Des Empreintes d’âmes : derrière les barreaux d’une prison de femmes avec Jana Černá

Jana Černá, photo: 'Ani víru ani ctnosti člověk nepotřebuje ke své spáse' / ČT Art

Petit succès littéraire, le court texte Pas dans le cul aujourd’hui, publié en 2014 à la Contre-Allée, a contribué à faire connaître Jana Černá en France. Désormais, il est également possible de découvrir chez Mater Editions une autre des contributions littéraires de la fille de Milena Jesenská. Des Empreintes d’âmes est une plongée dans la prison pour femmes de Pardubice où Jana Černá a passé un an entre 1963 et 1964. Observatrice, elle décrit cette micro-société recomposée, très particulière, où le désespoir succède à l’ennui, où le sordide côtoie quelques rares moments lumineux. Pour en parler, Radio Prague Int. a discuté avec l’éditrice Flora Citroën.  

« Ce qui m’a poussée à publier ce texte relève un peu de la même histoire que pour Milena. Il y a deux ans, je suis partie à Prague pour une résidence d’artiste consacrée à Milena Jesenská. J’ai alors commencé à chercher des textes et j’ai découvert La Voie de la simplicité, le premier ouvrage que nous avons publié chez Mater. Puis je suis tombée sur ce texte de Jana Černá. Il est resté dans un coin de ma tête tant je l’avais trouvé magnifique. J’avais aussi déjà lu Pas dans le cul aujourd’hui. J’ai l’impression qu’en France, Jana Černá est davantage connue que Milena. »

Etonnant,  c’est peut-être une question de génération aussi ?

« Je pense que cela tient au fait que Milena est connue à travers Kafka. De ce point de vue, elle est sans doute plus célèbre. Mais, paradoxalement, elle est aussi moins connue en tant qu’autrice, car moins de ses livres ont été traduits en français. De Jana Černá, en revanche, on trouve notamment Pas dans le cul aujourd’hui ainsi que le livre qu’elle a consacré à sa mère. Pas dans le cul aujourd’hui a rencontré un véritable succès en France. En Tchéquie, en tout cas, les deux sont assez connues, et tout le monde sait qu’il s’agit d’une mère et de sa fille. Cette filiation m’amusait aussi : il y avait quelque chose de plaisant à prolonger ce lien mère-fille au sein même de la maison d’édition. Quant au choix précis de ce texte, parmi plusieurs que j’avais retrouvés sur un site répertoriant une partie importante de ses écrits, il s’est imposé assez naturellement. Je l’ai trouvé très beau. Et puis je trouvais particulièrement intéressant qu’il évoque cette période où Jana Černá a été emprisonnée pour ‘parasitisme’. »

Le terme « parasitisme » est très typique d’une certaine terminologie sous le régime communiste : il y a des personnes dans la société qui sont considérées comme des parasites et qui doivent être mis de côté, selon les critères de l’époque et de cette idéologie.

Flora Citroën et Alice Babin | Photo: Mater Editions

« En réalité, le ‘parasitisme’ était un délit qui sanctionnait un certain mode de vie. Il désignait le fait de vivre aux dépens d’autrui. Dans le cas de Jana, les autorités considéraient qu’elle vivait ainsi, sans doute grâce à ses compagnons, dont elle a eu un grand nombre au cours de sa vie. On lui a aussi souvent reproché de ne pas s’occuper de ses enfants. Pourtant, l’un de ses fils, qu’a rencontré Alice Babin, l’autrice d’un texte consacré à Jana Černá, a contesté cette image. Selon lui, sa mère ne les négligeait pas ; elle avait simplement une manière très particulière de les élever. Elle les emmenait partout avec elle, les considérait comme des adultes et vivait dans un désordre permanent. A la maison, racontait-il, c’était le chaos : il n’y avait presque rien, et ils ne mangeaient pas toujours à leur faim. Mais pour comprendre Jana Černá, il faut revenir à son histoire familiale. Sa mère, Milena, est morte à Ravensbrück en 1944, alors que Jana n’avait que onze ans. C’est donc son grand-père maternel, le père de Milena, qui l’a élevée. Médecin réputé, professeur, figure de la grande bourgeoisie pragoise, il était à bien des égards à l’opposé de sa fille et de sa petite-fille. Pourtant, les liens familiaux demeuraient complexes. Malgré leurs nombreux conflits, celle-ci avait dédié son premier livre à son père. Leur relation était donc profondément ambivalente. On peut imaginer que Jana a reçu de son grand-père une éducation relativement stricte. Mais elle semblait porter en elle un tempérament tout autre, quelque chose de plus rebelle, de plus radical, peut-être hérité de sa mère. D’une certaine manière, elle allait même plus loin que Milena dans la contestation des normes, même si cela s’exprimait selon une esthétique et une sensibilité différentes. Lorsque son grand-père meurt, alors qu’elle a dix-neuf ans, elle hérite d’une fortune considérable. Cet héritage, pourtant important, elle le dépense entièrement en l’espace d’une seule année. »

Elle dilapide tout son héritage !

