Tomáš G. Masaryk, un héritage tchécoslovaque toujours controversé en Slovaquie

Tomáš Garrigue Masaryk à Topoľčianky en Slovaquie

 Le 28 octobre 1918, la Tchécoslovaquie proclamait son indépendance, donnant naissance à un Etat dont Tomáš Garrigue Masaryk allait devenir le premier président et l’une des figures tutélaires. Plus d’un siècle après, son héritage ne suscite pourtant pas la même adhésion des deux côtés de l’ancienne Etat commun. En Slovaquie, la décision de réinstaller sa statue dans l’espace public à Nitra a ravivé les débats sur la mémoire de la Première République tchécoslovaque, les relations entre Tchèques et Slovaques et la façon dont les deux peuples se représentent leur passé. Alors que cette réinstallation est effective depuis mi-octobre, Radio Prague Int. avait rencontré, en amont de l’événement, Jakub Štofaník, historien slovaque à l’Institut Masaryk de l’Académie tchèque des sciences, pour analyser les raisons de cette mémoire contrastée.

Jakub Štofaník | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Je suis très heureux que cette statue retrouve sa place dans l’espace public, à Nitra, en Slovaquie, et ce pour deux raisons. La première tient à sa valeur artistique et esthétique. Elle est l’œuvre d’Otto Gutfreund, un grand sculpteur tchécoslovaque. La seconde est sa valeur historique et toute l’histoire qui lui est associée. La statue a été inaugurée en 1927 à Nitra, devant le palais de justice, sur une place qui a ensuite été baptisée place Masaryk. Toute l’histoire de cette statue copie l’histoire compliquée de la Tchécoslovaquie.

Elle disparaît en 1938 et est remplacée par une statue de Milan Rastislav Štefánik, le grand héros slovaque.  En réalité, cette statue-ci était initialement destinée à la ville de Levice. Mais en 1938, celle-ci est rattachée à la Hongrie, et le projet n’aboutit pas. La statue de Štefánik est finalement installée à Nitra, où elle remplace celle de Masaryk. Après la Seconde Guerre mondiale, la statue de Tomáš Garrigue Masaryk revient à Nitra, en 1947. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle avait été envoyée à Berlin, sans qu’on ne sache exactement ce qu’elle y faisait. Après son retour, elle restera à Nitra jusqu’en 1949. »

La statue de T. G. Masaryk devant le palais de justice de Nitra | Photo: Ponitrianske múzeum v Nitre/Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

Soit un an après le coup d’Etat communiste à Prague.

« Exactement. Masaryk n’était pas apprécié par le régime communiste. Peu à peu, toutes ses statues disparaissent de l’espace public, notamment au début des années 1950. Dans le cas de Nitra, la statue n’a toutefois pas été détruite : elle a été entreposée dans un dépôt relevant des services techniques de la ville. Elle y a été redécouverte au début des années 2000. »

Il a alors fallu décider quoi en faire…

« Oui, et la statue a d’abord été restaurée. Au début des années 2000, la question s’est posée de savoir s’il fallait la remettre dans l’espace public, à son emplacement d’origine. Cela n’a finalement pas été possible, principalement pour des raisons de politique locale : la mémoire de Masaryk n’était pas particulièrement appréciée. »

Une seule statue de Masaryk en Slovaquie avant la réinstallation de celle de Nitra

Il faut rappeler qu’il n’existait (avant la réinstallation de la statue de Nitra, ndlr) qu’une autre statue de Masaryk en Slovaquie, à Bratislava.

La statue de T. G. Masaryk à Bratislava | Photo: Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

« Oui, elle se trouve devant le bâtiment du Musée national slovaque. Son histoire est elle aussi particulièrement complexe et intéressante. Pour revenir à Nitra, le projet de réinstallation n’ayant pas abouti vers 2000, la statue a été transférée au château de Topoľčianky, qui servait de résidence d’été au président Masaryk pendant l’entre-deux-guerres. Une statue initialement conçue pour un grand espace public s’est donc retrouvée à l’entrée d’un château. »

Ce n’était pas exactement sa destination d’origine...

