Vojtěch Hynais, un peintre tchèque au pinceau français
« Paris a stimulé en lui ce qui était le trait propre de son talent. » C’est par ces paroles que l’historienne de l’art Marie Mžyková résume l’influence qu’a eu le milieu artistique parisien sur le peintre Vojtěch Hynais (1854-1924). Marie Mžyková est l’auteure d’une monographie de ce peintre célèbre et pourtant mal connu. La grande monographie en deux tomes intitulée tout simplement Hynais est sortie aux éditions Academia et Galerie Kodl.
Une enfance et adolescence viennoises
Qui était Vojtěch Hynais ? Pour les étrangers, il était Autrichien, pour beaucoup de Tchèques, il était Français et pour d’autres, il était cosmopolite. Il est né et a fait ses études à Vienne, il a voyagé en Italie et a passé une grande partie de sa vie en France, mais Marie Mžyková démontre dans son livre qu’il a toujours été attiré par la patrie de ses parents :
« Son père était originaire de Bohême de l’Ouest, sa mère de la région de Pardubice. Comme beaucoup de Tchèques à l’époque, ils se sont installés à Vienne certainement contre leur gré mais pour gagner leur vie. Les parents de Vojtěch étaient couturiers. Le père était un lettré et un patriote tchèque qui n’aimait pas les Habsbourg. En réaction au milieu viennois dans lequel il lui fallait vivre, il s’est lié d’amitié avec d’autres personnes originaires des pays tchèques. Il était membre de différentes associations fondées grâce, entre autres aussi, au soutien du comte Johann Nepomuk Harrach. C’est grâce à ce dernier d’ailleurs que son fils Vojtěch a été finalement reçu à l’Ecole des Beaux-Arts de Vienne. »
Un adepte de l’art académique
A Vienne, le jeune Vojtěch Hynais reçoit une formation des plus classiques. Bientôt, il se distingue des autres jeunes artistes de l’Académie des Beaux-Arts, obtient une médaille d’or pour son travail et attire l’attention du célèbre peintre et professeur Anselm Feuerbach qui le fait entrer dans son atelier. C’est sous l’influence de son professeur qui est la figure de proue du néo-classicisme allemand, que Vojtěch amène à la perfection son style et sa technique picturale. Cependant, il se détache peu-à-peu de l’art hiératique et figé de son professeur qui cherche à ressusciter sur ses tableaux la Grèce antique. Lors de son séjour d’études en Italie, le jeune artiste subit l’influence de grands maîtres italiens et s’inspire notamment de la luminosité vénitienne des fresques de Tiepolo qui marquera pour toujours sa palette. Désormais, il est prêt à se mesurer avec les grands peintres de son temps et à se rendre à Paris, la Mecque des artistes. Dans son livre, Marie Mžyková retrace en détail les débuts parisiens de ce jeune homme doué :
« En 1878, Hynais débarque à Paris sans connaître la langue. Il ne connaît que quelques mots de français, mais son ambition est immense. Il s’adresse à Paul Baudry, un des principaux peintres chargés de la décoration de l’Opéra de Paris, qui recommande Vojtěch Hynais à son collègue Jean-Léon Gerôme, professeur aux Beaux-Arts de Paris. Hynais fait une excellente impression sur Gérôme qui le reçoit dans son atelier aux Beaux-Arts, mais l’art de ce peintre ne lui convient pas tout à fait. C’est une manière académique très détaillée et très polie, mais Hynais, quand il peut travailler sans contrainte, penche au début de sa carrière plutôt pour un style plus libre, pour une touche du pinceau plus dynamique dans le genre de Velasquez et se sent à l’époque sans doute plus proche d’Edouard Manet. »
L’étape française dans la vie d’un peintre brillant
Vojtěch Hynais entre à l’Ecole des Beaux-Arts en 1878, mais déjà à cette époque il est pratiquement un artiste accompli qui expose son œuvre dans le courant de la même année au Salon des Beaux-Arts aux Champs Elysées. Il s’installe à Montmartre et s’intègre bientôt dans la petite communauté artistique qui y existe déjà et donnera au monde les plus grands noms de l’art. Parmi ses amis, figure entre autres le grand précurseur du symbolisme Puvis de Chavannes.
En peu de temps, Vojtěch Hynais devient un portraitiste renommé qui excelle aussi dans la peinture de scènes allégoriques, qui participe à la décoration de nouveaux édifices et dont la carrière devient internationale. Ses toiles sont exposées aussi bien à Paris, qu’à Vienne et à Prague.
