Descendante d’Allemands des Sudètes, Alexandra Saemmer se penche sur les « zones grises » du roman familial

Est-ce la résurgence récente du terme « Sudètes » dans l’actualité, en lien avec la guerre en Ukraine ? Un intérêt soudain semble avoir pris quelques éditeurs français qui au cours des deux années écoulées ont publié la traduction du livre de Kateřina Tučková, Les Exilées de Moravie, mais aussi Le Tumulte et l’Oubli de Timothée Demeillers, deux romans qui parlent de la question sudète. Le dernier en date n’est pas un roman, c’est un récit à la première personne qui a tout du témoignage introspectif sur une histoire familiale marquée par l’expulsion et l’expropriation des Allemands des Sudètes après 1945. Les Zones grises d’Alexandra Saemmer est sorti chez Bayard le 10 septembre. Cette descendante de ces populations germanophones de Tchécoslovaquie, parfois mélangées par union aux Tchèques comme c’est son cas, s’est plongée dans le passé familial tissé de non-dits.

Alexandra Saemmer, bonjour. Nous allons parler ensemble de la sortie de votre livre intitulé Les Zones grises. Enquête familiale à la lisière du Troisième Reich, qui retrace votre cheminement personnel sur les traces de votre famille. Il faut évidemment dire tout de suite que votre famille, ce sont des Allemands des Sudètes, donc originaires des régions frontalières de Tchécoslovaquie, aujourd’hui la Tchéquie. Votre famille vient de Moravie du Sud : ils étaient originaires d’Auspitz, en allemand, Hustopeče en tchèque. D’où est venu votre besoin, votre envie d’écrire sur cette histoire familiale ?

Alexandra Saemmer | Photo: YouTube

« C’est évidemment une histoire avec laquelle j’ai grandi, à travers ma filiation, à travers les récits que ma mère a essayé d’en faire. Or, pendant mon enfance et mon adolescence, je n’étais pas réceptive à ces traces de mémoire qu’elle souhaitait me confier. En réalité, elle a souvent essayé, mais je trouvais cette mémoire très lourde et assez bizarre. Généralement, en tant qu’enfant, on a du mal à accepter que les parents aient souffert et que les parents aient subi des violences, ou alors que les grands-parents étaient impliqués dans des zones troubles de l’histoire : on a envie de vivre une enfance libre, légère et de s’écarter un peu de cette mémoire que j’ai ressentie comme très pesante. Donc pendant presque 50 ans, j’ai essayé d’éluder les discussions quand ma mère me disait : ‘Tu sais, j’ai vu et vécu des choses terribles. Ta grand-mère a vécu une expulsion, une expropriation, ça a été très difficile. J’ai grandi avec des violences’. Elle faisait des allusions. »

Hustopeče autour 1941 | Photo: Fotohistorie/Wikimedia Commons,  public domain

Ce n’était jamais clair, ce n’était jamais dit de manière explicite.

« Exactement, mais c’était aussi ma façon de recevoir cette parole qui, sans doute, a souvent coupé court à des développements plus amples de sa part. Et j’ai grandi comme ça. Aussi, il faut insister sur le fait que pour ma mère, comme pour beaucoup de Sudètes de sa génération - ma mère est née en 1945 - la mémoire sudète commençait avec l’expulsion. Ce récit qu’elle me faisait de cette expulsion douloureuse, terrible, du fait qu’elle a grandi dans la pauvreté extrême parce qu’elle n’a pas reçu d’héritage à cause de l’expropriation, rentrait en contradiction avec ce qu’on apprenait à l’école, c’est-à-dire l’implication et la collaboration des Sudètes avec le Troisième Reich, avant 1945. C’est donc aussi à cause de ce trouble et de ces contradictions que j’éprouvais, entre un récit qui était concentré sur la douleur de l’expulsion et ce récit de la collaboration, que je me suis lancée. C’était nécessaire d’en parler, et c’était presque prémonitoire, si j’ose dire, parce que ce que je ne pouvais pas prévoir, évidemment, c’est qu’au bout de cette enquête qui a duré au total presque trois années, ma mère est morte d’une crise cardiaque de façon imprévue. C’est arrivé lorsque j’avais écrit ‘fin’ sur la dernière page de ce récit. Après coup, ça a confirmé une intuition que j’avais sans doute que si je voulais recueillir cette mémoire, quand même, il fallait le faire maintenant. »