« Non, et ses dimensions ne correspondaient d’ailleurs pas vraiment à cet emplacement. Cette année, la municipalité de Nitra a décidé de réaménager les espaces situés devant le palais de justice et a proposé de remettre la statue de Masaryk à son emplacement initial. C’est une idée qui me plaît beaucoup. »

Que peut-on dire de cette volonté de la municipalité de Nitra ? S’agit-il de restaurer une partie du patrimoine local, ou de prendre position par rapport à l’histoire tchécoslovaque ? Il y a aussi un paradoxe : comme vous le rappelez dans votre article, Masaryk n’était pas très favorable à la multiplication de ses portraits et de ses statues, même s’il en a accepté un grand nombre, notamment en Bohême et en Moravie.

« Je ne connais pas les motivations de la municipalité de Nitra et ne peux donc pas expliquer précisément pourquoi cette décision a été prise. Il peut s’agir d’un mélange de motivations différentes, mais je ne les connais pas. Quoi qu’il en soit, je trouve cette décision tout à fait judicieuse. Je suis heureux que Masaryk retrouve sa place à Nitra et que cette statue retourne dans l’espace public pour lequel elle avait été conçue. »

Masaryk, une personnalité peu connue des Slovaques avant 1918

Dans votre article consacré à la présence de Masaryk dans l’espace public et, plus largement, dans l’imaginaire collectif, vous écrivez qu’il n’a jamais eu en Slovaquie la même résonance sociale qu’en Bohême et en Moravie. Comment expliquer cette différence ?

« C’est une question assez complexe. Jusqu’à la création de la Tchécoslovaquie, Masaryk était très peu connu en Slovaquie, sauf probablement dans certains milieux intellectuels et politiques. Dans les pays tchèques, en revanche, il était déjà une personnalité publique de premier plan : professeur d’université, philosophe et homme politique. Il avait pris part à de nombreux débats et conflits publics à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il était donc très connu dès 1918.

T. G. Masaryk à Bratislava en 1930 | Photo: Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

En Slovaquie, la situation était différente. Il a fallu faire connaître sa personne et ses idées, notamment par des voyages, des traductions, des articles et des débats auxquels il participait. Mais les visites qu’il effectuait personnellement en Slovaquie ont joué un rôle particulièrement important, tout comme les célébrations de son anniversaire. Ces célébrations constituaient d’ailleurs un phénomène intéressant de l’entre-deux-guerres : l’anniversaire du président était presque considéré comme une fête nationale. Il faut replacer cela dans le contexte de l’héritage monarchique et du rôle symbolique qu’avaient auparavant occupé l’empereur et le roi. »

Masaryk a donc, dans une certaine mesure, hérité de certains symboles auparavant associés au souverain…

'Célébrations du 80e anniversaire de T. G. Masaryk' | Photo: Otto Praha,  1930

« Tout à fait. Il a repris à son compte de nombreux symboles qui, dans l’espace public, étaient jusque-là associés au roi ou à l’empereur. Dans les années 1920 et 1930, les célébrations de son anniversaire étaient des événements très importants, aussi bien pour les enfants que pour les adultes. On organisait des spectacles, des représentations et des manifestations auxquelles participaient notamment les associations Sokol et les légionnaires. »

Il y a quelque chose de paradoxal dans cette histoire. Masaryk était lui-même issu de plusieurs univers culturels : son père était d’origine slovaque, sa mère était germanophone, et lui-même est né à Hodonín, en Moravie. Il incarne à lui seul une partie de la diversité identitaire de l’Europe centrale et de la Tchécoslovaquie. Les Slovaques auraient-ils pu davantage mettre en avant cet aspect pour se l’approprier ?

Terezie Masaryková et Josef Masaryk par Hanuš Schwaiger | Source: Bibliothèque morave de Brno/Wikimedia Commons,  public domain

« La propagande de l’entre-deux-guerres a beaucoup insisté sur ces origines. Dans les médias slovaques, on rappelait régulièrement que Masaryk avait des racines slovaques et entretenait des liens avec le pays. A la fin du XIXe siècle, il venait notamment y passer ses vacances avec sa famille. Il s’est ainsi rendu pendant plusieurs années, peut-être près d’une dizaine, à Bystrička. Les partisans de Masaryk ont donc essayé de valoriser tous ces éléments pour renforcer ses liens avec la Slovaquie. »

Mais cela n’a pas suffi à faire l’unanimité ?

