Radio Prague International : 90 ans dans le cœur des auditeurs (5e épisode)
Radio Prague International fête ses 90 ans. À cette occasion, nous vous proposons de retracer l’histoire de la station des années 1930 jusqu’à nos jours. Dans ce cinquième épisode, retour sur le lien étroit qui s’est tissé au fil des décennies entre la station et ses auditeurs.
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Dès ses débuts, en 1936, la voix de Radio Prague trouve son public, et les premières réactions ne tardent pas à affluer. Elles arrivent de Chine, d’Afrique et même d’Australie. Un lien étroit se tisse rapidement entre la station et ses auditeurs. Aux États-Unis, les expatriés tchécoslovaques sont prêts à payer le prix fort pour s’offrir un poste de radio et écouter Radio Prague. La rédaction pragoise reçoit, quant à elle, régulièrement de chaleureuses lettres et, parfois même, quelques petites attentions de ses auditeurs…
« J’étais en charge de la correspondance avec les compatriotes slovaques. Nous recevions des lettres amicales, souvent non conventionnelles, auxquelles nous répondions personnellement. Il arrivait souvent qu’on nous envoie, à nous, les présentateurs, un ou deux dollars pour acheter des cigarettes ou une bière. Je me souviens aussi qu’à l’occasion d’un rassemblement du Sokol, l’un de nos auditeurs slovaques de Cuba nous avait rendu visite. Il s’appelait Juan Mata – ou plutôt Jano Mata en slovaque – et m’avait apporté de Cuba une boîte d’excellents cigares », confiait l’ancien présentateur Juro Horvát, qui avait rejoint les émissions dites en ondes courtes en avril 1937.
Mais parfois ce sont des surprises encore plus extraordinaires qui attendent les journalistes de Radio Prague, comme en a fait l’expérience la présentatrice très populaire de l’entre-deux-guerres, Zdeňka Walló :
« Un jour, une énorme caisse est arrivée à son bureau à la Radio tchécoslovaque. Elle était semblable à un coffre-fort, doublée de métal à l’intérieur. Elle contenait une magnifique peau de tigre, authentique, tannée, souple et merveilleusement colorée. Elle était accompagnée d’une lettre d’un compatriote, fervent auditeur de la station, installé au Bengale ou en Australie, je ne sais plus exactement. Ses mots étaient chaleureux et il remerciait Madame Walló pour la joie que sa voix lui procurait lorsqu’elle lui parlait depuis l’ancienne patrie », se souvient l’ancien rédacteur František Kamil Zeman.
Des auditeurs par millions à travers le monde entier
Dans les décennies qui suivent la création de la station, le nombre de lettres d’auditeurs ne cesse de croître. Et pour cause, lorsque Radio Prague revient sur les ondes après la Seconde Guerre mondiale, le nombre de langues dans lesquelles elle s’adresse au monde augmente considérablement. Les émissions sont diffusées non seulement en anglais, en allemand et en français, mais aussi en suédois et en sorabe. Plus tard, alors que Radio Prague se tourne de plus en plus vers les auditeurs des pays du tiers-monde, l’arabe et le swahili viennent également s’ajouter à la liste. Pendant un temps, Radio Prague diffuse même dans une langue autochtone d’Amérique du Sud : le guarani.
« Nous avons des auditeurs sur tous les continents du monde. Ils se comptent par millions. Les études menées jusqu’à présent nous ont montré que la plupart d’entre eux sont âgés d’une trentaine d’années. Il s’agit donc d’une génération qui, au cours des dix prochaines années, exercera une influence considérable sur l’histoire de l’humanité », prédisait en 1975 le directeur des émissions internationales de l’époque, Vladimír Vipler.
Et le gagnant est…
Dans les années 1960 et 1970, les auditeurs étant très nombreux, Radio Prague leur accorde une attention toute particulière. Elle diffuse leurs lettres à l’antenne et, de temps à autre, généralement à l’occasion de grands anniversaires, organise des concours radiophoniques à leur intention avec de nombreux lots à la clé.
« Et maintenant, place à ce que vous attendez tous avec impatience : le tirage au sort du concours des émissions internationales de la Radio tchécoslovaque, organisé à l’occasion du quinzième anniversaire de la libération de la Tchécoslovaquie. Nous allons demander à Silva Daníčková de remuer l’urne. C’est fait. Le premier numéro a été tiré. Permettez-moi d’annoncer le premier gagnant. Il s’agit de Karl Steiger, de Sankt Georgen im Schwarzwald en République fédérale d’Allemagne. Il remporte un voyage en Tchécoslovaquie. »
« Un jour, un Égyptien est venu nous voir. Il avait remporté le premier prix du concours. Il s’intéressait de près à la politique et à l’évolution de la Tchécoslovaquie. Il posait toujours des questions pertinentes et était un fin connaisseur du pays. Il a finalement été invité en Tchécoslovaquie, où il est resté environ une semaine ou dix jours », se souvient Mufid Jazairi, qui a travaillé pendant vingt ans à la rédaction arabe. Son épouse de l’époque, Pavla Jazairiová, qui travaillait à la rédaction francophone destinée à l’Afrique, se rappelle, quant à elle, avoir accompagné l’un des gagnants du concours pendant plusieurs jours à travers Prague.
