Les retours de Sylvie Richterova

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"Toute l'histoire de notre famille tient dans la phrase : ce fauteuil avait besoin d'une nouvelle housse pendant vingt ans et ne l'obtint jamais," dit Sylvie Richterova dans son livre intitulé "Retours et autres pertes". On se demande quel est le genre littéraire de cet ouvrage. S'agit-il des Mémoires ou bien d'un livre librement inspiré de la vie de l'auteur? Est-ce de la fiction agrémentée de détails biographiques? Bien que la biographie de l'auteur y joue un rôle important, ce n'est pas elle qui donne le caractère et le rythme à ce récit qui ne respecte pas la chronologie et volette au-dessus des événements de la vie ne se posant sur eux que quelques instants, moins peut-être pour nous les raconter que pour les commenter et pour chercher leur signification dans la structure compliquée de l'existence humaine. Le passé, le présent, le récit et l'essai se juxtaposent d'abord pour se marier ensuite dans ce texte qui finit par nous éclairer non seulement sur une vie mais aussi sur la vie.

"Mon intention première était d'écrire un livre sur ma mère. Non, à vrai dire, ma toute première intention était de devenir romancier (et non romancière). Seulement, maman me refusa toujours l'espoir de pouvoir devenir un jour écrivain. Elle me conseillait plutôt de choisir un mari écrivain ou critique littéraire, qui m'introduirait au moins dans le milieu..." C'est de cette façon que Sylvie Richterova explique au lecteur la naissance de sa vocation. Née à Brno, métropole de la Moravie, à la fin de la Seconde guerre mondiale, elle est l'enfant de la liberté recouvrée mais aussi une petite fille marquée par le communisme. "Mon enfance se confond avec Staline et son ère," constate-t-elle et évoque cette période par des passages qui ne manquent pas d'humour et démontrent la puissance irrésistible de la propagande. Lorsque Staline meurt, elle en est profondément bouleversée. Dans sa classe, les élèves rendent hommage au dictateur en se tenant tous au garde à vous. "Je me glissai jusqu'à ma place, se souvient-elle, et essayai de me pétrifier, en vitesse, comme les autres. Je levai les yeux à l'oblique, là où mes camarades pointaient leur regard, et j'aperçus un bandeau noir autour du portrait de Staline. Un horrible pressentiment me fit frissonner, les dernières notes de musique retentirent et nous, nous restions toujours debout. Puis une voix s'éleva du haut-parleur de la radio scolaire: "Josef Vissarionovic Staline est mort." Je ne compris pas la suite, mais c'était terrible et injuste." Et Sylvie Richterova d'évoquer par quelques épisodes cette époque où la pensée des enfants est modelée d'après les critères idéologiques et exposée tous les jours à une propagande qui ne manque pas d'un certain romantisme. La lecture des livres d'auteurs communistes lui donne envie de devenir pilote de guerre. Elle rêve d'abattre des bombardiers et des chasseurs nazis comme les héros des romans soviétiques. Elle désire ardemment ressembler aux enfants héroïques qui se sacrifient, dans les romans, pour la construction du paradis communiste. "A cette époque-là, remarque-t-elle, je pris conscience avec désolation que la Tchécoslovaquie n'était pas en Union soviétique et j'imputais aux conditions de vie peu difficiles de la banlieue de Brno de ne pouvoir m'adonner avec les autres enfants, et en vêtements déchirés, à de durs travaux incarnant ce qu'il y avait de plus important et de plus beau au monde. Je nourrissais ardemment le souhait que la Tchécoslovaquie soit rattachée à l'Union soviétique et, d'ailleurs, un bruit de ce genre courait à l'époque." Sylvie désire mourir héroïquement pour la patrie mais commence à se rendre compte des inconvénients de la chose. Les scènes de guerre qu'elle voit au cinéma commencent à l'épouvanter. De plus, elle n'arrive pas à avaler les récits sur les héros de guerre qui ont appris à danser avec une jambe de bois, ont repris les armes et auxquels les nouvelles blessures n'ont arraché que les prothèses.