TGM avec son fils Jan,  assis sur le muret devant la maison à Bystrička | Photo: Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

« Il faut nuancer. Aujourd’hui, on connaît surtout les réactions des nationalistes et des autonomistes slovaques, qui étaient effectivement très fortes. Mais il existait aussi de nombreux courants favorables à Masaryk. Certains le respectaient et voyaient en lui un symbole républicain, capable de rapprocher les Tchèques et les Slovaques. Le tchécoslovaquisme, en tant que programme politique, n’était pas accepté par tout le monde. Mais Masaryk incarnait des valeurs républicaines qui le rendaient acceptable auprès de différentes composantes de la population, notamment les Allemands, les Slovaques, les Ruthènes et les Hongrois. C’est aussi pour cette raison qu’il avait été choisi comme figure symbolique. On le constate en observant les inaugurations de statues et de bustes, ainsi que les institutions baptisées de son nom : un grand nombre de ces hommages ont été rendus de son vivant.

Il n’était pourtant pas particulièrement friand de ces manifestations.

« C’est vrai, mais il les a acceptées. Il ne s’y est jamais opposé ouvertement et n’a pas refusé que des institutions portent son nom. Il représentait un symbole républicain et des valeurs qui pouvaient être reconnues au-delà des clivages politiques. C’est un aspect particulièrement intéressant de sa personnalité : même ses opposants pouvaient, dans une certaine mesure, se reconnaître dans ce qu’il incarnait. »

Pour les Tchèques, Masaryk est spontanément associé à la démocratie, à la Première République tchécoslovaque et à la naissance de l’État moderne. Cette association fonctionne-t-elle aussi bien en Slovaquie ? Pour une partie de la population, Masaryk représente-t-il aussi le projet tchécoslovaque, qui peut être perçu comme une négation ou une limitation de l’identité nationale slovaque ?

« Cette association fonctionne effectivement moins bien en Slovaquie. Les discours autonomistes et nationalistes slovaques présentent Masaryk comme un ennemi de la nation slovaque, comme un homme anti-slovaque et anti-catholique. On peut tout à fait opposer des arguments à ces affirmations. Mais les différentes interprétations de Masaryk font partie du débat public : certains discours s’emploient à le discréditer, tandis que d’autres cherchent au contraire à défendre son héritage. »

T. G. Masaryk à Nitra,  le 12 août 1923 | Photo: Ponitrianske múzeum v Nitre/Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

La question du nationalisme slovaque

On pourrait presque dire que Milan R. Štefánik est une sorte de Masaryk slovaque. Est-ce une comparaison pertinente, ou leurs fonctions mémorielles sont-elles très différentes ?

Les bustes de T. G. Masaryk et M. R. Štefánik à Košice | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Je pense que leurs fonctions mémorielles dans l’espace public slovaque sont assez proches. Štefánik est mort en 1919 et n’a donc pas laissé beaucoup d’écrits permettant de connaître précisément ses positions sur la Tchécoslovaquie et sur les questions nationales. Sa personnalité a ainsi pu être revendiquée par des groupes très différents : autonomistes, nationalistes ou partisans du tchécoslovaquisme. Il était acceptable pour tous ces courants, mais aussi, ce qui est plus compliqué, pour le régime de l’État slovaque pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans l’espace mémoriel de la première moitié du XXe siècle, Masaryk a toutefois eu davantage de concurrents que Štefánik. Il y a notamment eu Hlinka et, pour certaines parties de la population, Tiso. Cela rend le paysage mémoriel slovaque plus complexe et plus vivant. »

C’est justement l’une des questions que je voulais vous poser. Il existe un paradoxe dans le paysage mémoriel slovaque : Andrej Hlinka est une figure très controversée de l’histoire politique du pays, mais des monuments et des places lui sont consacrés, alors que Masaryk demeure très peu présent. Que nous apprend cette coexistence sur la manière dont la société slovaque construit ses héros et ses figures tutélaires ?