Jana Černá | Photo: 'Ani víru ani ctnosti člověk nepotřebuje ke své spáse'/ČT Art

« Je pense que ce geste relève en partie d’une forme de performance de sa part. En dilapidant cet héritage, Jana Černá ne se débarrasse pas seulement d’un capital financier ; elle cherche peut-être aussi à rompre avec un héritage symbolique, celui de son grand-père, de son milieu social, de cette forme de rigidité qu’il incarnait. C’est comme si elle voulait couper tous les liens, se délester de ce qui la rattachait à ce monde-là et se retrouver seule. Au fond, ces deux dimensions ne sont pas si différentes. A partir de ce moment, elle se retrouve effectivement livrée à elle-même. Pour vivre, elle enchaîne les petits boulots, un peu comme sa mère avant elle à Vienne. Elle porte des valises, fait des ménages et exerce divers emplois précaires. Elle choisit ainsi une existence en marge, loin du confort auquel son origine sociale aurait pu la destiner. »

Le texte est vraiment très particulier, c’est à la fois un témoignage carcéral, c’est aussi de la poésie assez brute, c’est des fragments qui sont un peu comme hallucinés. Comment est-ce que vous avez travaillé avec la traductrice Barbora Faure pour essayer de ménager une sorte de fidélité littéraire au texte d’origine et que ce soit quand même lisible pour le lecteur français ?

Photo: Mater Editions

« En effet, le texte est fragmenté, mais d’une manière très construite et très visible. Jana Černá organise son récit à partir des émotions : la peur, la joie, la honte, etc. Chacune d’elles sert de catégorie à un ensemble de souvenirs, de situations ou de portraits des personnes qu’elle a côtoyées en prison. Les fragments ne sont donc pas juxtaposés au hasard ; ils sont classés selon une logique affective. En ce sens, ce n’est pas du vrac. Elle propose déjà une lecture, une interprétation de son expérience à travers ce découpage émotionnel. Avec la traductrice, nous avons d’ailleurs eu beaucoup moins de difficultés à travailler sur ce texte que sur ceux de Milena. Je ne parle pas tchèque, mais d’après ce qu’elle m’expliquait, l’écriture de Jana est très directe. Sa langue est brute, dépouillée, et cela se prête assez naturellement à la traduction. Les phrases sont courtes, la ponctuation abondante, notamment les virgules ; il y a quelque chose de très immédiatement transférable en français. Le texte semble déjà, d’une certaine manière, prêt à circuler d’une langue à l’autre. Avec Milena, c’était tout autre chose. Nous avons également travaillé avec Barbora Faure sur sa traduction, et le défi était bien plus grand. Milena écrit de longues phrases, très chargées en adjectifs, avec une écriture plus foisonnante. Il a parfois fallu alléger légèrement certains passages pour préserver la fluidité de la lecture en français, sans trahir le texte. J’ai souvent l’habitude de dire que Milena possède encore une plume presque romantique, héritée du XIXe siècle, tandis que Jana appartient pleinement à la seconde moitié du XXe siècle. A la lecture, cela ne fait aucun doute. Leurs écritures sont finalement assez peu comparables. Cette différence se retrouve aussi dans leur rapport au monde et dans la place qu’elles accordent à l’espoir. Chez Milena subsiste une forme de foi humaniste, voire une certaine religiosité au sens large, même si elle est profondément laïque. Jana, elle, me paraît beaucoup plus sombre. Son regard est plus désenchanté. Il faut dire aussi que leurs trajectoires historiques ne sont pas les mêmes. Milena meurt à Ravensbrück, mais l’essentiel de ce qu’elle a écrit appartient encore à un premier XXe siècle traversé par l’enthousiasme des idées nouvelles, par les promesses de transformation sociale et culturelle, malgré le traumatisme de la Première Guerre mondiale. Jana, elle, écrit après d’autres catastrophes. »

Oui, car sa vie d’adulte, Milena l’a vécue dans cette espèce d’intermède heureux pour la Tchécoslovaquie, fait d’espoir et de renouveau puisque le pays gagne son indépendance et est démocratique. Milena écrit librement dans ce contexte-là très important pour beaucoup de gens de sa génération… Et ce n’est pas le cas de Jana.

