Štěpán Zavřel, le plus italien des peintres tchèques
Si vous vous rendez cet été dans la province de Trévise, dans le nord-est de l’Italie, ne manquez pas de visiter la petite ville de Sàrmede et notamment son Museo Zavrel. Ouvert il y a vingt ans, en 2006, il abrite près de 80 œuvres de l’artiste tchèque Štěpán Zavřel (1932-1999) qui a vécu en Italie pendant près de quarante ans, après avoir quitté la Tchécoslovaquie communiste en 1959. Il a laissé une empreinte indélébile dans la région, en réalisant près de 70 fresques sur des bâtiments publics et privés, à Sàrmede et dans ses environs.
« Quand vous demandez aux Italiens s’ils connaissent Štěpán Zavřel, ils vous répondent : ‘mais bien sûr, c’est notre artiste !’ », affirme Marie Dufková, cousine éloignée du peintre. Dans son appartement situé à Prague-Vinohrady, à deux pas du siège de la Radio tchèque, cette dame pleine de vie qui approche des 89 ans sort de sa bibliothèque de nombreux livres pour enfants illustrés par Štěpán Zavřel, ainsi que ses photos et lettres, toujours accompagnées de dessins.
« Son père était tailleur et sa mère couturière. Ils avaient un atelier ici à Prague, avec deux employés. Comme il s’agissait de petits commerçant et en plus des catholiques, leur activité a été interdite par le régime communiste et leur fils Štěpán, très doué pour les arts plastiques n’a été admis dans aucune école artistique après avoir passé son baccalauréat », raconte Marie Dufková.
Cela n’a pas empêché le jeune homme de fréquenter des conférences aux Beaux-Arts de Prague, mais surtout de se former auprès du légendaire créateur de films d’animation Jiří Trnka dans son studio « Bratři v triku » où il a d’abord travaillé comme dessinateur, puis comme assistant animateur. En 1958, il collabore au célèbre film d’animation « La Création du monde » (« Stvoření světa ») dessiné par Jean Effel et réalisé dans les studios de Barrandov.
Un an plus tard, Štěpán Zavřel, alors âgé de 27 ans, quitte la Tchécoslovaquie communiste dans des circonstances dramatiques.
Émigration via l’Albanie
« Un jour, j’ai croisé Štěpán dans le tram. Il m’a dit : ‘Personne ne le sait, mais j’ai une petite amie ici à Prague. On va être obligés de se séparer.’ En effet, quelques mois plus tard, il a disparu », se souvient Marie Dufková.
« Je ne pouvais pas faire de compromis, vivre dans un pays où on m’empêchait de m’exprimer librement, de voyager, de connaître une autre réalité… Alors j’ai décidé de m’exiler lors d’un voyage organisé en Albanie », a raconté plus tard Štěpán Zavřel à ses amis, dont les témoignages ont été recueillis par Marina Tonzig, historienne de l’art italienne et spécialiste de l’œuvre de Štěpán Zavřel. Dans un article publié en 2009 dans la revue tchèque « Souvislosti », elle raconte :
« Štěpán Zavřel et son ami Václav Klikar ont choisi l’Albanie, car c’était le seul pays d’Europe de l’Est situé à proximité immédiate de l’Ouest et où il était possible de se rendre dans le cadre de voyages collectifs. Ils avaient un plan d’évasion : ils tenteraient soit de franchir illégalement la frontière albanaise avec la Grèce depuis Tirana, soit de rejoindre l’île de Corfou depuis une île albanaise proche du lac Butrint. Mais une fois sur place, confrontés à la situation politique complexe à la frontière gréco-albanaise et étant sous la stricte surveillance de la police secrète, ils se sont rendu compte que leur plan était irréalisable. Toutefois, pendant le voyage de retour, il se passe un imprévu : pour des raisons techniques, l’avion est contraint d’atterrir à Belgrade. Les passagers sont rassemblés dans une zone de transit et doivent y rester sous haute surveillance policière, en attendant leur vol pour Prague. Zavřel et Klikar ne peuvent même pas se parler, mais ils sentent tous les deux qu’il s’agit d’une occasion unique de s’enfuir. Finalement, Klikar renonce, mais Zavřel, lui, décide de tenter le coup. Il demande la permission d’aller aux toilettes. Afin de ne pas éveiller les soupçons, il ne prend rien de ses affaires, juste son inséparable caméra Paillard 16 mm. C’est ainsi que commence son évasion. »
Après le départ de son avion, Štěpán Zavřel est toutefois arrêté par la police yougoslave et déporté dans un camp de prisonniers, d’où il réussit à s’enfuir une fois de plus pour franchir, fin août 1959, soit environ deux mois après avoir quitté Prague, la frontière italienne. Profondément marqué par cette deuxième évasion difficile, il n’en parlera que rarement, paraît-il, à ses amis. Après être passé par plusieurs camps de réfugiés, Štěpán Zavřel débarque finalement à Rome, où il s’inscrit, à l’Accademia di Belle Arti. Il y étudie la peinture et l’art graphique et obtient son diplôme en 1961.