Andrej Hlinka | Photo: Narodowe Archiwum Cyfrowe/Wikimedia Commons,  public domain

« Le cas de Hlinka est complexe. Il est associé au régime autoritaire slovaque de la Seconde Guerre mondiale, mais il est mort en 1938 et n’est donc pas directement responsable de tout ce qui s’est produit par la suite. Il a néanmoins contribué à créer les conditions politiques et idéologiques qui ont rendu ce régime possible. Il faut aussi se souvenir qu’il était un militant de la cause slovaque à la fin de la monarchie et qu’il a fondé le Parti populaire slovaque, l’un des premiers partis à représenter une partie importante de la population slovaque. Pendant l’entre-deux-guerres, c’était une personnalité politique de premier plan, qui jouissait d’un certain respect.

Il faut donc distinguer plusieurs dimensions de son héritage. Hlinka représente à la fois une figure de l’émancipation politique slovaque et une référence pour les courants autonomistes et nationalistes qui se sont développés par la suite. Même s’il était âgé et malade dans les dernières années de sa vie, son rôle dans la formation de ces courants ne peut être ignoré. C’est l’une des raisons pour lesquelles il reste présent dans l’espace public. Cette présence peut susciter des conflits, mais la réalité de la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres était elle-même marquée par de nombreuses tensions. L’opposition entre le tchécoslovaquisme et l’autonomie slovaque continue ainsi de se refléter dans les débats mémoriels contemporains. »

Le retour de la statue de Masaryk à Nitra ne fait d’ailleurs pas l’unanimité. En cherchant des informations sur le sujet, je suis tombée sur des commentaires particulièrement virulents, marqués par le nationalisme. Pourquoi Masaryk reste-t-il suffisamment controversé en Slovaquie pour que la réinstallation d’une statue dans l’espace public suscite encore de telles réactions ?

Inauguration officielle du monument dédié à Masaryk à Zašová,  le 28 octobre 1920 | Photo: Historie Zašové,  Veselé a okolí/Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

« Il est intéressant de constater que cette décision fait déjà beaucoup parler et que l’inauguration de la statue pourrait susciter de nouvelles réactions. Pour les nationalistes et les autonomistes slovaques qui critiquent la Première République tchécoslovaque, Masaryk est souvent présenté comme un ennemi de la nation slovaque, de l’Église catholique et de l’autonomie culturelle et linguistique des Slovaques. On peut pourtant trouver des arguments qui contredisent ces affirmations. Mais, dans l’espace mémoriel, les discours qui présentent Masaryk comme un ennemi des Slovaques restent très présents et continuent d’être répétés. C’est précisément ce qui rend cette question intéressante. »

Vous avez étudié les différentes vagues de disparition et de réapparition des statues de Masaryk. Que nous apprennent-elles sur les transformations de la société ? Comment une même statue peut-elle être considérée comme un symbole positif à une époque, devenir inacceptable en 1938, puis retrouver une valeur démocratique après 1989 ?

« Tout dépend des conditions politiques et des idéologies qui influencent la perception de Masaryk et sa place dans l’espace public. L’instauration du régime autoritaire slovaque en 1939 entraîne naturellement la disparition de nombreuses statues. Après la Seconde Guerre mondiale, le rétablissement de la Tchécoslovaquie crée de nouvelles conditions favorables à leur retour. La situation est comparable dans les pays tchèques. Masaryk avait disparu de l’espace public pendant la guerre, puis ses statues y réapparaissent sous la Troisième République, après 1945. Cette période est toutefois de courte durée : au début des années 1950, elles disparaissent de nouveau.

Le buste de T. G. Masaryk à Nové Město na Moravě dans les années 50 | Photo: SOkA Žďár nad Sázavou
Réinstallation de la statue de T. G. Masaryk à Rožnov pod Radhoštěm en 1990 | Photo: Richard Sobotka,  Institut Masaryk et les Archives de l’Académie des sciences

A la fin des années 1960, pendant le Printemps de Prague, de nombreuses initiatives visent à réintroduire Masaryk dans l’espace public. Certaines aboutissent, d’autres non. Dans les années 1970, ses statues disparaissent à nouveau. A la fin des années 1980, une nouvelle vague de réhabilitation de sa mémoire commence. Puis, au début des années 1990, dans le contexte démocratique, on assiste à une véritable multiplication des statues et à la réinstallation de monuments existants. Ceux-ci deviennent des symboles politiques, parfois utilisés lors de rassemblements ou de manifestations réunissant des responsables politiques. Il est également intéressant de comparer, dans la Slovaquie du début des années 1990, la perception de Masaryk et celle de Václav Havel. On observe de nombreuses similitudes. »

