Pâques, palmiers et apôtres endormis : à Most, le patrimoine inédit des églises disparues à cause des mines
Le passage de la mort à la vie, de la douleur à la joie, constitue le mystère de Pâques. Ce message résonne particulièrement fort dans la région de Most, en Bohême du Nord : le musée local présente une vingtaine de panneaux peints en bois de l’époque baroque, exposés autrefois pendant la période pascale. Le patrimoine provient de diverses églises de la région, détruites, sous le régime communiste, pour laisser place aux gigantesques mines de lignite à ciel ouvert. Sauvées et abritées dans le dépôt du musée pendant près de quarante ans, elles sont montrées pour la première fois au public. Histoire d’une résurrection.
Souš, Ervěnice, Třebušice, Kopisty, Libkovice ou Záluží : voilà les noms de quelques-uns de ses villages de la région de Most rayés de la carte sous l’ancien régime. Parmi eux, Komořany, village de pêcheurs et d’agriculteurs situé, depuis la préhistoire, au bord d’un grand lac et qui s’est industrialisé dès le XIXe siècle, en lien avec l’extraction du lignite.
Des œuvres qui ont échappé aux voleurs
Sous le régime communiste, le village s’est dépeuplé suite à la construction d’une centrale électrique et l’usine de traitement du charbon situées à sa proximité. Peu avant sa démolition, dans les années 1980, la chapelle de Komořany a révélé ses secrets :
« Les peintures sur bois que nous exposons ont été découvertes par notre ancienne collègue, l’historienne de l’art Heide Mannlová, dans le grenier de la chapelle Sainte-Anne. Celle-ci était inutilisée depuis les années 1950. Vingt ans après, elle a été cambriolée et des objets précieux appartenant à l’autel ont disparu. Comme le cycle de peintures était au grenier, il a échappé à l’attention non seulement des voleurs, mais aussi, auparavant, des conservateurs du patrimoine qui avaient fait l’inventaire des églises de la région », explique Věra Vostřelová, historienne au musée de Most (Oblastní muzeum a galerie v Mostě).
Dix-sept personnages apparaissent sur les panneaux peints en bois qui rappellent les décors de théâtre : exposées dans les églises dès le Jeudi Saint, elles permettaient aux gens de suivre de près les scènes de la Passion du Christ, et leur donnaient peut-être même l’impression d’en être eux-mêmes des acteurs.
« Les œuvres datent de l’époque du baroque tardif, voire du début du XIXe siècle. Car les personnages n’ont probablement pas été créés tous en même temps. Le cycle a été complété au fil du temps. C’est vraiment quelque chose d’inédit : je n’ai rien trouvé de similaire sur le territoire tchèque, juste des figures isolées, d’anges par exemple. »
« Nous voyons ici la scène du jardin de Gethsémani, la crucifixion et la scène qui se passe devant le Saint-Sépulcre, donc le tombeau du Christ. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage du Christ est absent. On l’explique par le fait que les panneaux avec les autres personnages étaient placés autour de l’autel, donc autour d’une statue ou d’un tableau qui représentait Jésus-Christ. »
« Dans le jardin de Gethsémani, nous voyons les apôtres endormis, ainsi que l’ange tenant un calice. Au fond, il y a deux personnages : Saint Jean et la Vierge Marie, présents au pied de la Croix. La majorité des panneaux se rapportent au Saint-Sépulcre et à la résurrection. Nous voyons ici les soldats en train de garder le corps du Christ – certains sont debout, d’autres se sont endormis, eux aussi. Puis, nous avons ici trois femmes pieuses, les trois Maries, qui se rendent au tombeau et y apportent des huiles aromatiques pour le corps du Christ. Elles découvrent le tombeau vide et comme on peut le voir, les soldats en sont effrayés ! »
Des palmiers géants cachés dans un clocher
Selon les données de l’organisation Greenpeace, 82 villages de Bohême du Nord ont été engloutis par des mines de lignite. La plupart d’entre eux se trouvait dans la région de Most. La ville elle-même, dont l’histoire remontait au XIIe siècle et qui avait un riche patrimoine historique, est devenue le symbole de cette démolition massive.
C’est en mars 1964 que le gouvernement tchécoslovaque a décidé de détruire l’ancienne ville de Most à coup d’explosifs et de construire à proximité une cité nouvelle qui compte aujourd’hui plus de 60 000 habitants. La démolition de la vieille ville se termine 23 ans plus tard, en avril 1987, deux ans avant la révolution de Velours.
Seuls quelques très rares éléments ont survécu, parmi lesquels notamment l’église de l’Assomption-de-la-Vierge-Marie, joyau gothique du XVIe siècle que les autorités communistes ont décidé de sauvegarder, en la déplaçant d’environ un kilomètre. Le clocher de l’église, quant à lui, a été détruit. Avant cela, des objets uniques y ont été trouvés au début des années 1970 : il s’agit de sept palmiers en bois qui viennent également d’être restaurés et exposés pour la première fois au musée de Most, raconte encore Věra Vostřelová :
« Les palmiers mesurent près de 3 mètres. Ils étaient exposés à l’église uniquement à Pâques. Ce sont des objets très rares, qui n’ont pas d’équivalent en Tchéquie, donc il est difficile d’évaluer précisément leur âge. Nous estimons qu’ils datent de la fin du XVIIe siècle. Il n’a pas été facile non plus de les installer dans l’exposition, il nous a fallu trouver un mécanisme pour les attacher. J’apprécie particulièrement le travail minutieux de l’artiste qui a peint les palmiers dans tous les détails, avec des fleurs, des baies et des fruits. »
Des lacs pour faire oublier les mines
L’exposition au musée de Most est complétée par un chemin de croix, créé par un artiste inconnu au début du XXe siècle. Le cycle provient de l’église de Tous-les-Saints de l’ancien village d’Albrechtice, situé non loin du château de Jezeří et démolie en 1983, pour permettre l’extension de l’immense mine de l’Armée tchécoslovaque (Důl Československé armády).
Celle-ci a été fermée il y a quelques mois et devrait être transformée en lac, tout comme d’autres anciennes mines de la région au pied des Monts métallifères qui essaye de reprendre son souffle après plus d’un siècle d’exploitation. Le patrimoine religieux des églises disparues qui a pu être sauvegardé est au cœur de la collection permanente d’art médiéval et de la Renaissance au musée de Most.