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

Vous aviez besoin de faire sens entre ce que vous aviez comme bribes de récits et cet enseignement contradictoire. Pour ce faire, vous avez choisi, une méthode assez originale, une manière de construire votre récit et de faire votre enquête qui est assez originale aussi, puisque c’est à la fois un mélange de vos propres réflexions sur cette histoire, en tant que descendante de ces Sudètes, de discussions plus approfondies avec votre mère, mais aussi avec d’autres membres de la famille, des recherches plus académiques, et puis, aussi, d’une plongée dans des groupes Facebook d’anciens des Sudètes, ou plutôt des descendants des Sudètes. Cela crée une sorte de mosaïque d’informations…

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Et je restitue l’enquête étape par étape. J’ai procédé ainsi car même cette plongée dans l’univers virtuel de la mémoire sudète était, en réalité, mon point de départ, parce que je suis chercheuse en sciences sociales et spécialiste des réseaux sociaux. Un jour, j’ai eu la curiosité de taper ‘Sudètes’ sur Facebook, et, à ma grande surprise, je suis tombée immédiatement sur un grand nombre de groupes dédiés à la mémoire sudète. Une mémoire qui était racontée de façon diverse et variée. Évidemment, l’une des premières entrées est la généalogie, avec des personnes qui essayent de retrouver des ancêtres. Il y a donc beaucoup de passionnés de généalogie, ce qui n’est pas une grande découverte, mais, par ailleurs, il y a aussi des groupes qui sont vraiment dédiés à la discussion sur cette mémoire. Les groupes Facebook qui se sont révélés les plus intéressants étaient ceux qui étaient fréquenté à la fois par des descendants de Sudètes, donc, germanophones, et des membres tchèques. L’outil de traduction de Facebook, aussi problématique qu’il puisse paraître par ailleurs, a quand même fait des miracles parce qu’en fait, les participants peuvent discuter grâce à cet outil, malgré parfois les quelques malentendus que la traduction automatique crée. Dès mes premières plongées, j’ai senti à quel point cette mémoire était toujours vive et problématique. J’ai infiltré ces groupes petit à petit : certains étaient très faciles d’accès et on arrivait facilement à discuter avec les membres. D’autres groupes étaient plus fermés et là, il fallait montrer patte blanche, montrer qu’on était soi-même descendant de Sudètes pour avoir la légitimité de participer. A ce moment-là, j’ai dû me poser la question : qu’est-ce qui fait de moi une descendante sudète et à quel point est-ce que ça constitue une parcelle de mon identité ? »

Vous dites aussi dans le livre que parfois, il y a des échanges qui sont très vifs, voire très violents verbalement.

« Il y a plusieurs points d’achoppement récurrents. Ça peut paraître curieux, mais c’est souvent une porte d’entrée dans les discussions : le soin que l’État tchèque n’apporterait pas aux tombes des Sudètes sur le sol tchèque. Ou encore des stèles de commémoration qui manquent jusqu’à aujourd’hui. La commémoration, par exemple, de la marche de Brno, la commémoration de la douleur de l’expulsion. Et parfois, cette réactivation de la mémoire va jusqu’à une réinterprétation troublante et dérangeante. Par exemple, lorsque la mémoire de l’expulsion et de l’expropriation des Sudètes est mise en parallèle avec la Shoah. »

Oui, vous utilisez d’ailleurs un terme allemand intéressant à ce sujet qui exprime une sorte d’envie, du côté des Allemands des Sudètes, vis-à-vis des Juifs. Ils leur envieraient ce statut de victimes de la Shoah, puisque eux-mêmes ne se sentent pas reconnus en tant que victime des expulsions.

