Au Panthéon à Paris, le Centre Pompidou expose les « vies minuscules » : Kupka et Adéla Součková à l’honneur
Le Centre Pompidou de Paris est fermé pour travaux, mais ses œuvres continuent de circuler. À partir de ce jeudi 24 septembre 2026 et jusqu’au 31 janvier 2027, une partie de sa collection s’installe au Panthéon dans le cadre du programme « Constellation », qui permet au musée de poursuivre sa programmation pendant la rénovation du bâtiment de Beaubourg.
Intitulée « Vies minuscules », l’exposition rassemble une trentaine d’artistes et couvre plus d’un siècle de création, de František Kupka à Jumana Manna. Elle est conçue comme un parcours dans l’ensemble de la nef du Panthéon, monument dédié aux grandes figures de l’histoire de France.
Pour Eva Barois de Caevel, commissaire de l’exposition, cette présentation répond aussi à une nécessité très concrète : permettre au public de continuer à voir les œuvres du Centre Pompidou alors que le musée est en pleine transformation.
« Une de nos missions aujourd’hui, c’est de pouvoir continuer à montrer cette collection dans les lieux qui nous accueillent », explique-t-elle. La collection du Musée national d’art moderne compte environ 154 000 œuvres, alors que quelques milliers seulement peuvent être exposées simultanément dans les accrochages permanents du Centre Pompidou.
« Il nous semble important d’être généreux à cet endroit, de montrer ces œuvres, de les partager, que le public ne perde pas le lien avec elles alors même qu’elles pourraient rester dans les réserves pendant toute la durée des travaux », poursuit-elle.
Parmi les artistes emblématiques de la collection présents au Panthéon figure notamment František Kupka, avec une œuvre figurative beaucoup moins connue que ses grandes compositions abstraites.
Kupka face au « petit peuple » de Paris
Le tableau choisi pour l'exposition, Le Mec, permet justement de regarder Kupka autrement. Avant de devenir l'un des grands pionniers de l'abstraction, l'artiste d'origine tchèque a été dessinateur et illustrateur, notamment pour la revue L'Assiette au beurre.
Il s'intéressait alors à la vie parisienne et à ceux qui restaient à l'écart des représentations officielles.
« Kupka va croquer, capturer, observer ce petit peuple de Paris », explique Eva Barois de Caevel.
Prostituées, personnages des marges, figures anonymes : cette population invisible devient un sujet artistique. Dans Le Mec, Kupka représente ainsi un personnage interlope, probablement un proxénète (Le terme 'mec' pourrait être une déformation phonétique parisienne populaire du mot mac, lui-même abréviation de maquereau) – l'un des nombreux anonymes qui peuplent le Paris de son époque.
Cette œuvre trouve un écho particulier dans le lieu où elle est présentée. Les grandes figures de la nation française sont au Panthéon, mais son décor évoque également, selon la commissaire, ce « petit peuple de Paris ». Le rapprochement avec Victor Hugo, lui-même panthéonisé et auteur des Misérables, est notamment revendiqué par les commissaires.
Adéla Součková : un monument dans le monument
L'autre participation tchèque à cette exposition est celle de l'artiste Adéla Součková, invitée à créer une œuvre spécialement à cette occasion pour le Panthéon. Deux commandes ont été réalisées pour dialoguer avec l'architecture du monument, dont celle de Součková, qui avait éposée il y a deux ans à la Cité internationale de Paris.
Eva Barois de Caevel connaissait déjà le travail de cette artiste née à Opava en 1985 et avait notamment été frappée par son intérêt pour les monuments, l'architecture et la manière dont les sociétés utilisent les formes monumentales pour raconter leur histoire.
« Elle a une vraie appétence pour ce que racontent les monuments, ce que raconte la statuaire et, effectivement, ce que racontent les corps dans les monuments », explique-t-elle.
Pour le Panthéon, Adéla Součková a donc imaginé une structure qui évoque les premières formes de monuments et de célébration, mais aussi les monuments funéraires et les monuments aux morts.
« Elle a utilisé notamment du bois récupéré et recyclé ainsi que du latex naturel, en intervenant directement sur les matériaux, et a fait aussi un grand travail de coloriste avec les toiles maroufflées ». Son travail dialogue avec le décor du Panthéon : certaines images et certains motifs du monument sont intégrés à l'œuvre, tandis que l'artiste y ajoute ses propres dessins et figures.
« Elle revient à cette idée que les formes premières de célébration et d'inscription du corps sont des corps féminins », souligne la commissaire.
L'œuvre fait ainsi dialoguer plusieurs temporalités : les premières traces laissées par l'humanité, les formes anciennes de célébration, les représentations monumentales du Panthéon et les interrogations contemporaines sur les corps, le genre, la mémoire et la mort.
Une collection publique qui continue de circuler
Pour Eva Barois de Caevel, cette exposition doit enfin permettre de conjuguer deux ambitions : montrer des œuvres immédiatement identifiables et faire découvrir au public des artistes ou des pièces moins connus.
« On espère toujours faire des découvertes », explique-t-elle. Car même lorsque le Centre Pompidou est ouvert, seule une petite partie de sa collection peut être montrée au public.
À travers une quarantaine d'œuvres de la collection, auxquelles s'ajoutent trois invitations, Vies minuscules propose donc une manière de regarder autrement le patrimoine du musée.
Et le choix du Panthéon n'est évidemment pas neutre : dans ce monument conçu pour honorer les grandes figures nationales, l'exposition s'intéresse à ceux qui n'ont pas laissé de trace comparable dans les récits officiels.
Le titre lui-même est emprunté au livre Vies minuscules publié en 1984 par Pierre Michon, lauréat du prix Franz Kafka à Prague il y a six ans. L'exposition reprend cette idée de vies anonymes ou oubliées auxquelles l'art peut offrir une forme de mémoire.
« Vies minuscules », Panthéon, Paris, du 24 septembre 2026 au 31 janvier 2027.




