Nina Šmídek : « C’est à Prague que je puise mon inspiration »
Jusqu’au 30 juin, l’artiste tchèque Nina Šmídek expose son cycle intitulé Fleurs à Ořechovka (Prague 6), le quartier de son enfance. Une sorte de retour aux sources pour elle qui a vécu depuis son adolescence en France mais qui revient régulièrement dans la villa pragoise qui l’a vue grandir. Via une technique plastique qui mélange la photographie et la peinture, Nina Šmídek crée des œuvres à l’atmosphère onirique, inspirées entre autres par son goût pour les œuvres du peintre tchèque Jakub Schikaneder.
Nina Šmídek, bonjour, nous nous trouvons dans un très beau quartier de Prague qui s’appelle Ořechovka, un nom qui en tchèque évoque la noisette ou la noix. C’est un très beau quartier qui date d’une centaine d’années environ. Nous nous trouvons dans la brasserie du quartier, qui est un peu restée dans son jus, et c’est là où vous exposez une partie de vos œuvres. Le vernissage de l’exposition a eu lieu il y a quelques jours. Tout s’est bien passé ?
« Ça s’est magnifiquement passé, c’était presque inattendu. Je sentais que ça allait se passer comme ça mais c’est toujours une surprise en réalité. Jusqu’au dernier moment on ne sait pas si ça va se remplir, qui viendra ou qui ne viendra pas. D’ordinaire j’expose plutôt ailleurs, en France en Italie, et je voyage beaucoup. A Prague, cela fait très longtemps que je n’ai pas exposé et je suis donc très contente : c’était bondé de monde. »
Vous partagez votre vie entre Prague et Paris donc exposer à Prague, c’est un peu une espèce de retour aux sources finalement…
« Exactement, et c’est vraiment une histoire de cœur parce que j’expose dans le quartier où je suis née, où ma famille vit depuis cinq générations. Mes ancêtres organisaient des choses ici. Dans ce quartier vivait par exemple Zdenka Podhajská, qui est liée au festival du Printemps de Prague. C’est une grande danseuse qui a dansé à Paris avec Diaghilev au début du siècle. Elle était la fille du général Podhajský et était une amie de ma grand-mère. Il se passait donc énormément de choses dans ce quartier et donc ça me tient à cœur que ce quartier garde une forme de vie culturelle qui est malheureusement réduite presque à néant. »
Il faut préciser qu’Ořechovka est un quartier de Prague qui est né un peu au milieu de nulle part. Quand on voit les photos d’époque, on se rend compte que derrière il y avait des champs. On y a donc construit de très belles maisons, des villas très originales, il y a eu vraiment un projet architectural derrière avec au centre de toutes ces maisons souvent mitoyennes, qui se ressemblent souvent tout en étant chacune un peu différentes, une sorte de centre culturel et social de la communauté du quartier. C’est précisément là où nous nous trouvons, dans le bar qui vit toujours. Mais tout le reste a malheureusement disparu, le cinéma, la salle de bal…
« Ce bâtiment s’appelait ‘ústřední budova’, le bâtiment central. C’était le cœur du quartier. Dans les années 1920, le quartier a été construit initialement donc pour les personnes qui travaillaient pour le gouvernement tchèque, les fonctionnaires de l’Etat après la Première Guerre mondiale. C’était l’époque des clubs, il y avait par exemple le club des cactus, il y avait les chiens de compétition, il y avait plein de choses qui se passaient ici comme des tombolas. Et donc il y avait une salle de bal, le cinéma et malheureusement le communisme a mis fin à tout cela. »
Hors micro vous me disiez que votre arrière arrière-grand-père, qui a obtenu cette maison en tant que fonctionnaire d’Etat, avait contribué à créer les lois sociales de l’époque de la Première République tchécoslovaque…
« Oui, Vladimír Šmídek. »
En tant que petite fille, vous avez grandi ici et vous avez été imprégnée de cette histoire familiale…
« Complètement. Il y avait lui, mais il y avait aussi mon arrière-grand-père qui était peintre académique à Vienne et qui gagnait sa vie comme portraitiste. Donc ma maison est remplie de portraits de mes ancêtres : je connais leurs visages et on m’a expliqué l’histoire familiale grâce aux peintures. »
Vous-même vous créez et vous êtes artiste. Comment vous est venue cette envie d’exprimer ce que vous aviez en vous par la photographie et aussi par la peinture ? L’héritage familial a-t-il joué d’une certaine façon ?
« Totalement. Kundera en parle très bien dans son livre L’ignorance : il parle du rapport qu’on a au pays de ses origines quand on a émigré et c’est exactement ce que je ressentais moi, vivant en France. Ce qui nous a formé, enfant, devient comme magnifié ou sublimé. Je suis toujours revenue ici, dans cette maison, pendant mes vacances scolaires. A un moment donné, je suis venue pour une plus longue période parce que ma grand-mère était mourante et je m’en suis occupée. C’est là que j’ai commencé à voir de la valeur dans tout cet héritage culturel de ma famille, dans la peinture… Moi-même, j’ai fait des études de musique classique. J’ai été musicienne la moitié de ma vie sauf que ça ne me suffisait pas d’être seulement interprète. »
Vous aviez besoin de sortir quelque chose d’autre de vous-même…
« Oui, je crois que je n’aurais pas pu vivre sans trouver mon mode d’expression et je l’ai trouvé dans ce que je fais maintenant. »
On va passer à un aspect peut-être un peu plus technique. L’exposition que vous présentez à Ořechovka est consacrée à un cycle floral, plutôt des grands formats. Ce sont des photographies, mais pas totalement non plus, puisqu’on y sent la peinture. Il y a un rendu, un grain dans vos œuvres qui est vraiment très particulier. Comment travaillez-vous ?
