Milan Děžinský : « J’avais envie de chanter par les vers »

Milan Děžinský, photo: Archives de Milan Děžinský, CC BY-SA 3.0

« J’écris souvent des poèmes, mais souvent les poèmes m’écrivent, », dit le poète Milan Děžinský (1974) pour montrer que la création poétique est dans son cas une chose tout à fait spontanée et que le poète n’est pas toujours maître de son inspiration. Milan Děžinský a récemment publié un recueil de poésies qui est un hommage bien original à la grande génération des poètes tchèques de la première moitié du XXe siècle.

'Le Tour d’une île', photo: Host

Trois fois nominé pour le prix  Magnesia litera, ce n’est que pour la quatrième fois que Milan Děžinský a finalement décroché cette distinction prestigieuse dans la catégorie de la poésie. Le recueil qui lui a valu le prix, s’appelle Obcházení ostrova – Le Tour d’une île (2017). Le poète avoue s’être inspiré d’une île sur la rivière qui traverse la ville de Roudnice où il vit depuis toujours mais il ajoute que son recueil est aussi une espèce de bilan, une réconciliation avec sa vie antérieure.

La nostalgie d’une poésie qui chante

Cette année, Milan Děžinský a récidivé en publiant un livre intitulé Hotel po sezóně – Un hôtel après la fin de la saison, un recueil surprenant au premier abord par la forme des poèmes qu’il réunit. Cette fois-ci le poète abandonne le vers libre et revient à une poésie rimée et rythmée, telle qu’on écrivait encore dans la première moitié du XXe siècle. Il s’explique :

« Ce sont des poèmes créés comme en écho à mes lectures des poètes tchèques Karel Toman, Fráňa Šrámek, Vítězslav Nezval, Jaroslav Seifert, Jiří Wolker, Ivan Blatný, Jiří Orten, Jan Skácel. Il s’agit de  toute une pléiade de poètes qui me parlaient à travers leurs poésies et je l’ai pris comme une occasion de les rencontrer un siècle plus tard. Je regrettais un peu que le vers régulier ne soit plus à la mode et j’avais envie de ‘chanter’ par les vers comme jadis Nezval dans ses Ballades et autres poèmes de l’éternel étudiant Robert David. (…) Ce sont des poèmes que j’ai vraiment vécus et mon approche de cette poésie est bien profonde parce qu’elle fait resurgir dans ma mémoire mes lectures de ces excellents poètes d’une génération qui sans doute ne renaîtra plus. »

'Un hôtel après la fin de la saison', photo: Jonáš Zbořil, ČRo

Dans le sillage d’une génération incomparable

Ce retour un peu nostalgique au temps où la poésie avouait encore sa parenté avec la musique et ou les vers chantaient, est cependant allégé et agrémenté par des éléments très contemporains, des clins d’œil, des jeux de mots. Certains poèmes sont comme des pastiches des œuvres connues des grands auteurs du siècle dernier. Parfois l’auteur s’approprie et introduit dans ses textes mêmes des citations de vers jadis célèbres en créant ainsi une espèce de collage littéraire. Il veut se considérer comme l’héritier du patrimoine poétique tchèque :

« Je trouve que nous, les poètes contemporains, ‘grimpons sur le dos’ d’une génération qui reste incomparable. La génération des poètes nés autour de 1900 a été quelque chose de fantastique qui, probablement, ne se répètera jamais.  Nous pouvons imaginer toute la poésie tchèque comme une seule œuvre  poétique, comme une immense mosaïque à laquelle nous ne faisons qu’ajouter de nouvelles petites pierres. »

Les poèmes anachroniques

Ce qu’un poète réussit à exprimer sur quelques lignes, le romancier est obligé de le développer sur des dizaines voire centaines de pages.

Ces poèmes que Milan Děžinský qualifie d’anachroniques ne sont cependant pas de simples exercices de style et de forme, mais ils expriment avec une remarquable économie de moyens des pensées, des impressions et des sensations de leur auteur. Parfois le lecteur y décèle même des signes d’une certaine angoisse existentielle et la crainte de la solitude qui nous guette. « Où êtes-vous, mes amis ? » demande l’auteur dans un poème. « Venez, je suis un hôtel après la fin de la saison. » Et dans un autre poème il manifeste comme une grande fatigue de la vie : « Dormir, dormir et ne plus se réveiller et sentir de loin rouler le monde. » Parfois l’auteur interroge les forces mystérieuses qui régissent notre vie : « Qu’est-ce qui te traverse et qu’est-ce qui te tuera ? » Le lecteur sent aussi dans cette poésie un souci de la planète qui se dessèche, d’un monde que la civilisation risque de rendre invivable. Souvent le poète trouve des métaphores surprenantes et évocatrices qui éveillent l’imagination du lecteur et lui permettent de pénétrer davantage dans l’univers intérieur de l’auteur qui se fait une haute idée de la poésie :

« Je considère la poésie comme une discipline royale. On peut dire en exagérant un peu que la prose est pour les lecteurs moins subtils. Ce qu’un poète réussit à exprimer sur quelques lignes, le romancier est obligé de le développer sur des dizaines voire centaines de pages. »

Le sens et le rôle de la poésie

Photo: ČT24

Tout ce recueil peut-être aussi considéré comme une réflexion sur le sens et le rôle de la poésie et sur son isolement dans le monde actuel. Le poète ne cache pas ses doutes : « Et si mes poèmes n’étaient vraiment que pour d’autres poètes ? » demande-il et l’on sent que cette question le touche profondément et l’inquiète. Il se rend compte de la fragilité de la poésie qu’il considère comme le dialogue intime entre l’auteur et son lecteur :

« Je pense que le poète est encore capable de dire quelque chose au lecteur contemporain. Cela dépend du lecteur auquel il s’adresse. Celui qui cherche son poète, le trouvera. Au tournant du siècle, nombreux étaient ceux qui condamnaient Internet en disant que la poésie et Internet n’allaient pas ensemble. Et aujourd’hui ils voient clairement que sans Internet la poésie  tchèque contemporaine n’existerait plus. »

Selon lui, aujourd’hui, un recueil de poésie ne trouve son lecteur que par hasard car les tirages de ce genre de livres sont très faibles. C’est donc sur Internet, sur Facebook que la poésie trouve un auditoire plus important. Milan Děžinský n’est cependant pas de ses auteurs qui aiment présenter ses œuvres en public. Il sait qu’il ne peut pas plaire à tout le monde et ne cherche pas trop le contact avec ses lecteurs. Il leur laisse volontiers le soin de le découvrir :

« J’ai quelques lecteurs qui sont parfois aussi poètes et qui réagissent de telle ou telle façon quand je publie un livre, et qui m’écrivent, ce qui est très important pour chaque auteur. Je le fais de bon gré moi aussi. Quand je lis un bon recueil, j’éprouve toujours le besoin d’écrire à son auteur et le remercier parce qu’en lisant j’ai passé un beau moment de ma vie et le poète devrait le savoir. »

Milan Děžinský, 'Obcházení ostrova', photo: Host