Presse : la bataille pour les médias publics est lancée
A la une de la presse cette semaine, les réactions au projet de loi visant à supprimer la redevance audiovisuelle finançant la télévision et la radio publiques, adopté en première lecture. Les journaux s’intéressent également aux manifestations qui agitent l’Europe et au relatif silence de la génération Z en Tchéquie. Enfin, un sujet plus insolite : le goût des Tchèques pour les clôtures de jardin en béton.
« Ce n’est pas seulement des médias de service public dont il s’agit. Vendredi dernier, le gouvernement a ouvert un nouveau chapitre de la politique tchèque », écrit l’hebdomadaire Respekt selon lequel il n’est pas nécessaire de modifier leur financement :
« Il s’agit purement et simplement d’une vengeance contre les médias. La Télévision et la Radio tchèques étant à la portée des responsables politiques, c’est sur elles que s’abat cette riposte. Au total, elles vont perdre environ un milliard et demi de couronnes. C’est une somme colossale qui mettra en péril leur fonctionnement alors que leurs coûts ont fortement augmenté ces dernières années. Rappelons que le gouvernement d’Andrej Babiš s’endette à un rythme record, tout en affirmant qu’il n’a pas d’autre choix dans le contexte actuel. Pourtant, il exige des médias de service public qu’ils fonctionnent avec le budget dont ils disposaient il y a plusieurs années. »
« Babiš et ses acolytes sont incapables de gouverner et ont donc déclenché une guerre culturelle qui va détruire la Tchéquie », avertit un éditorial publié dans le quotidien économique Hospodářské noviny. Pour son auteur, les raisons de cette offensive sont évidentes :
« Après seulement un an au pouvoir, le gouvernement s’est retrouvé confronté à de graves difficultés, essuyant une défaite cuisante aux élections municipales et sénatoriales. Il ne s’agit certainement pas d’un simple changement de mode de financement. Ce n’est qu’un prétexte. L’objectif est de neutraliser les médias qu’il ne peut contrôler et qui constituent donc un frein efficace aux abus de pouvoir. »
« La bataille autour du financement de la Télévision et de la Radio publiques constitue la première étape du combat pour l’avenir de l’Etat », estime de son côté le quotidien Deník N, selon lequel la capacité de mobilisation de la société civile sera déterminante. « Dans quelle mesure saura-t-elle constituer un rempart efficace contre ce que l’on peut qualifier d’arbitraire de la majorité gouvernementale ? », s’interroge le journal, qui s’attend à une nouvelle vague de protestations, dans le prolongement des manifestations de masse organisées dimanche dernier dans plusieurs villes tchèques.
« La Blitzkrieg de Babiš » : c’est le titre d’un article publié sur le site Seznam Zprávy qui renchérit :
« Au-delà de l’indignation légitime, l’opposition va devoir trouver le moyen d’introduire au moins quelques garde-fous dans le système de la redevance audiovisuelle désormais voué à disparaître. On pourrait appeler cela une stratégie de limitation des dégâts. »
Le site Info.cz estime, lui aussi, que le calendrier de cette manœuvre de la coalition gouvernementale est crucial, alors que celle-ci vient d’essuyer une défaite cuisante aux élections municipales et sénatoriales. Il souligne toutefois que les propositions de la coalition sont légitimes et qu’elles avaient d’ailleurs été avancées, il y a quelques années, par une partie de l’opposition actuelle. Par ailleurs, le transfert du financement des médias publics vers le budget de l’Etat ne signifie pas nécessairement leur nationalisation.
« Ce qui est toutefois déterminant, c’est l’absence de débat entre experts, mais aussi l’adoption soudaine et rapide de cette proposition qui, selon les bruits de couloir, a même pris de court certains députés de la majorité gouvernementale », souligne le site.