« Exactement. C’est un journaliste allemand qui a forgé le terme de Holocaustneide, donc la ‘jalousie de l’Holocauste’, pour désigner ce sentiment très problématique et très trouble de jalousie envers la mémoire juive, et en quoi cette jalousie de l’Holocauste consiste. Il y a parmi les militants de ces groupes de discussion sudètes, et aussi dans les associations sudètes, actives jusqu’à aujourd’hui en Allemagne, des membres qui revendiquent la qualification de l’expulsion et de l’expropriation comme un génocide. Cette qualification est évidemment très problématique, parce que, certes, les Sudètes ont été expulsés et expropriés, et il y a eu, lors de cette période trouble des meurtres qui ont été commis, des innocents qui sont morts, expulsés, violentés, dont des personnes qui n’étaient pas directement impliquées dans la collaboration avec le Reich. Néanmoins, faire ce parallèle, sans apporter les nuances nécessaires, n’est pas possible, n’est pas entendable. Beaucoup de discussions dans les groupes mixtes notamment, où se confrontent la mémoire sudète et la mémoire tchèque, portent là-dessus, sur ce parallèle impossible. Pourquoi cette jalousie existe-t-elle ? Parce que certains Sudètes ont l’impression qu’on apporte plus de soin à la mémoire de la Shoah qu’à la mémoire de l’expulsion et de l’expropriation des Sudètes, sans prendre en compte le fait que c’est, d’une certaine manière, compréhensible, parce que cette mémoire a toujours été ambiguë, car cette expulsion et cette expropriation ne viennent pas de nulle part – elle n’est pas tombée sur les Sudètes à la fin de la guerre comme la foudre, mais s’explique par la période de la collaboration qui l’a précédée. »

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

Toutefois, depuis, la chute du rideau de fer, il y a quand même eu des efforts qui ont été faits du côté tchèque, notamment par le président Václav Havel, même si ça n’a pas été le cas de tous les chefs d’Etat qui l’ont suivi. Et puis il y a aussi des associations de réconciliation qui existent, tchéco-germaniques ou germano-tchèques, qui essayent de s’approprier ce passé auquel, outre les exactions commises par l’Armée rouge, certains Tchèques ont aussi participé. Tous les ans désormais, la marche entre Brno et Pohořelice est commémorée, la ville avait d’ailleurs présenté ses excuses officielles il y a quelques années pour l’expulsion de sa population allemande. Ces petites pierres posées ne sont-elles pas un modèle vertueux pour l’avenir et pour d’autres cas de figure dans l’histoire, où il y a un passé qui ne passe pas, justement ?

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Bien sûr, et ça donne de l’espoir. Il faut souligner aussi que, dans les groupes Facebook dédiés à la mémoire sudète, ces tentatives de réconciliation, de dialogue, sont quand même majoritaires. Et que la génération qui a peut-être rêvé – je vais dire un terme problématique – d’une ‘remigration’ sur les territoires anciennement sudètes, est quand même en train de disparaître. Il peut y avoir, même dans ma génération, et dans la génération après moi, des personnes qui rêvent de récupérer les biens perdus. C’est un peu, si j’ose dire, l’éléphant dans la pièce. Cela reste douloureux dans les familles jusqu’à aujourd’hui, d’une certaine façon. Vous savez, mon livre commence d’ailleurs par cette pochette que ma mère m’a transmise en 2023 et qui est en fait le relevé des biens que possédaient mes grands-parents sudètes avant 1945. C’est un héritage très modeste. »

Je vais le lire justement : « A l’intérieur de cette pochette que me tendait ma mère, écrivez-vous, le titre de propriété d’une ferme à Auspitz, une maison, une grange, une étable abritant 25 cochons, 20 oies et 20 poules, un hectare de terrain, des arbres fruitiers, un étang. La liste des biens était précise. » Votre mère disait qu’elle n’avait pas d’héritage, mais finalement, elle vous transmet cet héritage-là qui tient dans une enveloppe.

« C’est ça. Et qui n’a plus de point d’ancrage. D’autres expériences que j’ai faites m’ont renvoyée pendant tout mon parcours de vie à cette mémoire sudète. Quand je me suis mariée en France, par exemple, l’agent de la préfecture m’a demandé l’acte de naissance de ma mère sur lequel est marqué comme pays de naissance le Sudetenland. En France, à la préfecture, on m’a demandé ce qu’était ce pays qui ne figurait pas dans leur base de données. C’est un peu comme si ma famille était issue d’un pays imaginaire, un pays qui aujourd’hui n’a plus aucune existence et qui n’en a jamais eu officiellement. »

Est-ce que vous êtes revenue à Auspitz, avec votre mère ?

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Non. On n’a pas pu faire cela. En fait, j’y suis retournée moi-même mais seule, car ma mère a toujours rêvé de retrouver sa maison de naissance. Quand j’ai constaté sur Google Maps que cette maison avait disparu, remplacée par une maison neuve, j’ai voulu épargner à ma mère dont la santé était en train de décliner, cette épreuve de constater que la trace dont elle rêvait avait disparu. »

Sur cette mémoire qui ne passe pas aussi, le problème est aussi le fait que quand les Allemands des Sudètes ont donc été expulsés, l’accueil en Allemagne, pays dévasté évidemment, qui avait perdu la guerre et capitulé, l’accueil s’est très mal passé également. Les Allemands des Sudètes n’étaient voulus nulle part, ni de là où ils venaient, ni là où ils allaient.

