La vie était belle aussi en Tchécoslovaquie : à Prague, une grande expo rend hommage à Dagmar Hochová

La place Wenceslas en août 1968

Une grande exposition en forme de rétrospective consacrée à l’œuvre de la photographe tchèque Dagmar Hochová a ouvert ses portes au public, mardi 7 octobre, à la Maison de la photographie de la Galerie de la Ville de Prague (Galerie Hlavního města Praha). Jusqu’au 4 janvier prochain, elle propose de redécouvrir le travail et le parcours d’une femme qui, bien plus que « la photographe des enfants » comme elle est parfois surnommée, a d’abord été un grand témoin de la vie en Tchécoslovaquie.

« L’important, c’est d'avoir un thème. Une fois que vous l’avez, vous pouvez découvrir et créer un monde », prétendait Dagmar Hochová, née en 1926 à Prague, ville où elle est morte aussi, 86 ans plus tard. Ces thèmes, dans la carrière d’une photographe profondément humaniste, diplômée de l’École supérieure des arts graphiques de Prague puis de l’illustre FAMU, auront été nombreux, et c’est précisément d’abord ce que cette rétrospective, intitulée simplement « Dagmar Hochová » et accessible en anglais, montre à ses visiteurs.

L’exposition 'Dagmar Hochová' | Photo: Jan Kolský,  GHMP

Si son ouverture constitue un des temps forts de l’actualité culturelle de cet automne à Prague, l’exposition n’est toutefois pas à tout à fait une nouveauté. Il y a un peu plus d’un an, un événement similaire s’était déjà tenu à la Galerie morave de Brno, dont le département de la photographie est à l’origine du traitement et de la numérisation de l’immense héritage laissé par Dagmar Hochová.

Photo: Jan Kolský,  GHMP

Directeur de ce département et conservateur de l’exposition présentée à Prague, Jiří Pátek explique que c’est un travail de fourmi qui a dû être mené, près de douze années durant, pour finalement ne retenir que l’essentiel tout en présentant l’essence même de l’œuvre de Dagmar Hochová :

« L’élément clé de ce projet, c’est bien évidemment ce que nous a laissé Dagmar Hochová. Il faut se rendre compte que ces archives contenaient quelque 130 000 négatifs. Vous imaginez donc bien qu’une fois que vous avez accès à une telle documentation, c’est comme si toute la vie et l’œuvre de l’auteur s’étalaient sous vos yeux. Vous voyez ses affaires personnelles, ses relations sociales, les thèmes qu’elle a photographiés, vous comprenez les liens entre les différents segments de son œuvre... »

De la série 'Les enfants',  1961 | Photo: Dagmar Hochová,  GHMP

« Mais aussi que même ceux qui suscitent l’admiration et jouissent d’une certaine reconnaissance dans ce monde ne sont que des êtres humains. Concernant Dagmar Hochová, il y a évidemment beaucoup de thèmes différents que nous aurions pu retenir, mais nous avons choisi celui des enfants, parce que c’est probablement celui qui la caractérise le mieux, mais aussi, par exemple, celui de la photo commerciale, qui est une partie moins connue de son travail alors qu’il fallait bien qu’elle vive de quelque chose. »

Václav Havel,  1967 | Photo: Dagmar Hochová,  GHMP

À travers quelque 150 photos, la vie et l’œuvre de Dagmar Hochová sont présentées dans les espaces très modernes de la Maison de la photographie de manière progressive, chronologique, mais aussi par thèmes ou dans des contextes inattendus. C’est ainsi qu’elle est présentée comme une étudiante prometteuse en cinéma à la FAMU de Prague ou comme l’auteure de couvertures de livres réalisées dans les années 1950 sur commande pour divers éditeurs ou de magazines de société extrêmement populaires sous l’ancien régime communiste.

Enfin, et peut-être même surtout, comme une documentariste sensible aux événements sociaux et politiques, qu’elle a suivis tout au long de sa vie, comme le rappelle Jiří Pátek :

« Je dirais que nous retraçons vraiment tout son parcours depuis le début, depuis ses études jusqu’aux années 1990, lorsqu’elle était députée au Conseil national tchèque et qu’elle y a créé un ensemble très intéressant de photos prises depuis les bancs des députés, mais aussi en coulisses ou dans les couloirs. Cet ensemble est d’ailleurs à l’origine de notre collaboration avec l’Institut d’histoire contemporaine de l’Académie des sciences. »

Photo: Jan Kolský,  GHMP

« Les historiens se sont en effet particulièrement intéressés à ce segment, car il n’existe finalement pas beaucoup de documentation sur cette période pourtant clé de l’histoire de notre pays Le début des années 1990 a été une période très mouvementée, tumultueuse, et les gens avaient d’autres préoccupations que de prendre des photos. Mais aujourd’hui, trente-cinq ans plus tard, nous sommes donc reconnaissants de pouvoir retracer rétrospectivement les événements qui se sont passés au Parlement à partir des photos prises par quelqu’un de l’intérieur. »

Věra Čáslavská,  1967 | Photo: Dagmar Hochová,  GHMP

À partir des années 1970 dites de « normalisation » et de désillusion qui ont suivi l’écrasement du Printemps de Prague, le style de Dagmar Hochová  s’est davantage orienté vers le documentaire social. Elle se concentre alors sur des sujets difficiles, souvent douloureux : elle photographie des institutions pour enfants handicapés mentaux, des maisons de retraite, et documente le travail des religieuses qui soignent les personnes hébergées dans ces institutions.

Autant de lieux qui, dans la Tchécoslovaquie de l’époque, sont délibérément relégués à l’écart, cachés du public, afin de ne pas ternir l’image positive du régime. Jamais pourtant, comme le montre la série de clichés pris en novembre 1989, au cœur de l’euphorie de la révolution, la joie de vivre et le désir de continuer à explorer le monde n’ont disparu de ses photos en noir et blanc.

De la série 'Aurora' - Ladislav Kantor,  Šimon Pánek,  Michal Horáček,  Petr Oslzlý,  Michael Kocáb,  septembre 1989 | Photo: Dagmar Hochová,  GHMP
De la série 'Foire de Saint-Matthieu',  1960  | Photo: Dagmar Hochová,  GHMP

Comme si Dagmar Hochová, fidèle à la liberté, à l’humanisme et la solidarité humaine, trois valeurs auxquelles elle a cru toute sa vie, était toujours restée inspirée de l’insousciance de ces enfants qu’elle aimait tant observer derrière son appareil, sans jamais rechercher une perfection technique dont elle se moquait puisque photographiant des êtres humains par essence eux-mêmes imparfaits. Toujours avec un œil rempli de cette distance bienveillante que peut être l’ironie.

Photo: Jan Kolský,  GHMP