« Je me souviens avoir accueilli un jeune homme de Guinée qui s’appelait Djaloma Madukone. Nous étions allés le chercher à l’aéroport et, sur le chemin vers le centre-ville, il nous avait expliqué la différence entre le grand et le petit boubou – ces longues robes traditionnelles portées en Afrique de l’Ouest. Nous l’avons ensuite emmené sur les hauteurs de Hradčany. En découvrant Prague, il s’était étonné de voir tant de vieilles maisons et ne comprenait pas pourquoi, à l’époque, on ne les démolissait pas. »
Les clubs d’auditeurs de Radio Prague, relais d’influence du régime
Le contact avec les auditeurs constitue alors, d’une certaine manière, un moyen d’influence idéologique. Cela devient particulièrement manifeste avec l’apparition, en partie spontanée et en partie organisée, des clubs d’auditeurs de Radio Prague, qui se développent surtout en Afrique, en Asie et en Amérique latine. L’historien de la radio et archiviste Tomáš Pánek explique :
« Ces clubs ont émergé à peu près au tournant des années 1950 et 1960, au moment de la décolonisation. De nouveaux États faisaient leur apparition et réfléchissaient à leur orientation idéologique et à leur avenir. Ces populations s’intéressaient fortement au socialisme. Et l’écoute des émissions internationales tchécoslovaques leur fournissait, en quelque sorte, des modèles pour construire ce socialisme et en comprendre ses valeurs.
« Un peu partout, des clubs ont donc commencé à s’organiser. Il y en avait réellement des dizaines dans le monde entier. Ils ne se limitaient pas à écouter la radio. Certains tentaient de retranscrire à l’écrit ce qu’ils apprenaient sur les ondes, pour ensuite le diffuser dans leurs pays respectifs. Ils cherchaient ainsi à favoriser la propagation des idées socialistes véhiculées par les émissions tchécoslovaques – la Tchécoslovaquie étant devenue pour eux une sorte de pays modèle. »
Dans les années 1960 et 1970, on dénombre quelque six cents clubs d’auditeurs de Radio Prague à travers le monde. Chaque année, la station leur envoie deux cent mille colis contenant des cadeaux publicitaires. Le succès de ce vaste réseau de clubs ravit la rédactrice en chef adjointe de l’époque Jana Špíšková qui déclarait dans une interview accordée en 1978 :
« Depuis 1959, année où le premier club a été créé à Cuba, partout à travers le monde des jeunes se sont spontanément assis autour d’un poste de radio pour écouter ensemble, puis discuter de ce qu’ils avaient entendu. C’est ainsi que, progressivement, de nombreux clubs ont commencé à se former dans les pays d’Afrique, d’Amérique latine, du monde arabe et d’Asie.
« Nous correspondons régulièrement avec eux. Les clubs nous écrivent très activement pour nous parler de leurs activités et de leurs opinions sur nos émissions, qu’ils écoutent puis dont ils discutent. Ils posent des questions, demandent des documents sur tel ou tel sujet et organisent des expositions.
« Leurs activités sont très variées. On joue même au football aux couleurs de notre station. À Damas, par exemple, nous leur avons envoyé des tee-shirts à l’effigie de Radio Prague pour leur match contre le club de Radio Berlin International. Malheureusement, je ne me souviens plus s’ils ont gagné. »
Dans les années 1970, les émissions internationales de la Radio tchécoslovaque reçoivent jusqu’à cent cinquante mille lettres par an du monde entier.
« Je me souviens que nous recevions souvent du courrier d’Irak et d’Égypte, mais la plupart des lettres venaient d’Afrique du Nord : d’Algérie, du Maroc et de Tunisie.
« Il y avait bien sûr des lettres qui abordaient des aspects politiques, mais beaucoup de gens s’intéressaient aussi à la culture et au sport. La majorité de nos auditeurs étaient de jeunes gens », note Mufid Jazairi, ancien rédacteur de la rédaction arabe.
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Les clubs de Radio Prague sont particulièrement actifs. Ils publient leurs propres bulletins, organisent des débats et informent régulièrement la rédaction pragoise de leurs activités.
« Dernièrement, par exemple, nous avons reçu des nouvelles d’Inde. Le club nous informait que, durant le mois de février, il avait consacré ses activités aux droits de l’homme. La grande majorité des membres du club a participé à une discussion sur ce thème et tous ont exprimé leur opinion sur la situation dans les pays africains ainsi qu’au Chili », confiait l’ancienne rédactrice en chef adjointe Jana Špíšková.
