Allemands expulsés de Brno en 1945 : « Je marche sur les pas de ma tante et de sa fille morte sur le chemin »

Le pèlerinage de réconciliation

Plusieurs centaines de pèlerins tchèques, allemands et d’autres nationalités encore ont participé, ce week-end, à une marche commémorative de plus de 30 kilomètres organisée chaque année, à la fin du mois de mai, en Moravie du Sud. Appelé le « pèlerinage de réconciliation », l’événement rappelle l’expulsion spontanée et mal-organisée de la population germanophone de Brno, la deuxième ville tchèque, vers l’Autriche, qui a coûté la vie à environ 1 700 personnes. Reportage.

Originaire de Dresde, Ines Bräuer est lectrice d’allemand au Lycée Křenová de Brno. Samedi dernier, elle a rejoint, pour la deuxième fois, les participants à « Pouť smíření », comme on appelle en tchèque cette marche commémorative organisée d’abord par des bénévoles, puis, depuis dix ans, par le festival Meeting Brno, avec le soutien de la municipalité.

Ines Bräuer et son ancienne élève Olga | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Pour moi, c’est une marche pour la paix. Certains ici ont l’expérience de la guerre, d’autre pas, mais peu importe, on marche un bout de chemin ensemble et on discute. C’est un moment de rencontre et c’est ce qui est de plus important », estime Ines, en soulignant qu’elle évoque souvent en cours, avec ses étudiants, cet événement historique occulté pendant des dizaines d’années en RDA comme dans l’ancienne Tchécoslovaquie.

En effet, dans la nuit du 30 au 31 mai 1945, plus de 20 000 habitants allemands de Brno, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont été expulsés de la ville, selon le principe de la punition collective, tandis que les hommes sont restés, en tant que main-d’œuvre, à Brno.

Dans la nuit du 30 au 31 mai 1945,  plus de 20 000 habitants allemands de Brno ont été expulsés de la ville | Photo: Paměť národa

Le transfert a été organisé spontanément et à la hâte : les Allemandes, mais également les femmes issues de mariages mixtes et même des Juifs allemands, ils ont tous été envoyés par les autorités de Brno en direction de l’Autriche. Sans eau et sans nourriture, ils ont marché pendant des dizaines de kilomètres, pour finalement camper près de la petite ville de Pohořelice, à mi-chemin entre Brno et la frontière autrichienne. Au passage, des centaines de personnes ont péri. Président de l’association Meeting Brno, Jiří Mottl explique :

Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Les pèlerins suivent aujoud'hui exactement le même itinéraire que les habitants germanophones de Brno en 1945, mais en sens inverse. Notre périple commence alors à Pohořelice, où se trouvait un camp mis en place par la Croix rouge. Là-bas, les Allemands expulsés ont été rassemblés. Près de 890 personnes y sont mortes du typhus. Elles sont enterrées dans une fosse commune que l’on peut reconnaître d’après trois croix en pierre. C’est précisément à cet endroit que nous nous rassemblons chaque année. »

« Les personnes qui ont survécu ont été expulsées vers l’Autriche, mais là-bas aussi, elles étaient mal-accueillies. Elles étaient internées dans des camps de réfugiés en Autriche et plus tard également en Allemagne. Il a fallu des années avant qu’elles ne s’installent définitivement quelque part. Nous sommes en contact avec les descendants de ces Allemands expulsés de Brno, alors nous savons qu’ils se sont installés loin de l’ancienne Tchécoslovaquie : dans la Souabe et dans le Land de Bade-Wurtemberg notamment. Certains vivent aussi plus près, en Bavière. Nous sommes en contact avec le maire de la ville de Schwäbisch Gmünd, où la communauté des descendants originaires de la Moravie est très active », raconte encore Jiří Mottl.

Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Quelques témoins de l’expulsion sont encore en vie », ajoute-t-il. « Il y a quelques années, nous avons recueilli les souvenirs d’une dame qui avait quatre ou cinq ans à l’époque. Elle a dû quitter Brno avec sa mère. Elle se souvenait qu’elles avaient très soif en marchant dans la chaleur et que sa mère avait dû donner aux Tchèques ses bagues en or et même son alliance en échange d’une tasse d’eau. Elle ne se souvenaient pas de violences qui ont accompagné ce périple, mais des détails qui sont restés dans sa mémoire d’enfant. »

« Je participe à cet événement pour la deuxième fois. En fait, pour moi, c’est une histoire personnelle. Je marche pour une petite fille de notre famille. Il y a 80 ans, la cousine de ma grand-mère a été elle-aussi expulsée de Brno, avec ses deux enfants : un garçon de 4 ans et une fille d’un an qui était déjà un peu malade quand ils sont partis », raconte Marta Polášková, 48 ans.

Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.
Marta Polášková | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Cette femme, ma tante éloignée, était tchèque, mais son mari était allemand. Il est d’ailleurs mort sur le front peu après la naissance de sa fille. Ma tante, comme d’autres femmes tchèques expulsées dans la foulée, a été finalement renvoyée à Brno. Mais sa fille est morte avant qu’ils ne rejoignent la ville. Il paraît que les soldats de l’Armée rouge lui ont dit d’enterrer son bébé sur le bord du chemin… Plus tard, ma tante s’est remariée et s’est installée au Canada, où vivent donc mes cousins. Ils aimeraient savoir où se trouve la tombe de la petite fille. Alors je mène une petite enquête à ce sujet, pour l’instant sans succès. Cette marche, que l’on effectue en sens inverse, est donc symbolique pour moi, car ma tante a vécu cette tragédie justement en retournant à Brno. Donc je marche vraiment sur ses pas. »

Le pèlerinage de réconciliation | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Quand j’aurai soif, quand j’aurai chaud, quand je serai fatiguée, je penserai aux femmes et aux enfants qui avaient fait ce même chemin et je prierai pour eux », a dit au début de la marche Francesca Šimuniová, sœur bénédictine de la communauté tchéco-allemande Venio.

L’événement a rassemblé des étudiants de Brno et de Stuttgart qui élaborent un projet commun sur le sujet. Ils étaient accompagnés du Français Yves Noir, photographe d’art installé en Allemagne depuis 35 ans.

Repos à Rajhrad | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Qu’est-ce que je fais ici ? J’accompagne les jeunes qui réalisent un reportage et je marche avec les autres… Je prends quelques photos de sécurité si jamais ils oublient quelque chose. Qu’est-ce que cela signifie pour moi personnellement ? En tant que Français, c’est toujours un peu difficile de m’exprimer sur des conflits qui concernent l’Allemagne. Mais c’est sûr qu’être déporté cela peut arriver à tout le monde, à n’importe quel moment. Pour moi, cette marche est un geste humanitaire. »

Après la marche de la réconciliation tchéco-allemande, le festival Meeting Brno se poursuit jusqu’au 8 juin dans la métropole morave, avec, au programme, des événements encore consacrés à la guerre en Ukraine et au conflit israélo-palestinien.

Le pèlerinage de réconciliation |  | Photo: Meeting Brno