Des archives ukrainiennes lèvent le voile sur le sort des Tchécoslovaques déportés dans les goulags soviétiques

Herman Perl, un serrurier originaire de Brno, a été arrêté sur le territoire soviétique après avoir échappé aux nazis et condamné à trois ans de travaux forcés à Kargopollag, où il est mort le 8 mars 1943.

Grâce à des documents déclassifiés en provenance d’Ukraine, des histoires jusqu’alors inconnues de Tchécoslovaques déportés vers les camps de travail forcé de l’Union soviétique sont révélées. Ces archives permettent de reconstituer un chapitre sombre de persécution et de souffrance.

La libération par l’Armée rouge de la Tchécoslovaquie au sortir de la Seconde Guerre mondiale en 1945 a eu des conséquences tragiques pour de nombreux réfugiés. Paradoxalement, cette libération s’est traduite, pour certains, par des arrestations. Des milliers de personnes - réfugiés de la Ruthénie subcarpatique, Juifs du Protectorat et autres habitants de la Tchécoslovaquie occupée - avaient fui les persécutions raciales et politiques pour chercher refuge en Union soviétique. Mais au lieu de trouver l’accueil espéré, beaucoup ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines de travaux forcés.

Anna Chlebina et Adam Hradilek | Photo: Kateřina Cibulka,  ČRo

C’est le sort des Tchécoslovaques dans les goulags soviétiques que l’historienne ukrainienne Anna Chlebina et l’historien tchèque Adam Hradílek se proposent d’étudier dans « Le goulag et la Tchécoslovaquie : La Guerre » (« Gulag a Československo : Válka », inédit en français), le troisième tome d’un ouvrage en quatre parties.

Adam Hradílek : « Plusieurs citoyens tchécoslovaques constituaient un problème pour l’URSS dès les années 1930. En 1945, l’attention s’est portée sur les citoyens tchécoslovaques originaires de territoires russes ou ukrainiens qui avaient fui le modèle soviétique pendant l’entre-deux-guerres. Nombre d’entre eux ont été persécutés par les autorités soviétiques et renvoyés en Russie dans des camps de travail forcé. »

Le général de l'armée tchécoslovaque Sergei Vojtsekhovsky fut l'un des premiers à être arrêté à Prague en mai 1945 par des membres du Smersh,  le service de contre-espionnage militaire soviétique. À Moscou,  il fut condamné à dix ans de goulag,  où il mourut | Photo: Archive de Adam Hradilek et Anna Chlebina

Le sort de ces personnes est au cœur des recherches menées par Anna Chlebina, Adam Hradílek et leur équipe, qui utilisent les archives ukrainiennes comme l’une de leurs sources principales. Rendues publiques en 2014, ces archives font de l’Ukraine un lieu idéal pour étudier les événements survenus il y a quatre-vingts ans. Lorsque l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine a débuté en 2022, l’équipe de recherches disposait déjà de la plupart des dossiers sur les citoyens tchécoslovaques persécutés en format numérique. Plusieurs archives en ligne, désormais partiellement accessibles, ont par ailleurs été créés.

Anna Chlebina : « Grâce à ces archives ukrainiennes, nous avons eu la confirmation de la présence de centaines de Tchécoslovaques dans ces camps. Nous savons, par exemple, qu’il y en avait environ 800 à Oukhta, des centaines d’autres à Norilsk et une centaine à Kolyma, un camp très redouté à l’époque. »

La cave de l'ancienne prison du NKVD à Stryj,  par laquelle sont passés des centaines de citoyens tchécoslovaques pendant la Seconde Guerre mondiale | Photo: Archive de Adam Hradilek et Anna Chlebina

 

Un envoi dans la région de la Kolyma, l’une des plus septentrionales et reculées de l’URSS, était considéré comme une véritable condamnation à mort, principalement en raison du climat arctique et des conditions de travail. Pour le régime soviétique, ce système offrait de multiples avantages : il permettait d’extraire l’or et d’autres minéraux, tout en éliminant les personnes considérées comme des ennemis de l’État.

