Suicide ou meurtre de Jan Masaryk : « Personne n’a jamais tenu compte de la blessure à la tête »

Jan Masaryk

Des experts de la police ont exhumé, mercredi 2 septembre, la dépouille de Jan Masaryk, ministre des Affaires étrangères dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Une opération qui vise à faire enfin la lumière sur les circonstances du décès du chef de la diplomatie, le 10 mars 1948. Moins d’un mois après la prise du pouvoir par le Parti communiste, le corps du diplomate a été retrouvé inanimé au pied de la fenêtre de son appartement de fonction au palais Černín à Prague. Vice-présidente de l’association « Société pour la recherche sur les crimes du communisme », Václava Jandečková s’est exprimée, pour la Radio tchèque, au sujet des éléments susceptibles de remettre en cause la version officielle des autorités de l’époque, selon laquelle il s’agissait d’un suicide.

Des doutes planent depuis des années autour de la mort de Jan Masaryk. Charlotta Kotíková, qui est la petite-nièce de Jan Masaryk, a elle aussi soutenu la volonté de faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé au palais Černín, le siège de la diplomatie tchèque (anciennement tchécoslovaque), le 10 mars 1948. Selon vous, pourquoi cette exhumation n’a-t-elle eu lieu que maintenant ?

Václava Jandečková | Photo: Martina Schneibergová,  Radio Prague Int.

« La réponse est sans équivoque. Notre association a demandé à plusieurs reprises à madame Kotík(ová) de nous donner son autorisation, car nous étions convaincus que l’exhumation était la seule solution possible pour découvrir la vérité. Mais, bien qu’elle ait déclaré dans les médias qu’elle était favorable à l’enquête et la soutenait, elle ne nous a jamais donné son accord. L’enquête a donc pris fin en 2021. »

Cela signifie-t-il donc que, cette fois, elle vous a donné son accord ?

« Non, nous avons lancé une nouvelle procédure il y a deux ans et demandé à la police que l’exhumation soit effectuée par les autorités judiciaires. Tout en précisant que si celles-ci, au vu des éléments de preuve dont nous disposions, ne souhaitaient pas procéder à cette exhumation, elles nous en donnent au moins l’autorisation afin que nous puissions la réaliser à nos frais, en présence d’experts. »

C’est donc finalement la police qui a décidé de procéder à l’exhumation.

Charlotta Kotik | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

« Tout à fait.  Nous avions certes le soutien de la commune de Lány, où est enterré Jan Masaryk, et de l’Administration du Château de Prague, mais partout était exigée l’autorisation de madame Kotík(ová). Et ce, même si je pense que cela n’était pas nécessaire, d’une part car sa famille n’est pas propriétaire de ce caveau, et d’autre part car elle ne s’en occupe pas et ne paie pas de redevances. Mais même si nous avons découvert que cette autorisation n’était pas nécessaire, cela n’en restait pas moins une question de courtoisie. Il s’agit quand même de son ancêtre. »

Photo: Jana Káninská,  ČRo

Les experts vont réaliser un scanner, un scan 3D du corps ainsi qu’une radiographie des restes. Selon vous, quelles questions l’exhumation pourrait-elle contribuer à éclaircir ?

« La première chose à faire sera d’abord de vérifier que les restes osseux sont bien ceux de Jan Masaryk, par exemple pour écarter l’hypothèse selon laquelle il aurait fini ses jours dans un kibboutz israélien. »

Jan Masaryk | Photo: ČT

« Puis une grande attention sera portée aux zones où des traces de blessures pourraient être constatées. Il s’agit principalement de la région du cervelet, où Jan Masaryk aurait présenté un petit trou suspect, qui a été signalé tant par le docteur Teplý dans son témoignage à l’époque, qui a été transmis à l’étranger, que par madame Topinková*, qui, elle, a témoigné devant le parquet général tout en étant filmée, ce qui constitue un témoignage direct. »

« Cette petite perforation était entourée de traces de brûlure et de sang séché. Il pouvait s’agir d’une blessure par balle, ou éventuellement d’un coup tiré avec un pistolet d’abattage, qui aurait pu simplement assommer ou paralyser Jan Masaryk. »

Vous faites également état d’une blessure présumée à la tête. Comment avez-vous obtenu cette information ?