« Les femmes obtiennent le droit de vote en Tchécoslovaquie en 1920, la psychanalyse connaît un essor considérable, de nouveaux courants intellectuels et artistiques émergent partout en Europe. C’est une période d’effervescence extraordinaire, marquée par la conviction que le monde est en train de se réinventer. Malgré les crises et malgré la Première Guerre mondiale, il existe encore une forme d’optimisme, une joie liée à l’impression que tout devient possible. Jana Černá grandit dans un tout autre contexte. Très tôt, son existence est marquée par un traumatisme profond qui est l’arrestation de sa mère, résistante, par la Gestapo. Puis viennent la guerre, la perte de sa mère, et ensuite le régime communiste. Certes, il s’agit d’une oppression d’une nature différente, mais cela reste une succession de contraintes et de violences politiques. Là où la génération de Milena a connu, malgré tout, un moment d’ouverture et d’espoir, Jana semble avoir traversé une époque beaucoup plus sombre. Dans sa vie, il n’y a pratiquement jamais eu de véritable répit politique. »

La prison qui est centrale dans ce livre apparaît comme un lieu de violence mais c’est aussi pour Jana Černá l’occasion d’observer ses codétenues et cette espèce de micro-société qui se recompose entre les murs d’une prison. Il y a même des moments de solidarité inattendus entre les femmes. Est-ce que c’est cette multiplicité des regards ou cette ambiguïté morale presque qui vous ont intéressée dans ce texte ?

« C’est exactement cela. J’aime beaucoup cette dimension à la fois documentaire et profondément littéraire, presque poétique. Ce mélange me paraît particulièrement intéressant. Il y a aussi cette forme d’ambiguïté sur l’âme humaine : Jana Černá prend pour point de départ une micro-société, celle de la prison. Ce choix n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un univers composé de femmes ayant commis des délits ou des crimes, parfois graves. Elle se place ainsi à rebours d’une lecture strictement morale des situations. Elle considère avant tout ces femmes comme des êtres humains à part entière, ce qui, en soi, n’est pas si évident. Il faut dire que cette approche s’inscrit dans un mouvement plus large qui émerge dans les années 1970, où l’on commence à penser la prison non plus seulement comme un lieu de punition fondé sur la responsabilité individuelle, mais aussi comme un espace de contrainte, d’oppression et de contrôle social, révélant quelque chose de plus complexe sur la condition humaine. Mais Jana Černá ne formule pas cela sous forme d’essai théorique ou de prise de position politique explicite. Elle le donne à voir à travers une série de portraits, de situations, de fragments de vies. Ce sont des récits ambigus, souvent troublants, qui laissent apparaître des femmes habitées par des espoirs parfois disproportionnés, presque touchants dans leur décalage avec la réalité. Il y a notamment cette scène marquante : une femme incarcérée, dont on ignore même le crime, tient précieusement quelque chose dans sa main. Peu à peu, on découvre qu’il s’agit d’un souriceau, conservé dans une petite boîte d’allumettes. Cette image, à elle seule, condense beaucoup de ce que le texte cherche à dire. Plutôt que d’expliquer, Jana Černá montre. Et c’est précisément ce geste-là qui rend le texte si fort. »

C’est intéressant, d’ailleurs, de parler de cet aspect documentaire en plus de l’aspect littéraire. Finalement, quand on y pense, sa mère, Milena, était elle-même journaliste et s’était déjà intéressée en son temps aux questions sociales, à la condition des femmes, aux personnes défavorisées. D’autant qu’elle était plutôt de gauche, disons. Il y a donc une filiation entre la mère et la fille dans cette manière d’observer la société et le monde.

« Oui, je suis totalement d’accord, il y a clairement une filiation. Les deux accordent une grande importance à leur propre point de vue. Elles partent souvent de leur expérience personnelle, de ce qu’elles vivent et de ce qu’elles observent. Ce n’est pas de la fiction au sens classique, il n’y a pas de personnages inventés : elles s’appuient sur le réel. Il y a donc une dimension très individuelle dans leur écriture, y compris dans ce qu’elles décrivent. Elles ne cherchent pas à produire des vérités générales sur un groupe social. Elles partent plutôt d’individus singuliers, mais qui finissent par représenter quelque chose de la société dans son ensemble. En ce sens, elles établissent un lien constant entre l’individu et la société. Et pour toutes les deux, ces deux dimensions ont une importance égale : l’individu, le vivre-ensemble, et aussi, évidemment, le politique. »

Chez Mater Edition, voilà donc un deuxième livre publié depuis le tchèque, avec d’abord Milena Jesenská et désormais Jana Černá. Il me semble qu’il y a aussi une autrice d’origine russe mais qui écrit en allemand. On peut donc se dire qu’à partir de ces trois voix, vous commencez à constituer un catalogue d’autrices d’Europe centrale. Est-ce que vous avez l’intention de poursuivre dans cette direction ?

