Hommage à Tony Gatlif : « Un cinéaste engagé, c’est celui qui dit non »
Le réalisateur Tony Gatlif, né Boualem Dahmani à Alger en 1948, est mort le 2 septembre. Il laisse derrière lui une œuvre profondément marquée par la musique, le voyage et les cultures manouche et tsigane, avec des films devenus emblématiques comme Gadjo Dilo, Exils ou encore Swing.
Pour rendre hommage au réalisateur français, Radio Prague International vous propose de redécouvrir un entretien réalisé dans la capitale tchèque en 2002, lors de la présentation de Swing, son film consacré à la découverte de la musique manouche par un jeune garçon. Dans cette archive, le réalisateur raconte d’abord comment une succession de rencontres et de hasards l’a conduit vers le cinéma, alors même qu’il n’était, selon ses propres mots, « pas du tout destiné » à ce milieu.
Il évoque également son admiration pour le cinéma tchèque de la Nouvelle Vague, sa conception d’un cinéma engagé, son regard sur la situation des Roms en Europe et la place essentielle de la musique dans son œuvre.
Entretien à écouter en appuyant sur "Play"
Comment êtes-vous arrivé au cinéma ?
Tony Gatlif : « Ça, c’est vraiment des hasards. Des hasards de rencontres. Au départ, normalement, je n’avais pas du tout accès à ce métier-là, ni à cette culture cinématographique.
Mais j’ai rencontré des gens qui voulaient m’aider, qui voyaient que j’avais peut-être un potentiel pour faire des choses comme ça. Donc, ce sont des rencontres, des gens qui m’ont aidé.
Quand j’ai commencé, autour de 1968, je voyais beaucoup de films tchèques. Le cinéma tchèque avait quelque chose de très beau, parce qu’il parlait des gens. J’étais près des gens, près des acteurs. C’était un cinéma de gros plans, un cinéma populaire. Et ça, j’aimais beaucoup. »
« La situation des Roms en Europe de l’Est est très préoccupante »
Vous faites partie des cinéastes engagés. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
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« Un cinéaste engagé, c’est celui qui dit non, celui qui s’indigne devant les choses injustes dans le monde, partout. Un cinéaste engagé, c’est aussi quelqu’un qui éveille quelque chose, qui suscite un intérêt, parfois même une révolte.
Je peux faire des films qui parlent des Roms, qui peuvent être militants pour les Roms, mais sans vouloir faire des films ethnologiques. Ils le deviennent parfois malgré moi. La situation des Roms dans le monde, et surtout en Europe de l’Est, est très préoccupante. C’est une population très fragile. Fragile parce qu’elle est en dehors du monde, en dehors des modes, de la politique, en dehors de tout. Et donc elle est vulnérable.
Moi, je suis français, j’habite en France et la France est mon pays. Mais je voyage partout pour aller voir ceux qui font aussi partie de ma culture. Mes films sont vus dans le monde entier. L’important, c’est que les gens qui voient un film puissent avoir une idée de ce que sont les Gitans, mais surtout de ce qu’est l’humanité. Pas forcément les Gitans : simplement l’humanité.
Est-ce qu’on a le droit de faire du mal aux autres ? C’est ça, la question. »
Avec Swing, vous vous intéressez à la musique manouche. Comment ce projet est-il né ?
« Swing, c’est d’abord la musique. Le swing manouche est une musique de jazz inventée par Django Reinhardt dans les années 1920. C’est une musique typiquement manouche de France. Elle est née en France, à Paris, avec Django Reinhardt, Stéphane Grappelli et tous les autres. Elle fait partie de la culture française, du patrimoine français. Chez moi, l’idée vient d’abord de la musique. Et après, de la musique naît le scénario.
Cette musique a été inventée par eux, mais elle est aussi influencée par beaucoup d’autres musiques : la musique française, la java, la musique des guinguettes, mais aussi les musiques d’Europe de l’Est. Tout cela s’est mélangé, s’est mixé à l’époque de Django Reinhardt, et cela a donné le swing manouche. Aujourd’hui encore, cette musique continue à être jouée, à évoluer. C’est ça, sa spécificité. »
Pourquoi avoir raconté l’histoire d’un petit garçon français qui découvre la musique et la culture manouches ?
« Parce que je voulais parler de la transmission. Et la transmission, elle se fait beaucoup par les enfants. Celui qui pose les questions dans le film, c’est le non-Gitan. Et ce qui m’intéressait aussi, c’était la tolérance. C’est un enfant qui n’a absolument aucun préjugé. Il a le cœur pur. Il arrive chez les autres sans méchanceté et, à ce moment-là, il est accepté. C’est par lui que la transmission devient possible. Parce que c’est une histoire de transmission. Et cette transmission est peut-être en train de s’arrêter un peu. »
En réalisant ce film, pensiez-vous au public auquel il était destiné ?
« Non. Je ne pense pas au public quand je tourne. Je pense à faire un bon film. Je pense à faire un film juste, un film droit, un film authentique. Mais je ne pense pas à l’effet qu’il va produire. »
Peut-on trouver dans Swing des souvenirs de votre propre enfance ?
« Bien sûr. Plein. Il y a beaucoup d’influences, beaucoup de choses qui viennent de mon enfance. Par exemple, lorsque les deux enfants font des tours de magie, ces choses mystérieuses et magiques pour parler d’une histoire d’amour, ça, c’est inspiré de mon enfance. Et il y en a beaucoup d’autres. »
Le film a été tourné à la périphérie de Strasbourg, où vivent des communautés manouches. Les personnes que l’on voit dans le film vivent-elles réellement comme cela ?
« Exactement. Ce sont les mêmes. Je suis allé là-bas parce que je ne pouvais pas les déplacer. Alors c’est moi qui suis allé chez eux pour les filmer. Je filmais dans leurs maisons, dans leurs caravanes, là où ils vivent. »