Le rideau du Théâtre national de Prague
Après l’incendie du Théâtre national de Prague en 1881, on lui confie la création du nouveau rideau du théâtre restauré et il se lance avec beaucoup d’énergie et d’assiduité dans la réalisation de cette œuvre exigeante. Il crée une grande scène allégorique pour laquelle il a besoin de nombreux modèles et dans laquelle il intègre aussi son autoportrait. Marie Mžyková explique dans son livre l’idée maîtresse que le peintre voulait exprimer par cette œuvre gigantesque :
« Vojtěch Hynais voulait rendre hommage au peuple tchèque ayant participé aux collectes pour l’édification du Théâtre national qu’il considérait comme le temple des arts. C’est dans cet esprit qu’il a créé le scénario de ce tableau monumental. Sur le rideau, une pauvre veuve apporte son modeste pécule pour contribuer à la collecte, des ouvriers et des maçons travaillent à la construction du théâtre. Hynais voulait réunir tout cela dans une allégorie à la gloire du peuple qui s’est mobilisé et a trouvé la force pour accomplir un tel acte. »
Suzanne Valadon et Mélanie-Augustine Voirin
Deux femmes ont joué des rôles importants dans la vie de Vojtěch Hynais et ces deux femmes figurent aussi sur le rideau du Théâtre national. C’est le corps juvénile de Suzanne Valadon, fille d’une lavandière, que le peintre a immortalisé comme l’Ange de la gloire, personnage allégorique qui vole au-dessus des têtes des autres figurants et représente le génie de la nation qui s’achemine vers la liberté. Avant de devenir, elle aussi, peintre connue, Suzanne Valadon a été modèle de plusieurs artistes et également un des modèles préférés de Vojtěch Hynais. On le soupçonne même d’être le père du fils de Suzanne, né après une période de leur collaboration étroite, fils qui entrera dans l’histoire de l’art sous le nom de Maurice Utrillo.
Parmi les autres figurants sur le rideau, on voit une jeune femme aux cheveux bruns qui offre son collier pour contribuer à la construction du théâtre. Le modèle de ce personnage s’appelle Mélanie-Augustine Voirin, surnommée Ida, et c’est cette jeune couturière qui devient d’abord le modèle et la muse de Vojtěch Hynais, puis la mère de son enfant et finalement, en 1893, son épouse légitime.
Le professorat à l’Ecole des Beaux-Arts à Prague
Accompagné de sa jeune épouse et de sa fille Anne, Vojtěch Hynais arrive en 1894 à Prague pour prendre le poste de professeur à l’Académie des Beaux-Arts. Marie Mžyková retrace dans son livre avec une riche documentation iconographique ce dernier chapitre de l’œuvre et de la vie du peintre :
« S’établir à Prague, c’était le grand rêve de Vojtěch Hynais. Il avait la possibilité de prendre un poste aussi à l’Académie de Vienne, mais les sentiments hérités de ses parents l’attiraient vers la Bohême. En 1893, à l’impulsion de Karel Buquoy et de Josef Hlávka, il accepte le poste de professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Prague, de même d’ailleurs que son collègue Václav Brožík. Son rôle à l’Académie était considérable parce qu’il a apporté à Prague les statuts des Beaux-Arts de Paris. C’était extrêmement important. »
Un peintre académique face aux défis de l’art moderne
Au tournant du siècle, l’art change profondément mais Vojtěch Hynais en sort indemne. Marie Mžyková démontre dans son livre qu’il a déjà résisté aux séductions de l’impressionnisme et qu’il a subi dans une certaine mesure les influences du naturalisme et du symbolisme. Dans les premières décennies du XXe siècle il se tient cependant à l’écart des mouvements comme le fauvisme, l’expressionnisme et le cubisme qui déferlent sur la scène artistique internationale à cette époque.
Cette évolution turbulente assombrit la dernière étape de la vie de Vojtěch Hynais qui s’achève en 1924. Il ne peut pas et ne veut pas accepter cette nouvelle conception de l’art où le métier et le savoir-faire de peintre sont considérés comme un fardeau tyrannique dont il faut se débarrasser pour représenter l’essence des choses et non pas leur surface. Vu sous cette perspective, l’art académique dont Vojtěch Hynais est un grand représentant, est relégué au passé et étiqueté péjorativement comme « art pompier ».
Sans tomber dans l’hagiographie, Marie Mžyková apporte dans sa monographie un témoignage convaincant sur les grandes qualités de cette œuvre qui ne peuvent pas laisser indifférents tous ceux qui aiment la peinture. L’art de Vojtěch Hynais n’est pas pour elle qu’une virtuosité de pinceau époustouflante mais aussi une autre façon de pénétrer sous la surface des choses. Elle écrit : « Outre une représentation méticuleuse de la réalité, Hynais cherchait aussi quelque chose de plus essentiel : il visait à donner forme à une idée, à un espoir. »
La partie visible de l’iceberg
La fine introspection psychologique des portraits de Vojtěch Hynais, la grâce de ses nus féminins, la palette lumineuse de ses allégories ont apporté une touche très personnelle à un chapitre important de l’histoire de l’art, un chapitre décrié pendant longtemps et qui mérite de ne pas être oublié. Mais malgré son ampleur, la monographie de plus de 800 pages dans laquelle Marie Mžyková a réuni pratiquement tous les documents disponibles sur ce peintre, n’est que le premier pas sur le chemin de la redécouverte de l’artiste prolifique qu’était Vojtěch Hynais. Et l’auteure de ce grand livre en deux tomes se voit obligée de constater :
« Aujourd’hui, nous ne connaissons pas au moins les trois quarts de l’ensemble de l’œuvre de Vojtěch Hynais parce qu’ils sont cachés dans des collections privées en France. »