Photo: Jan Špička

« Il ne s’agit pas d’une blessure présumée. Le rapport d’autopsie du professeur Hájek, daté du 10 mars 1948, mentionne explicitement une blessure à la tempe droite. Mais les enquêteurs ont ignoré notre avertissement concernant la présence de cette blessure. J’en ai également parlé au Sénat devant le procureur général, lors d’une table ronde, mais cela est resté sans suite. »

« J’ai rencontré l’un des enquêteurs qui avaient procédé à l’analyse de la chute lors de la dernière enquête. Je lui ai fait remarquer que leur analyse ne pouvait pas être bonne, car ils n’avaient pas tenu compte précisément de cette blessure à la tempe droite. Malheureusement, ils n’ont ni modifié leur analyse, ni signalé cette information à la police. »

« Ce qui se trouve dans le procès-verbal de l’autopsie, est une chose, mais il existe également des photos qui, bien sûr, étaient interdites chez nous (dans l’ancienne Tchécoslovaquie). On ne trouve donc aucune documentation de cette blessure aux Archives nationales. Les seules choses que l’on y trouve, c’est ce que la Sécurité d’État (la StB – la police secrète communiste) a autorisé. Les clichés dont je parle circulent toutefois à l’Ouest. Jaroslav Houf a lui aussi pris Jan Masaryk en photo, ce qui lui a d’ailleurs valu d’être emprisonné. »

Le matin du 10 mars 1948,  le corps sans vie de Jan Masaryk est retrouvé au pied de la salle de bain de son appartement de fonction,  au ministère des Affaires étrangères,  photo: Centrum pro dokumentaci totalitních režimů

Il sera désormais possible de se faire une idée plus claire de ce qui s’est réellement passé. L’enquête précédente sur la mort de Jan Masaryk, qui avait été menée par l’Office d'enquête sur les crimes du communisme, avait toutefois abouti, en 2021, à un résultat ambigu. Quels nouveaux éléments ont été mis au jour depuis lors ? 

« Comme je l’ai dit, personne n’a jusqu’à présent jamais tenu compte de la blessure à la tête, ni de la plaie ouverte. C’est précisément ce qui rend l’analyse de la chute totalement erronée, et c’est pour cette raison que l’on a commencé, à tort, à envisager l’hypothèse d’un accident malheureux ou d’un suicide. Or, aucune de ces deux hypothèses ne repose sur des éléments concrets. »

« Entre-temps, j’ai mis la main sur d’autres documents, notamment en France, concernant précisément la blessure que Jan Masaryk présentait derrière l’oreille. Parallèlement, j’ai réussi à retrouver la famille du docteur Teplý. C’est lui qui a procédé à l’autopsie du corps et le rapport qu’il a rédigé à l’époque devait bien évidemment également satisfaire les besoins du ministère de l’Intérieur. »

« Mais ce même docteur Teplý a ensuite rédigé un témoignage décrivant le déroulement de la matinée (suivant la mort de Jan Masaryk), dans lequel il mentionnait avoir découvert un petit trou derrière l’oreille, dont il était alors convaincu qu’il s'agissait d’une blessure par balle. Il a également constaté d’autres blessures, contusions et écorchures sur tout le corps. »

« Les jambes de Masaryk, ou plutôt ses pieds, ne lui semblaient pas non plus être dans un état normal. Il a fait remarquer qu’ils avaient pu être brisés par des coups portés avec un objet contondant et dur. »

La plaque commémorant le lieu de la mort de Jan Masaryk dans la cour du Palais Černín | Photo: Filip Jandourek,  ČRo

Cuisinière du palais Černín, Anna Topinková était l’épouse de l’intendant des lieux. Elle a été l’une des premières personnes à voir le corps de Jan Masaryk après son transfert de la cour vers l’appartement ministériel. En 1968, elle a témoigné devant la Télévision tchécoslovaque et le Parquet général, remettant en cause la version officielle communiste faisant état d’un suicide. Parmi les points clés de son témoignage, elle a déclaré avoir été la seule à s’approcher du corps, caressant le visage et les mains de Masaryk. Elle a affirmé avoir remarqué que son cou était entièrement bleu et a décrit précisément avoir vu, derrière l’oreille du ministre, un petit trou de la taille d’un petit pois, entouré de sang noirci

Auteurs: Věra Štechrová , Guillaume Narguet | Source: iROZHLAS.cz
mot-clé:
lancer la lecture