À partir des années 1960, l’artiste tchèque expose ses travaux Italie, mais également en Norvège et en Allemagne. Jusqu’en 1965, il travaille dans le studio des célèbres réalisateurs de films d’animation Giulio Giannini et Emmanuele Luzatti et collabore, entre autres à leur film emblématique « La Pie voleuse ». Parallèlement, Štěpán Zavřel réalise ses propres films d’animation et de publicité. Il passe deux années à Munich, où il étudie la scénographie.
De 1965 à 1968, il dirige à Londres la section du film animé du studio Richard Williams.
Riche de toutes ces expériences, il se consacre désormais également à la création et l’illustration de livres pour enfants, pour devenir l’une des personnalités les plus influentes dans ce domaine au XXe siècle. Il combine différentes techniques, dont le découpage et collage, le dessin, les pastels à l’huile et à la cire, l’aquarelle ou encore la xylographie, et développe son style particulier. L’inspiration chrétienne est omniprésente dans son œuvre, mais on y trouve également des références à la culture tchèque, aux contes et légendes de son pays d’origine. Parmi ses albums majeurs parus en français figurent « Le dernier arbre », « Ils suivent l’étoile », « Un rêve à Venise », « La cité des fleurs », « Le pont des enfants » ou « Jacob le clown ». Son dernier grand projet d’illustration est la Bible pour enfants, parue en Italie en 1996 sous le titre « In cammino con Dio ».
Dans les années 1970, les travaux de Štěpán Zavřel sont exposés à Téhéran, à Zurich, à Mexico City ou encore à Johannesburg et l’artiste partage sa vie entre Londres, l’Italie, et l’Allemagne.
La maison-atelier à Rugolo
Durant l’été 1967, un événement important survient dans la vie de Štěpán Zavřel : il achète une maison ancienne en pierre située à Rugolo, sur l’une des collines de Trévise qui surplombent la petite ville de Sàrmede. Au bout de plusieurs années de travaux de rénovation, auxquels ont participé ses nombreux amis, il transforme cette maison en une sorte de « citadelle romane médiévale digne d’un conte de fées », comme écrit Marina Tonzig. Elle poursuit : « Cette demeure spacieuse offre refuge à des amis venus des quatre coins du monde. Elle permet sans doute à Štěpán Zavřel d’apaiser la solitude qui l’accompagnait tout sa vie, telle une marque indélébile de son douloureux destin d’émigré. »
« Sa maison était isolée, mais ses nombreux collègues et artistes, dont moi-même, aimaient s’y rendre. On recherchait la compagnie de Štěpán, il était comme la lumière qui attire des papillons de nuit », se souvient Sergio Simonetti, scénariste, producteur et auteur de films d’animation. Il poursuit :
« La maison se dressait sur une colline et on y accédait par un chemin caché et presque impraticable. La porte principale donnait sur une grande pièce avec une immense cheminée au centre. Il n’y avait pas d’eau chaude et les toilettes étaient une annexe extérieure rudimentaire construite par Štěpán. Il y a vécu jusqu’à sa mort, consacrant son brillant talent à l’illustration de livres et à ses amis qu’il accueillait chez lui, ceux qui étaient de passage comme ceux qui y restaient plus longtemps. »
Depuis les années 1980, Štěpán Zavřel organisait à Rugolo l’École internationale d’illustration pour enfants destinée aux artistes du monde entier. Par ailleurs, il s’agissait du premier établissement d’enseignement dédié à l’illustration en Italie.
