement, il ne me suffit pas d’avoir un appartement, des petits-enfants et de bien manger. Non, j’ai l’impression que je dois donner quelque chose aux autres, agir sur le monde. »