De la politique, mais pas que
Bien sûr, tous les auditeurs ne vivent pas uniquement au rythme de la politique. Les émissions destinées à l’Europe occidentale se doivent notamment d’être plus modérées sur le plan idéologique et de présenter les informations sur la construction du socialisme sous une forme un peu plus digeste. Antonio Casado, qui a travaillé à la rédaction espagnole pendant toutes les années 1970 et 1980, explique :
« Beaucoup d’Espagnols travaillaient à l’étranger, que ce soit en Allemagne de l’Ouest, en France, en Suisse ou encore en Italie. Pour eux, nous avions créé une émission musicale, dans laquelle nous diffusions de la musique espagnole typique : du flamenco et ce genre de choses. Les auditeurs réagissaient vivement à ces émissions. Ils nous demandaient de passer telle chanson ou tel interprète.
« L’émission musicale était de loin celle qui suscitait le plus de réactions peut-être aussi parce qu’il n’y était pas ou peu question de politique. »
Ivana Vonderková, qui a rejoint la rédaction latino-américaine en 1980, complète :
« La plupart des auditeurs étaient favorables à notre système, donc cela ne posait pas vraiment de problème. Mais certains débattaient avec nous de ce qu’ils jugeaient plus juste. Ils s’imaginaient qu’ici, nous étions tous en permanence sous surveillance policière, ce qui n’était que partiellement vrai.
« Ils n’avaient tout simplement aucune idée de la manière dont on vivait réellement ici. C’est pourquoi nous abordions aussi, dans nos émissions, des aspects plus légers : le fait que les gens ici s’intéressent beaucoup à la culture et s’y consacrent, qu’ils font du sport, que les séjours dans les chalets sont très populaires.
« Nos auditeurs s’intéressaient également beaucoup à nos châteaux et à nos palais. Notre émission intitulée ‘Nous voyageons’ suscitait toujours un vif intérêt auprès des auditeurs. Je pense donc que, bien plus que notre politique, ce qui les intéressait avant tout, c’était notre culture, notre histoire et la vie quotidienne des gens ordinaires chez nous. »
Le cas à part des marins tchécoslovaques
Parmi les auditeurs réguliers de Radio Prague, on retrouve aussi un groupe un peu particulier, celui des marins tchécoslovaques...
« Les marins constituaient un cas à part. À l’époque où existait encore la flotte de la navigation tchécoslovaque, les marins n’avaient que très peu de contacts avec le monde extérieur. Ils procédaient donc de la manière suivante : le radiotélégraphiste captait nos informations, les retranscrivait à la machine à écrire, puis les affichait sur un panneau d’information, où les marins pouvaient les lire », se souvient Zdeňka Kuchyňová, qui travaille depuis la fin des années 1980 à la rédaction tchèque, c’est-à-dire la rédaction destinée aux expatriés tchèques.
Radio Prague, à jamais la station de cœur de ses auditeurs
Après la révolution de Velours en 1989, les clubs d’auditeurs disparaissent finalement, tout comme les marins tchécoslovaques au cours des années 1990. Mais les lettres adressées aux émissions internationales continuent d’affluer. De nombreux auditeurs ont, grâce à Radio Prague, développé un lien chaleureux avec la République tchèque et, lorsqu’ils sont de passage à Prague, ils ne manquent jamais de faire un détour par la rédaction.
« Je me souviens qu’un jour, un groupe venu d’Australie est venu nous rendre visite. Ils étaient peut-être une trentaine. Ils sont venus directement à notre étage. Devant le bureau du directeur se trouvait alors un grand foyer. Ils s’y sont alignés et se sont mis à chanter Čechy krásné, Čechy mé [‘Belle Bohême, ma Bohême’]. Et ce n’était pas parce que quelqu’un les y aurait poussés ou quoi que ce soit. Ils avaient tout simplement cela en eux », se souvient Jozef Kubeczka.
Parmi les nombreux fidèles auditeurs de la station, figure, par exemple, Wolfgang Brodöhl, de Munich, qui a commencé à écouter les émissions internationales tchécoslovaques en 1968 :
« J’écoutais beaucoup d’autres stations, mais Radio Prague est vraiment une affaire de cœur pour moi. J’aime le fait qu’elle fournisse des informations très objectives. Elle n’est pas liée à un parti, mais elle est au contraire critique. Je suis l’actualité tous les jours. »
Malgré les années, les auditeurs n’oublient pas leur radio de cœur. Le directeur de la rédaction espagnole, Daniel Ordoñez, se souvient à cet égard d’un message touchant reçu par courriel en 2025 :
« Nous avons reçu de Barcelone, en Catalogne, un très beau message de la fille d’un monsieur âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Elle nous racontait que son père se souvenait encore d’avoir remporté, lors d’un concours organisé par Radio Prague, une machine à coudre. Elle nous a envoyé des photos de cette machine. C’est très émouvant de constater que nous avons fait partie de la vie de tant de personnes. »
Les auditeurs continuent toujours d’écrire à Radio Prague – aujourd’hui, principalement par courrier électronique. En janvier 2026, par exemple, la station a reçu un message en provenance d’Égypte. M. Mohamed Abdel Raheim y félicitait Radio Prague International à l’occasion de son 90ᵉ anniversaire et lui souhaitait encore de nombreuses années de succès.
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