Bien sûr, ce ne sont pas les seules préoccupations de la jeune fille qui ne manque pas de fantaisie. Elle a des soucis courants chez une fille de son âge mais aussi beaucoup d'autres, souvent bien drôles. "Quand j'avais huit ans, écrit-elle, je rêvais de vivre à l'ère Glaciaire. J'aimais beaucoup passer de longs moments, assise près du feu devant une grotte des environs de Brno qui s'appelait, je crois, Sloupska. Mais, surtout, j'aurais aimé apprendre aux chasseurs de mammouths ce qu'ils ignoraient encore. L'idée de leur dire que la terre était ronde me séduisait terriblement." Dans les passages évoquant son enfance, Sylvie Richterova décrit les aspects particuliers et drôles de la vie de sa famille, les situations caractéristiques et les accidents bizarres de son existence d'écolière. Elle parle aussi des démêlées avec sa soeur Johanna et de ses grand-mères extravagantes. Elle n'oublie pas le personnage compliqué que fut son père qui bâtit une carrière politiquement délicate de fonctionnaire dans le commerce extérieur et abandonne finalement la mère de Sylvie pour une autre femme. Ce sont toutefois les rapports entre la fille et la mère qui sont sans doute le thème majeur de ce livre. On trouve dans le texte cette caractéristique laconique de la mère de Sylvie: "Elle mit au monde deux enfants, prit soin d'eux et les éleva. Elle tenta de se suicider deux fois et voulut quitter son mari pendant douze ans. Elle enseignait dans une école et partait en vacances. Chaque jour, elle lavait et essuyait quelque chose quelque part." C'est cette mère qui aime ses enfants, mais à qui il arrive de les battre fort dans un accès de colère, qui est le personnage majeur du récit. C'est cette femme qui lutte contre les dépressions et finit par se faire écraser dans la rue par une voiture qui est sans doute l'héroïne du livre. "Bien sûr, elle m'aimait, dit l'auteur à propos de sa mère, et son voeu le plus cher était de m'épargner de cruelles déceptions. Mais ma plus cruelle déception était que ma mère ne crût pas que je pusse devenir écrivain. Je ne pense pas que ce manque de confiance découlât purement du fait que je fusse née femme. J'ai plutôt le sentiment que cette méfiance à l'égard de tout était bien plus vieille que moi-même."

Vers la fin, la structure du livre se complique et les scènes d'enfance alternent de plus en plus avec des souvenirs plus récents et des réflexions inspirées par ces souvenirs. Ces bribes éparpillées, ces petits événements, ces allusions font émerger du passé les contours d'une vie, les différents chapitres de l'existence qui a suivi après l'enfance passée à Brno - les premières tentatives littéraires, les études des langues à Prague et à Rome, l'arrestation de la soeur Johanna pour des raisons politiques, la décision de s'établir en Italie et les débuts de la carrière dans des universités italiennes où Sylvie Richterova enseigne la littérature tchèque. La fille devient mère, elle aussi a maintenant une fille, et cette expérience fait resurgir certains événements et jette une nouvelle lumière sur eux. "J. S. me dit, écrit-elle, que ma fille commençait à me ressembler. Je me rappelai alors mon effroi lorsque ma propre voix me fit d'un seul coup penser à celle de ma mère. Je ne puis permettre que la fille se mette à ressembler à la mère. Je ne le désire pas. Mais je ne peux effacer les traits communs qui viennent de deux, trois, dix personnes."

Sylvie Richterova achève son livre "Retours et autres pertes" à la fin de l'année 1975 à Rome. C'est son premier succès littéraire, elle n'y parle pas donc de la suite de sa carrière qui a commencé par des éditions en samizdat et s'est poursuivie par les traductions de ses livres dans plusieurs langues. Elle n'évoque pas ses retours fréquents dans sa patrie tchèque après la chute du communisme. C'est de la matière pour d'autres livres, pour d'autres réflexions. Bien qu'elle soit bilingue, Sylvie Richterova continuera à écrire en tchèque. Dans un monde dont les valeurs vacillent, elle ne perd pas la confiance en la force de la littérature. "Je peux douter de l'avenir de la culture dans la société de notre temps, dira-t-elle dans une interview, mais je ne doute pas de la valeur du livre. Le livre permet de mener un dialogue d'une plus grande qualité que la majorité des propos personnels ou médiatiques, il permet de réfléchir sur les choses et de revenir sur elles, il permet de traverser le temps et l'espace, nous lie avec les plus grandes personnalité ayant vécu sur cette terre, il est une oasis dans le royaume du balbutiement."