Ces manifestations qui secouent l’Europe
« L’Europe connaît ses plus grandes manifestations, et pas seulement étudiantes, depuis 1968. Elles n’ont pas lieu uniquement en France, où l’on manifeste habituellement, mais aussi en Espagne, en Italie, en Belgique ou en Albanie. » Un constat fait par l’éditorialiste du site Novinky.cz qui estime que, compte tenu de l’ampleur des manifestations, la question n’est plus de savoir si elles vont déborder chez nous, mais quand et sous quelle forme. Si elles seront plus modérées ou si elles se solderont elles aussi par l’incendie d’une mairie, comme à Limoges :
« Notre gouvernement semble ne pas mesurer ce risque. Alors que des manifestations se déroulent dans une grande partie de l’Europe, dans des pays aussi différents que la Belgique et l’Albanie, il devrait tout faire pour ne pas donner à la population de raisons de descendre dans la rue. Or, il fait adopter à la hâte, presque du jour au lendemain et en première lecture, un projet de loi réformant le financement des médias publics. »
Mais l’opposition, comme il l’indique, ne semble pas elle non plus percevoir ce qui se joue au-delà des frontières du pays :
« Elle ne réagit pas aux mouvements de protestation à l’étranger et ne propose pas de mesures susceptibles d’améliorer, par exemple, l’accès au logement, alors même qu’il s’agit d’un problème ancien et difficile à résoudre. Elle se contente elle aussi de promesses vagues, qui ne dérangent personne, mais ne changent rien. Vít Rakušan, le chef du parti STAN, a raison d’affirmer qu’il faut sortir d’une opposition qui se résume à combattre Babiš et que l’essentiel est désormais de s’adresser aux jeunes générations qui arrivent. »
Le silence de la génération Z en Tchéquie
« La génération Z manifeste partout en Europe. Pourquoi les jeunes Tchèques restent-ils silencieux ? » s’interroge l’hebdomadaire Respekt. Les motifs de mécontentement ne manquent pourtant pas, à commencer par les difficultés d’accès au logement et le sous-financement de l’éducation. Le magazine avance notamment l’explication suivante :
« Les jeunes Tchèques d’aujourd’hui sont les héritiers directs des révolutionnaires de 1989. Ceux qui ont aujourd’hui entre 20 et 30 ans ont grandi avec l’idée, transmise par leurs parents, qu’ils vivaient dans le meilleur des mondes possibles. Mais en grandissant, ils ont découvert que le monde avait changé depuis longtemps. Un diplôme et un bon emploi ne suffisent plus, par exemple, à leur garantir une sécurité financière. Pourtant, ils ne savent pas manifester. Ni eux ni leurs parents n’ont appris à exprimer et à accepter la contestation citoyenne sans y voir une forme de dénigrement de la liberté conquise en 1989. Mais cette situation pourrait évoluer rapidement, sous l’effet des liens toujours plus étroits que les jeunes du monde entier tissent en ligne et de l’aggravation des crises. »
Le boom de la clôture de jardin en béton
« Les villages et les banlieues tchèques sont envahis par de hautes clôtures en béton. » C’est le constat dressé par l’auteur d’un article publié sur le site Seznam Zprávy. Ces clôtures sont particulièrement répandues dans les nouveaux lotissements périurbains, mais aussi autour de nombreuses maisons de campagne en cours de rénovation. Autrefois, les maisons et les jardins étaient délimités par des palissades en bois, du grillage ou diverses installations artisanales. Aujourd’hui, ces délimitations cèdent souvent la place à de hautes clôtures en béton, qui s’apparentent davantage à des murs.
« Leurs partisans avancent toute une série d’arguments pour justifier ces fortifications. Le plus courant consiste sans doute à affirmer que le propriétaire a, après tout, droit à sa vie privée, quelle que soit la signification qu’il donne à cette notion. Dans cette logique, personne n’a le droit de regarder dans son jardin, et encore moins d’engager la conversation avec lui par-dessus la clôture. »
Si quelqu’un s’oppose aux clôtures en béton, c’est souvent pour souligner à quel point elles sont laides. Mais les défauts esthétiques, selon le chroniqueur du magazine, sont le moindre des problèmes :
« La prolifération des clôtures opaques défigure l’espace public. Elle nuit aux relations humaines et prive les habitants de tout contact avec leurs voisins. Les promenades dans les rues pittoresques bordées de maisons et de jardins se transforment ainsi en parcours dans un couloir gris et déprimant. Ces clôtures font obstacle aux déplacements de la petite faune, contribuent à réchauffer inutilement leur environnement et sont, de surcroît, particulièrement inesthétiques. Mais elles présentent aussi d’autres inconvénients, moins évidents. La frontière entre espace privé et espace public n’est pas toujours clairement définie : dans certains endroits, les deux s’entremêlent et se prolongent l’un dans l’autre. Or, un mur de béton vient détruire cette précieuse zone de transition. »