« Pour moi la photographie, après la musique, c’était comme un médium seulement pour me rapprocher de la peinture. Quand j’ai commencé, je ne savais pas du tout où ça allait me mener mais j’avais en moi le besoin de donner vie à des images que j’avais dans mon inconscient. J’ai donc développé cette technique petit à petit, c’était un peu un chemin inconnu et il s’agit donc d’un mélange de photographie et de peinture. »
Ce cycle floral m’évoque des œuvres comme l’Ophélie de Millais. Mais vous avez réalisé d’autres cycles qu’on peut consulter sur votre site. Vous êtes également inspirée par un peintre qui a évidemment magnifié et sublimé Prague. Il s’agit de Jakub Schikaneder qui a réussi à donner cette espèce d’aspect brumeux, éthéré, feutré à ses peintures. Ce qui est assez incroyable c’est que vous arrivez à rajouter une autre dimension à cette atmosphère via vos œuvres, grâce à ce mélange de photos et de peinture…
« C’est par lui d’ailleurs que j’ai commencé. Tout cela est lié à ma grand-mère qui m’avait fait connaître Jakub Schikaneder quand j’étais petite. Avec ce retour à Prague, j’ai commencé à faire un hommage à son travail : j’essayais de trouver ce qui restait d’immuable dans la ville, l’âme qui ne change pas malgré la modernité, malgré le tourisme, malgré les voitures. C’est très difficile. »
Il y a cela encore à Prague, mais comment avez-vous réussi à prendre des photos sans touristes sans voitures ?
« Je me suis levée très, très tôt. Et à chaque fois qu’il neige, je me lève à trois heures du matin et je sors dans les rues la nuit pour attraper ces moments si précieux et rares. »
Vous parliez de Kundera et de ce rapport à l’exil, à la nostalgie, aux souvenirs : il y a de cela aussi dans le cycle que vous consacrez à Prague. C’est votre vision et votre amour de Prague de vous, Nina, vivant et grandissant en France…
« Oui exactement ! Ça concerne Prague, mais ça pourrait être n’importe où en fait. Douze ans est un âge très particulier pour partir, quitter son pays. J’ai vu un documentaire sur ce sujet qui parlait du besoin de ces personnes de se chercher une troisième identité. Moi je vis un peu cela parce que j’ai aussi vécu en Argentine et j’ai toujours besoin de me sentir pas tout à fait chez moi. Donc ce cycle-là, je pense qu’il va continuer à Rome, à Venise et dans des endroits où je pense qu’il reste encore quelque chose d’immuable. »
Vous avez ces cycles floraux, des impressions de la nature avec des photos d’arbres dans la brume, dans la neige, mais aussi des portraits… Comment voyez-vous évoluer votre art depuis que vous avez commencé à créer ?
« Je ne sais pas du tout comment répondre à cette question : il y a plein de choses qui m’inspirent, je n’ai pas peur de perdre l’inspiration. A chaque fois que je rencontre quelqu’un d’intéressant ou que je me laisse porter par mon intuition, à chaque fois cela aboutit à un projet. En réalité, je suis éclectique : il suffit que je croise une danseuse qui a une personnalité très forte comme par exemple Nataša Novotná que j’ai photographiée, et voilà un projet inattendu qui naît. Et là, je viens de découvrir une nouvelle technique dans ma propre technique donc il y a un autre projet en préparation… »
On pourra en reparler à l’avenir alors…
« Tout à fait. Je dois encore formuler ce projet-là, mais par exemple j’adorerais illustrer les contes de Hans Christian Andersen. Mais il y a plein de choses qui m’inspirent également comme certaines pièces de théâtre… »
Pour revenir à ce que vous disiez de Kundera, comment trouvez-vous un équilibre dans cette vie franco-tchèque ?
« C’est une très bonne question : pour l’instant l’équilibre se fait un peu tout seul par rapport aux expositions qui me prennent tout mon temps. Dès que je n’expose pas, j’essaye de venir à Prague parce que c’est ici que je puise mon inspiration. Je n’arrive pas trop à travailler ailleurs. »
Avez-vous un projet d’exposition à Paris dans les mois qui viennent ?
« Oui, au mois de décembre, dans le célèbre café Select qui se trouve à Montparnasse. Elle se fait grâce une galeriste qui fait de magnifiques expositions. J’aime beaucoup joindre mes expositions avec des conférences ou avec des textes. Et pour le coup, elle a choisi mon hommage à Jakub Schikaneder pour Paris. »
Donc vous emmènerez un peu de Prague à Paris…
« Exactement ! »

