« Ça y ressemble effectivement, mais je ne me limite pas à cela. La prochaine publication sera russe, mais nous travaillons aussi sur une autrice argentino-italienne, ainsi que sur une descendante d’esclaves afro-américaines. Donc, oui, au début, le catalogue peut donner cette impression, et nous en avons d’ailleurs parlé lors du Forum autrichien, un forum où sont invités des traducteurs, traductrices et journalistes pour discuter de la littérature d’Europe centrale. Je pense que c’est aussi pour cela que nous avons été invités, parce que notre catalogue correspondait en partie à cette orientation. Après, j’ai effectivement un intérêt assez fort pour ces périodes, notamment le XXe siècle en Europe centrale. J’ai l’impression qu’il s’y passe énormément de choses, à la fois historiques et littéraires. Donc il est probable que cela continue dans cette direction. Nous travaillons aussi sur un texte allemand ainsi que sur un texte polonais. »

Le texte de Jana Černá est extrêmement court, une soixantaine de pages seulement. C’était un peu la même chose avec Pas dans le cul aujourd’hui : ce sont des textes brefs, mais très percutants. Ils frappent fort, en pleine face, et laissent une impression durable. Est-ce qu’en tant qu’éditrice, on hésite à publier ce type de texte très court, très fragmentaire ? Ou est-ce que, finalement, la question ne se pose pas vraiment, dans la mesure où c’est surtout le fond qui compte ?

Photo: La Contre Allée

« Je vais être tout à fait honnête : l’édition, de toute façon, c’est à perte. Donc il faut faire ce qu’on veut, je pense. Moi, j’adore les textes courts, j’adore les textes punchy. Cela dit, j’ai aussi deux textes sur lesquels je travaille en ce moment qui seront extrêmement longs. Mais je suis assez perdue avec cette idée des textes très longs. Non, je préfère clairement les textes courts. »

Il y a quelque chose qui vous plaît particulièrement là-dedans ? Une sorte de dimension manifeste, peut-être ?

Photo: Mater Editions

« Milena, ce n’était pas un manifeste, mais c’était un texte court. Sabina Spielrein aussi. Je trouve ça plus agréable, ce sont aussi des objets plus légers, moins intimidants. Je ne sais pas exactement ce que j’aime dans les textes courts. Ce n’est pas que je ne lis que ça dans mes lectures personnelles, mais j’y suis très attachée. Cela dit, ça va un peu changer avec les prochaines publications. Par exemple, je me suis posé la question pour le livre allemand dont je vous parlais, qui est un recueil de poésie : est-ce que je vais vraiment publier de la poésie, alors que les ventes sont déjà modestes ? Et puis j’ai finalement décidé que justement, puisque les ventes sont faibles, autant en profiter pour faire ce qu’on veut. De toute façon, nous vivons principalement de subventions et non des ventes. Et je pense que les subventions sont aussi là pour nous permettre de prendre des risques. »

Le livre de Jana Černá a été présenté récemment aussi au Centre tchèque. C’est important quand même d’avoir ce soutien institutionnel venu notamment du côté tchèque. Avez-vous eu des retours sur le livre depuis la parution ?

« Oui, il y a vraiment un regain d’intérêt pour cette autrice. J’ai d’ailleurs parlé avec une universitaire qui était présente dans le public. Elle était venue grâce à sa doctorante, qui travaille justement sur Jana Černá. Cela crée effectivement des retours, souvent universitaires. Comme ce texte n’avait jamais été publié en français auparavant, il est découvert aujourd’hui par des chercheurs qui s’y intéressent. Même s’ils travaillent sur les littératures d’Europe centrale et de l’Est, ils ne lisent pas forcément toutes les langues originales. Ils découvrent donc à la fois Jana Černá, Milena Jesenská, et plus largement ces textes. Ce sont en général des lecteurs assez spécialisés, des chercheurs, des doctorants, des universitaires. Et cela ouvre pas mal de choses. »

Auteur: Anna Kubišta
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