Les deux vies de Věra Linhartová
Elle s’insurgeait contre les règles de l’écriture en inventant des règles nouvelles. C’est ainsi qu’on pourrait caractériser l’œuvre littéraire de Věra Linhartová (1938 – 2026), autrice qui, comme Milan Kundera, a rompu avec la langue tchèque pour devenir une écrivaine française. L’œuvre de cette expérimentatrice subtile est maintenant close. Věra Linhartová nous a quittés en juin dernier à l’âge de 88 ans.
La soif de la culture française
On peut dire que Věra Linhartová a été une femme aux deux vies, deux identités et deux carrières. Fille d’un juriste, elle se lance en 1955 dans des études d’histoire de l’art et finit par rédiger un mémoire sur l’œuvre de l’architecte baroque Giovanni Pietro Tencalla. Très tôt elle commence à manifester aussi un esprit non-conformiste et un talent littéraire innovateur. Elle se lie avec les membres du groupe de jeunes intellectuels nés dans les années trente (Šestatřicátníci) parmi lesquels se trouvent entre autres Josef Topol, Václav Havel, Viola Fischerová et Pavel Švanda, mais elle reste toujours authentique et ne ressemble à personne d’autre. L’écrivain et journaliste Pavel Švanda, son ami de ce temps-là, évoque un événement qui intervient dans sa jeunesse et s’avérera décisif pour le reste de sa vie :
« Věra Linhartová a eu l’occasion avant la réunification du système d’enseignement d’étudier pendant une année au lycée français de Brno. Elle y a contracté le virus du français et cela est devenu le point de départ de sa vie et son intérêt vital. Avec le temps, elle est parvenue à une très bonne connaissance de la langue française ce qui lui a permis de prendre une certaine distance avec la culture tchèque. Elle s’est tournée donc vers d’autres domaines et a choisi une orientation différente. »
Le Pouvoir des mots
Dans la première moitié des années 1960, Věra Linhartová déploie son érudition d’historienne de l’art, travaille comme galeriste et devient commissaire d’expositions d’art qui ouvrent de nouveaux horizons au public tchèque. Et c’est aussi à cette période qu’elle entame une carrière littéraire qui n’a rien de conventionnel. Les thèmes, le style et le langage de ses textes intriguent les uns et déconcertent les autres. Pour beaucoup ses œuvres écrites resteront hermétiques mais elle ne manque pas non plus d’admirateurs et de commentateurs de son œuvre. La linguiste tchèque Michaela Křivancová consacrera à cette première étape de la création de Věra Linhartová une étude intitulée Le Pouvoir des mots. Elle constate :
« Dans ses textes, Věra Linhartová ne raconte en aucun cas un récit, elle ne crée pas un monde fictif, une fiction, mais elle transmet un message. Elle nous signale à nous tous que nous devons toujours peser les mots et que c’est le niveau de la précision avec laquelle nous sommes capables d’exprimer par les mots notre vision qui sera également le niveau de la précision avec laquelle nous arrivons à comprendre l’un l’autre et aussi à nous comprendre nous-mêmes.»
Les choses n’existent que quand nous les nommons
On pourrait en déduire que l’homme ne comprend le monde et lui-même qu’à travers le langage. Et le langage figure dans les textes de Věra Linhartová comme l’espace de la conscience de soi et la source de l’identité. On peut donc dire que, quand nous parlons, nous nous rendons compte de nous-mêmes et quand nous nommons les choses autour de nous, elles commencent à exister, nous commençons à les comprendre d’une certaine façon. Pavel Švanda décèle aussi un autre aspect de la création de cette novatrice littéraire qu’était Věra Linhartová :
« Elle a commencé à comprendre la création littéraire de plus en plus consciemment comme une activité qui se réalise seulement et exclusivement dans l’espace de la langue. C’est une activité qui a quelque chose en commun avec les phénomènes décrits mais ces phénomènes sont décrits par une langue et uniquement par les possibilités de cette langue. (…) Elle cesse d’écrire en tchèque et lorsqu’on lui demande pourquoi, elle répond : ‘J’ai épuisé les possibilités de la langue.’»
La seconde vie de Věra Linhartová
Pétrie de culture française, Věra Linhartová décide dès les années 1950 de partir en France. Elle réalisera ce projet en 1968 et c’est un départ absolu. Elle décide de devenir écrivaine française et elle soumet toutes ses activités à cette intention. Elle veut que ce soit une rupture totale et le début de sa seconde vie Elle coupe les liens avec son pays et aussi avec sa langue maternelle et n’écrira désormais qu’en français. Elle s’installe à Paris et évite même de rencontrer des auteurs tchèques émigrés en France. Et elle poursuit son œuvre littéraire dont les thèmes sont, selon Michaela Křivancová, le mot et le langage :
« Je trouve que les textes de Věra Linhartová sont uniques et exquis parce que tout dans leur structure est entrelacé, parce qu’ils sont profondément réfléchis, élaborés et intellectuels et parce que dans son écriture il n’y a rien de fortuit. (…) Ses textes ou plutôt ses discours et ses énoncés sont toujours interrompus par divers commentaires et digressions, mais ses textes et ses commentaires sont toujours en corrélation bien que cela ne paraisse pas du tout au premier abord. »
Conservatrice du Musée Guimet
En 1978, Věra Linhartová élargit quand même son horizon linguistique et commence à étudier le japonais à l’Institut des langues et des civilisations orientales. Elle passe une année à l’université Waseda à Tokyo et achève ses études en 1993 en soutenant une thèse sur les écrits japonais sur la peinture du IXe au XIXe siècles. A partir de 1990, Věra Linhartová travaille déjà au Musée Guimet à Paris et devient spécialiste de la peinture japonaise et chinoise.
Parallèlement elle poursuit son œuvre littéraire en français. Son style se simplifie, ses phrases se raccourcissent et ses textes sont désormais plus dépouillés et transparents mais sa création littéraire est toujours au fond une interrogation sur les possibilités de la langue. Ses œuvres en français sont traduites en plusieurs langues et même en tchèque, cette langue qu’elle a « épuisée, triturée et essorée », comme elle le dit. Elle est décorée des prix Jaroslav Seifert, František Xaver Šalda et Tom Stoppard et son influence est décelable dans les œuvres d’autres écrivains tchèques dont surtout Sylvie Richterová et Daniela Hodrová.
Face à la postérité
Il est difficile d’évoquer les textes de Věra Linhartová parce qu’elle n’est pas une narratrice. Elle ne raconte pas des histoires qu’on pourrait résumer et reproduire car c’est la langue même qui est l’héroïne de ses textes. Considérée comme fondatrice de la littérature expérimentale tchèque, Věra Linhartová reste donc une autrice difficile d’accès, une individualiste qui cherchait intensément et imperturbablement une autre dimension de la littérature. Son œuvre considérée comme expérimentale, méditative et anti-illusoire, reste inclassable et continuera encore longtemps d’intriguer les théoriciens de la littérature. Elle a utilisé le langage comme le moyen d’une perception supérieure, comme un instrument pour abattre le mur qui nous sépare de la réalité. Dans toute son œuvre elle a cherché à prouver qu’une image poétique peut être également véridique et même plus véridique encore que la réalité quotidienne qui est perceptible et vérifiable par nos sens.