Les enregistrements de telles activités sont toutefois des documents hautement confidentiels, c’est pourquoi ils sont souvent les premiers à disparaître en cas de menace. Les fonds appartenant aux victimes de la répression et aux personnes réhabilitées sont les premières cibles de ces disparitions, précisent les historiens. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est si difficile de retracer et de cartographier le sort des Tchécoslovaques rapatriés en URSS. Cependant, les historiens révèlent que les archives découvertes en Ukraine ces dernières années attestent de nombreux cas et témoignages.

Julius Kostovich a été emprisonné à Norillaf pour avoir franchi illégalement la frontière avec l'URSS. Après son retour en Tchécoslovaquie en 1949,  il a été arrêté et condamné par le régime communiste à 15 ans de prison | Photo: Archive de Adam Hradilek et Anna Chlebina

Le cas de Štefan Kločurak

Le cas de l’homme politique Štefan Kločurak, né dans l’actuelle Ukraine et réfugié à Prague, est un exemple de ces disparitions en URSS. L’historien Hradílek a interviewé sa fille à propos du jour de disparition de son père.

Štefan Kločurak | Photo: public domain

« Elle a expliqué qu’ils dînaient un soir de mai 1945 lorsque deux hommes ont frappé à la porte de leur domicile. Ils ont dit vouloir parler un instant à son père, et comme la situation était inhabituelle, le père est sorti avec eux. La fille a expliqué qu’elle était même allée dans le couloir pour lui faire un signe d’au revoir, et que son père le lui avait rendu. Elle ne l’a ensuite plus revu pendant dix ans. »

Štefan Kločurak a finalement été libéré en 1957, une libération exceptionnelle pour l’époque.

Les enfants disparus et la formation de citoyens soviétiques « reconnaissants »

Le livre met également en lumière le sort des parents emprisonnés dont les enfants ont été retirés et élevés par les autorités soviétiques. L’histoire d’Anna Hrycova, de son mari et de leur jeune fils est un exemple caractéristique de l’expulsion d’enfants réfugiés de Tchécoslovaquie.

Extrait d'une lettre de compatriotes tchèques demandant l'aide des autorités tchécoslovaques dans le cas de leur fils,  condamné au début des années 1930 à plusieurs années de goulag pour une infraction banale. | Photo: Archive de Adam Hradilek et Anna Chlebina

Après avoir franchi la frontière, ils ont tous été emprisonnés à Ivano-Frankivsk, et dès les premiers jours, leur fils, alors âgé d’un an, leur a été retiré. Anna est restée en prison un an de plus, où elle a accouché d’un autre enfant, avant d’être envoyée au goulag avec lui. Dans les années 1990, elle a demandé de l’aide pour retrouver la trace de son fils. Une demande restée sans suite. Bien souvent, les enfants ne souhaitaient entretenir aucun contact avec leurs parents biologiques en raison de leur endoctrinement par le régime.

Adam Hradílek : « Les autorités soviétiques ont élevé ces enfants pour en faire des citoyens soviétiques loyaux et reconnaissants. Elles leur expliquaient qu’ils avaient perdu leur patrie à cause de leurs parents et qu’ils devaient maintenant être reconnaissants envers l’URSS d’avoir de quoi manger, un toit au-dessus de leurs têtes et un accès à l’école. »

En mars 1940,  Gafa Slycko partit à la recherche de son fils Vasil en territoire soviétique. Peu après avoir franchi la frontière,  elle fut toutefois arrêtée et condamnée à trois ans de travaux forcés au Goulag | Photo: Archive de Adam Hradilek et Anna Chlebina

Anna Chlebina ajoute que n’importe quel Tchèque pouvait être condamné à mort pour de multiples raisons, la principale cependant étant d'être tchèque. « C’est en quelque sorte la principale conclusion que nous pouvons dresser de nos recherches : à ce moment-là, la plus grande erreur était d’entrer dans l’URSS», conclut-elle.

Les autres volumes de ce travail en quatre parties sur l’histoire de la répression qui a visé les Tchécoslovaques en Union soviétique se concentrent sur la période des Grandes Purges (dite aussi de la Grande Terreur), sur les débuts de la répression soviétique et, enfin, sur celle de l’après-guerre.

Auteur: Agathe Georget | Source: iROZHLAS.cz
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