Sur les traces de Masaryk dans le monde

Vous avez créé un projet particulièrement intéressant, qui comprend notamment une carte répertoriant les traces de Masaryk dans l’espace public en Tchéquie et en Slovaquie. Il ne s’agit pas uniquement de statues, mais aussi de visites officielles et d’autres manifestations de sa présence. Que nous apprend cette carte ? On constate notamment que les occurrences sont beaucoup plus nombreuses en Bohême et en Moravie qu’en Slovaquie, et qu’elles se raréfient à mesure que l’on se dirige vers l’est.

« Le projet a été lancé en 2017 à l’Institut Masaryk de l’Académie des sciences. Aujourd’hui, nous ne nous limitons plus au territoire de l’ancienne Tchécoslovaquie. Nous recensons également les visites de Masaryk aux États-Unis, en Russie, en France, en Italie, en Grande-Bretagne, ainsi qu’en Égypte, en Algérie et en Tunisie. Il s’agit d’un projet de vulgarisation, mais nous souhaitons aussi qu’il ouvre des pistes de réflexion et de recherche. L’Institut Masaryk conserve un important fonds d’archives consacré à Masaryk, comprenant notamment des photographies et de nombreux documents écrits. Nous disposons donc de sources qui permettent de développer ce type de travail. En parallèle, nous cherchons à toucher un public plus large. Nous collaborons avec des musées, des archives régionales et des chercheurs indépendants qui souhaitent, par exemple, publier de courts articles sur une visite de Masaryk à Nitra. C’est ce qui nous a conduits à lancer ce projet. Je suis très heureux qu’il fonctionne et qu’il ait permis de réaliser cette carte. »

J’aimerais élargir la réflexion à la question des statues en général. Depuis quelques années, de nombreux pays connaissent des débats sur le sort des monuments consacrés à des personnalités controversées : faut-il les conserver, les déplacer, les contextualiser ou encore les retirer ? On a notamment connu à Prague le cas de la statue du maréchal soviétique Ivan Koniev, dans le VIe arrondissement. Après avoir été vandalisée à plusieurs reprises, elle a été retirée de l’espace public et placée dans un dépôt. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, cette affaire a pris une ampleur considérable. La rue Koněvova a également été débaptisée. On peut aussi penser aux débats américains sur les statues des soldats confédérés. Pourquoi les sociétés ressentent-elles aujourd’hui le besoin de régler leur rapport au passé à travers l’espace public ? Et ce phénomène est-il réellement nouveau, alors que l’on connaît depuis l’Antiquité des pratiques iconoclastes d’effacement et de destruction des monuments et des représentations ?

« Vous avez raison : il s’agit d’un phénomène historique récurrent. Ce que nous observons aujourd’hui constitue un nouveau chapitre d’une histoire beaucoup plus ancienne. Déplacer une statue, la contextualiser ou la retirer : toutes ces solutions sont possibles. Cela dépend des décisions des autorités, mais aussi de celles de la société civile. On ne peut pas éviter ces évolutions. L’espace public change constamment : des statues apparaissent, disparaissent ou sont détruites. A mes yeux, ce phénomène n’a rien d’exceptionnel. Il fait partie de l’histoire des sociétés. »

Pour terminer, après avoir étudié les traces de Masaryk dans les villes tchèques et slovaques, quelle différence vous frappe le plus entre les deux pays ?

Les statues de T. G. Masaryk et M. R. Štefánik à Presidencia Roque Sáenz Peña,  Argentine | Photo: Dominika Gawliczková

« Je constate avant tout de nombreuses similitudes. La principale différence concerne la place de Masaryk dans la mémoire collective : il est beaucoup moins présent en Slovaquie que dans les pays tchèques. Je ne considère pas cela comme quelque chose de négatif. Cette différence s’explique par des raisons historiques et mémorielles. Et la situation peut encore évoluer. Il est tout à fait possible que, d’ici deux ou trois ans, d’autres statues de Masaryk, présentes en Slovaquie pendant l’entre-deux-guerres, soient à leur tour réinstallées dans l’espace public. »