Les Croates de Moravie, une minorité méconnue dans son propre pays

Le Conseil de l’Europe a appelé la Tchéquie à prendre les mesures fermes nécessaires pour protéger la pratique des langues minoritaires dans le pays. Parmi celles-ci, un cas unique : celui du croate de Moravie, vestige inattendu de l’histoire des migrations balkaniques qui rappelle la présence en pays tchèques d’une minorité largement méconnue dans son propre pays d’adoption.  

L’origine des Croates de Moravie remonte à l’époque de grandes transformations géopolitiques de l’Europe du sud au XVIᵉ siècle, comme le rappelle Lenka Kopřivová, vice-présidente de l’Association des citoyens d’origine croate :

Lenka Kopřivová | Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

« Ces Croates sont arrivés en Moravie au XVIe siècle. A l’époque, de larges territoires du sud de la Moravie étaient dépeuplés, abandonnés, à la suite de guerres et d’épidémies. Au même moment, l’empire ottoman avançait dans les Balkans, incitant de nombreuses populations à migrer pour leur propre sécurité. En général, elles se dirigeaient plus au nord dans des régions plus calmes de l’empire des Habsbourg. »

Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

C’est dans ce contexte que plusieurs dizaines de familles vont s’installer notamment dans des régions peu peuplées autour de Mikulov et de Břeclav. Elles fondent des communautés dans plusieurs dizaines de villages, constituant la limite la plus septentrionale de l’aire de peuplement croate en Europe.

Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

Ce phénomène migratoire s’inscrit dans un mouvement plus large de colonisation interne de l’Europe centrale, où, à différentes périodes historiques des populations ont été utilisées pour revitaliser des territoires fragilisés : il suffit des penser au cas des Alsaciens-Lorrains et des Tchèques du Banat en Roumanie aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans le cas des Croates de Moravie, leur migration donne naissance à une implantation encore plus ancienne, durable et longue de plusieurs siècles. Les Croates de Moravie vivaient principalement de l’agriculture et de l’élevage, formant des communautés rurales prospères, parfois considérées comme parmi les plus riches de la région.

Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

A partir du XIXᵉ siècle et surtout au début du XXᵉ siècle, les processus d’intégration s’accélèrent. L’urbanisation, la scolarisation (en allemand puis en tchèque) et les transformations économiques favorisent le rapprochement, voire l’assimilation avec la société majoritaire. Dans certaines régions, notamment autour de Břeclav, les Croates se fondent progressivement dans la population locale. Ailleurs, comme autour de Mikulov, l’identité croate reste très forte jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et ce, malgré leur éloignement géographique de la Croatie, comme le souligne Lenka Kopřivová :

Jevišovka

« En Moravie du Sud, les Croates ont très longtemps entretenu leur identité dont ils étaient fiers. Dans la région de Mikulov, les Croates ont vécu dans les villages de Jevišovka, Nový Přerov et Dobré Pole jusqu’en 1948, date à laquelle le comité d’action à Mikulov a décidé que les habitants de ces trois villages croates devaient être expulsés de la zone frontalière, car ils étaient considérés comme politiquement peu fiables. »

Tableau du peintre Othmar Růžička | Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

L’arrivée au pouvoir du parti communiste en 1948 représente donc un tournant dramatique pour les  Croates de Moravie. Donnant la priorité à une forme de sécurité idéologique, se méfiant des minorités et voulant instaurer un contrôle strict des zones frontalières, le nouveau régime ne savait comment envisager cette population : ni allemands, ni tchèques, ni roms, ils ne rentraient pas dans les catégories usuelles des minorités en Tchécoslovaquie, ce qui les rendait de fait plus vulnérables. Ils ont finalement été dispersés dans différentes régions du pays, essentiellement en Moravie du Nord et en Silésie.

Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

Cette politique de « déplacement » visant à briser les communautés locales et à accélérer leur assimilation, a conduit à une rupture majeure pour cette ethnie : les villages croates homogènes ont disparu, la transmission de la langue s’est perdue et les traditions ancestrales se sont évanouies.

« Il existe en Tchéquie quelques centaines de personnes qui se revendiquent de cette minorité croate. Tous les ans, en septembre, le festival Kiritov leur permet de se retrouver et de parler le croate de Moravie, une langue autrefois vivante mais qui aujourd’hui est en passe de disparaître. Dans le cadre régional, cet événement est important car il permet de rappeler la richesse et la diversité du patrimoine culturelle de la Moravie du Sud, auxquelles ont participé à la fois des Allemands mais aussi des Croates locaux. »

Le festival Kiritov à Jevišovka | Photo: Jan Francl,  Facebook de Moravští Chorvati

La disparition quasi-totale de cette petite communauté croate en Moravie détonne par rapport à celle de leurs « confrères » en Autriche voisine : à titre de comparaison, la situation de ces Croates du Burgenland est beaucoup plus favorable que celle des Croates de Moravie (à noter qu’il existe aussi des minorités en Hongrie et Slovaquie).

Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT

Eux aussi descendent de la même vague migratoire du XVIᵉ siècle mais ils ont préservé une continuité d’implantation et bénéficient d’un soutien institutionnel. Leur communauté compte aujourd’hui entre 20 000 et 30 000 membres et leur langue reste vivante, utilisée dans les familles, à l’école, dans les médias et la vie religieuse. Contrairement à la Moravie, ils n’ont pas été dispersés après la Seconde Guerre mondiale, ce qui leur a permis de préserver leur identité et leur culture de manière continue.

Tableau du peintre Othmar Růžička | Photo: Moravští Chorvaté - zrazený národ/ČT
Auteur: Anna Kubišta | Source: Český rozhlas Brno
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