« Štěpán donnait des cours de peinture également aux enfants qu’il aimait beaucoup », ajoute Marie Dufková. « Il a fait venir en Italie de nombreux artistes tchèques et tchécoslovaques, avant et après la chute du régime communiste. Moi-même, j’ai pu le rencontrer une fois en Italie, encore sous l’ancien régime. C’était en 1972. Nous ne pouvions évidemment pas voyager à l’Ouest, mais il se trouve que le chœur Kühn, dont j’étais membre, a été invité à Montepulciano pour y donner un concert à l’église locale. J’ai demandé à quelqu’un qui allait de temps en temps en Italie de le dire à Štěpán. Je ne pensais pas qu’il allait venir. Mais il a reçu mon message et, avec un ami tchèque, a fait six heures de route pour descendre de chez lui à Montepulciano. Quand j’ai aperçu depuis la scène son visage barbu, je n’en ai pas cru mes yeux ! Il voulait que j’aille chez lui à Rugolo, avec deux autres chanteurs. On a chanté des chansons tchèques et il a été très ému. C’était comme s’il se retrouvait dans son pays. »
Créateur de fresques
En 1985, Štěpán Zavřel rencontre le prêtre français Joseph Wresinski, fondateur du mouvement des droits de l’Homme ATD Quart Monde, qui a consacré sa vie à la lutte contre la misère et à la défense de la dignité des plus exclus. Séduit par l’art de Zavřel, le père Joseph lui demande de peindre des paraboles bibliques sur les murs de la chapelle du mouvement à Méry-sur-Oise. À partir de ce moment, Stepan Zavřel se passionne pour l’art de la fresque. Avec ses collaborateurs, il décore ainsi d’abord sa maison de Rugolo, pour réaliser ensuite des fresques pour la maison d’une amie à Padoue. Dans les années qui viennent et pratiquement jusqu’à sa mort en 1999, Štěpán Zavřel réalise des dizaines de fresques à Sàrmede et dans sa région, décorant ainsi des maisons de particuliers et des bâtiments publics, tels la mairie, des écoles et des restaurants.
La Fondazione Štěpán Zavřel
En 2006, la ville de Sàrmede inaugure un musée dédié à Štěpán Zavřel et, en 2008, elle baptise une place à son nom. Pour ce qui est de sa maison à Rugolo di Sàrmede, elle est actuellement gérée par les amis de l’artiste qui l’ouvrent au public à des occasions spéciales. La Fondation Štěpán Zavřel perpétue également l’héritage du peintre, illustrateur, graphiste et écrivain tchèque. Elle continue notamment d’organiser à Sàrmede l’exposition internationale d’illustrations pour enfants « Le Immagini della Fantasia », dont la tradition remonte précisément à 1983 et qui accueille chaque année plus de 20 000 visiteurs. Des cours d’illustration y sont aussi dispensés tout au long de l’été, comme l’aurait sans doute souhaité Štěpán Zavřel, plasticien polyvalent, polyglotte et globetrotter qui n’a jamais oublié ses origines tchèques. Malheureusement, ses livres, son œuvre et son engagement restent encore très peu connus dans sa patrie.
Le lien qui relie Sàrmede à la Tchéquie est aujourd’hui cultivé par une poignée d’éditeurs et d’amis de Štěpán Zavřel, mais aussi par la famille de Marie Dufková. Sa fille Marka Míková est l’auteure d’un très beau livre « Dům v Rugolu » (La maison à Rugolo), paru en 2018 aux éditions Book Dock, qui nous plonge, une fois de plus, dans l’univers enchanteur de Štěpán Zavřel.
