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Exactement. C’est cela aussi, ce périple des Sudètes après l’expulsion que j’essaie de retracer dans mon livre. Comme je le fais pour la période de la collaboration, à partir des traces que j’ai pu récolter. Je parle du fait que par exemple, mon grand-père avait intégré le parti nazi, sans y être forcé, de son plein gré. Mais j’ai aussi voulu restituer sans concession ce qui s’est passé après, lorsque ma grand-mère s’est retrouvée dans un petit village de Souabe en Allemagne, avec ses trois enfants. Et là, il faut souligner que les femmes seules, avec des enfants en bas âge, étaient quand même particulièrement vulnérables.Or il y avait dans ma famille une sorte de récit qu’on se racontait pour se rassurer, que ma grand-mère aurait quand même été accueillie de façon relativement amicale par des fermiers souabes, ou qu’elle serait même tombée amoureuse du fermier qui l’avait accueillie. Lorsque j’ai poussé mon enquête sur ce qui s’est passé dans ce village, et que j’ai retrouvé des traces d’un acte de naissance et de décès d’une petite fille née de cette soi-disant relation amoureuse, je me suis rendu compte petit à petit qu’il y a bel et bien eu une relation entre ce fermier et ma grand-mère, mais que cette relation n’était sans doute pas consentie. Il me semble que cette histoire de ma grand-mère est assez représentative du sort de beaucoup de femmes sudètes qui ont atterri là, dans des villages, qui ont dû reconstruire leur vie à zéro et qui étaient, d’une certaine manière, à la merci des gens sur place. En plus, dans ces temps d’après-guerre extrêmement difficiles, dans une Allemagne détruite, pas seulement d’un point de vue architectural, mais aussi d’un point de vue économique et moral, personne n’avait envie d’accueillir des réfugiés de l’Est. »

La science suggère aujourd’hui que les traumatismes sont transmissibles par les gènes, que les blessures psychiques peuvent se transmettre à travers les générations. C’est quelque chose qui vous parle, ça ?

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Oui, ça me parle. Et vous m’avez questionnée au début de notre entretien sur la nécessité qu’on peut éprouver à un moment donné de sa vie de clarifier certaines zones grises de la mémoire. Il est vrai que ma mère a préféré ne pas le faire, et je le comprends tout à fait, parce que - je l’ai compris aussi au fur et à mesure de l’avancement de mon enquête -, ma mère était une femme hautement traumatisée, à la fois par ce qu’elle a pu vivre en tant qu’enfant, et par les récits qui lui ont été transmis, et dans lesquels il manquait toujours une parcelle pour que ça fasse tout à fait sens. Je n’ai pas la prétention d’être arrivée à faire totalement sens de mon roman familial, si j’ose dire, mais j’ai éprouvé le besoin de traiter cette douleur fantôme que j’éprouvais et que ma mère m’a transmise. Ma mère m’a dit : ‘Tu sais ma fille, quand on est sudète, on n’a plus de patrie, donc on peut vivre partout’. Donc elle a bien compris, quand j’ai pris la décision de partir en France, car pour elle c’était pareil : elle ne se sentait nulle part chez elle, ni en République tchèque, ni en Allemagne. Et elle m’a transmis cette sensation-là de n’être chez moi nulle part. Et c’est peut-être ça que je voulais creuser aussi, parce qu’en France, par contre, on me renvoie évidemment à mon identité d’Allemande qui ressort dès que j’ouvre la bouche, parce que j’ai un accent, et qui vient du fait que je n’ai pas grandi en France, donc je n’ai pas grandi bilingue. »

Est-ce que vous vous considérez comme une descendante des Sudètes, avec tout ce que cela implique, c’est-à-dire le passé traumatique, mais aussi les zones d’ombre, les fameuses zones grises ?

Photo repro: Alexandra Saemmer,  'Les zones grises'/Bayard récits

« Oui, je me considère comme une descendante des Sudètes, parce que je suis porteuse de cette mémoire, mais que j’ai aussi la responsabilité de la porter et de peut-être essayer de la faire fructifier d’une certaine manière, pour aller vers une compréhension de cette mémoire. Et je suis contente d’avoir contribué à ma façon, à ce travail de mémoire. »

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