Prague : les Lettres à Olga de Václav Havel exposées pour le 90e anniversaire de sa naissance
À l’occasion des événements organisés cette année pour commémorer le 90e anniversaire de la naissance de Václav Havel, disparu en 2011, le Musée de la littérature de Prague expose jusqu’au 30 septembre une correspondance devenue l’un des témoignages les plus puissants de la dissidence tchécoslovaque. Écrites entre 1979 et 1983 depuis les prisons communistes, les Lettres à Olga révèlent à la fois les réflexions philosophiques du futur président tchèque et le quotidien d’un homme soumis à la surveillance, à la censure et aux humiliations du régime. Entretien avec le commissaire de l’exposition, Petr Kotyk.
Combien de lettres en tout Václav Havel a-t-il écrites à Olga depuis la prison ?
Petr Kotyk : « Václav Havel a écrit 161 lettres de prison à Olga entre 1979 et 1983.
Toutes n’ont pas été publiées dans leur intégralité. Certaines sont parues sous une forme abrégée et quatorze n’ont jamais été publiées, notamment parce qu’elles abordaient des questions extrêmement privées ou contenaient des informations susceptibles de nuire à certaines personnes.
Václav Havel savait parfaitement que ses lettres seraient lues. Elles étaient d’abord contrôlées par la censure pénitentiaire, parfois sévèrement expurgées. Mais il savait aussi qu’elles seraient ensuite lues par les membres de sa famille, ses amis et, un jour, probablement publiées. »
« Václav Havel a vécu un véritable enfer en prison »
Dans quelles conditions pouvait-il écrire ?
« Les conditions étaient extrêmement strictes. Il ne pouvait écrire qu’une fois par semaine, à un moment déterminé, et sa lettre ne pouvait pas dépasser quatre pages au format A5.
Il n’avait pas le droit de préparer ses lettres à l’avance ni de conserver des notes. Si les gardiens trouvaient des notes ou des brouillons, il pouvait être puni de dix jours de cellule disciplinaire, à l’isolement.
Même lorsqu’il écrivait une lettre pour aider un codétenu qui ne savait pas écrire, il était sanctionné. Lorsqu’on trouvait des brouillons de lettres, y compris de lettres qui avaient déjà été envoyées, il pouvait à nouveau être puni.
Toutes ces sanctions avaient également une autre fonction : l’empêcher de bénéficier des avantages accordés aux détenus considérés comme disciplinés. Il pouvait ainsi perdre le droit de recevoir des colis ou de bénéficier d’une visite plus longue.
Après avoir purgé la moitié de sa peine, sa demande de libération anticipée a également été refusée.
Les 1 351 jours que Václav Havel a passés en prison ont été un véritable martyre. Un enfer.
Et pourtant, il n’était pas obligé d’y aller. Il aurait pu accepter une possibilité de partir à l’étranger, notamment une offre de séjour aux États-Unis. Mais, par solidarité avec d’autres opposants emprisonnés, comme Ivan Martin Jirous, il a refusé les compromis proposés par le régime communiste.
Il est allé en prison pour ce que le régime considérait comme une activité antisoviétique ou anticommuniste : dire sincèrement ce qu’il pensait et essayer de vivre dans la vérité. »
Censure et publication en samizdat
Les autorités communistes censuraient ses lettres. Mais Havel se censurait-il aussi lui-même ?
« Il était soumis à des règles très précises. Il n’avait pas le droit de décrire la situation dans la prison et ne pouvait pas commenter la politique.
Il pouvait théoriquement écrire sur des questions familiales ou personnelles.
Mais il a découvert quelque chose : lorsqu’il développait des réflexions philosophiques complexes, dans de longues phrases et avec un vocabulaire difficile, les censeurs ne comprenaient parfois pas suffisamment ce qu’il écrivait et laissaient finalement passer le texte.
C’est ainsi qu’il a pu développer dans ses lettres toute une réflexion philosophique. »
Comment ces textes ont-ils commencé à être publiés ?
« Alors qu’il était encore en prison, les seize premières lettres ont été publiées.
Par la suite, Jan Lopatka, son ami et ancien collègue de la revue Tvář dans les années 1960, a reçu les lettres conservées par Olga. C’est lui qui a préparé une importante sélection publiée sous le titre Lettres à Olga.
Le titre faisait référence aux Lettres à Milena de Franz Kafka.
Václav Havel imaginait plutôt une sélection de ses grandes réflexions philosophiques. Mais Jan Lopatka a choisi de présenter l’ensemble comme une sorte de journal de prison.
Il y a donc également des passages qui peuvent sembler beaucoup plus ordinaires : des descriptions de colis qu’il souhaite recevoir, des affaires familiales à régler ou ses inquiétudes pour ses proches.
Havel ne pouvait officiellement correspondre qu’avec des membres de sa famille : Olga, son frère et sa belle-sœur Dagmar.
Mais ses amis avaient trouvé un moyen de contourner cette limitation. Certains membres de ce que l’on appelait la Kampademie, un groupe philosophique proche de Havel, lui écrivaient en utilisant le nom d’Olga ou de membres de sa famille.
Cette communauté intellectuelle cherchait à renouveler la pensée philosophique en Tchécoslovaquie et partageait l’idée de Václav Havel selon laquelle il fallait essayer de “vivre dans la vérité”, défendre un horizon moral pour la société et protester ouvertement contre le régime.
Ces milieux dissidents participaient également à la création d’une sorte de culture parallèle, indépendante des structures officielles du régime. »
Les Lettres à Olga ont donc d’abord circulé en samizdat ?
« Oui. Dans cette vitrine, on peut voir une édition samizdat publiée en 1982, qui contenait seize lettres.
Cette première sélection mettait surtout l’accent sur le cœur philosophique de l’œuvre. Havel y réfléchissait notamment à ce qui dépasse l’homme, à la responsabilité individuelle, à notre responsabilité envers les autres, mais aussi envers la planète.
On peut également voir ici une édition des Lettres à Olga datant de 1983.
Le livre a ensuite été publié en exil, notamment chez Josef Škvorecký au Canada. Après 1990, il a également été publié en Tchécoslovaquie par la maison d’édition Atlantis, fondée par d’anciens dissidents. »
Résister sans violence
Havel savait-il, au moment où il écrivait, que ses lettres seraient lues bien au-delà de leur destinataire ?
« Oui, il savait qu’elles seraient lues par de nombreuses personnes. Même lors des visites, il était surveillé et écouté. Certaines choses ne pouvaient tout simplement être dites ni écrites. Ses lettres étaient censurées, mais elles étaient aussi étudiées par les psychologues de la prison. Entre 1979 et 1983, les autorités ont tenté de le briser psychologiquement et de le pousser à quitter le pays. Mais elles n’y sont pas parvenues. »
Quel est, selon vous, le message essentiel de ces lettres aujourd’hui ?
« Elles nous montrent que la vie fait réellement mal, mais qu’il ne faut pas donner son assentiment au mal. Il faut lui résister, sans violence.
C’est aussi pour cela que Václav Havel s’entendait si bien avec le dalaï-lama. Ils se sont reconnus, quelque part dans ce vaste monde, comme deux personnes qui partageaient une même vision et qui, jusqu’à peu avant leur mort, avaient encore beaucoup de choses à se dire. »
L’exposition consacrée aux Lettres à Olga de Václav Havel est à voir à partir de ce mercredi et jusqu’au 30 septembre au Musée de la littérature de Prague.




