Ukraine : « Tu te réveilles chaque matin et tu attends ce message, cet appel »
Diplômée en sound design de la FAMU de Prague, Victoriia Kralko a passé des mois à rassembler des appels téléphoniques et des messages d'Ukrainiens séparés par la guerre – soldats, réfugiés, familles sans nouvelles. Née à Prague de parents ukrainiens, elle a rassemblé ces enregistrements dans Hovory (Conversations), une série audio qui vient de remporter le prix du meilleur livre audio tchèque de l'année 2025. Cet entretien a été enregistré vendredi dernier. Quelques heures plus tard, l'un des personnages principaux du premier épisode, Serhiy – le défenseur d'Azovstal dont la femme Mila lui laissait des messages vocaux quotidiens depuis plus de quatre ans – était libéré dans un échange de prisonniers entre la Russie et l'Ukraine.
Nous enregistrons cet entretien dans notre studio de radio. Vous connaissez bien cet environnement puisque vous travaillez avec le son. Comment avez–vous développé ce lien avec le son ?
« J'ai étudié le sound design à la FAMU, l'Académie du cinéma de Prague. J'ai découvert que le son, indépendamment de l'image, est aussi un outil narratif très puissant. »
Quand avez–vous réalisé que ces conversations – appels, messages vocaux, SMS – pourraient servir de base à votre projet ?
« Ces communications, je les connaissais de ma propre vie. C'est comme ça que tout a commencé, parce que j'ai eu ces conversations avec mon cousin, qui a rejoint les forces armées fin 2022. »
« Pendant un temps, lui et sa famille ont commencé à ne communiquer que par téléphone, parce qu'il était en permanence sur la ligne de front. Et j'ai réalisé comment la guerre avait changé le lien humain et les relations – comment elle les avait transformés et projetés dans l'espace virtuel. »
C'est donc la communication avec votre cousin qui vous a mis cette idée en tête. Et ensuite, comment avez–vous réuni les autres témoignages ?
« La première personne, c'est Mila, du premier épisode. Mila est une femme de Marioupol, la femme d'un défenseur d'Azovstal – Serhiy, qui est malheureusement toujours prisonnier en Russie à ce jour. [Cet entretien a été enregistré le vendredi 23 mai. Ce même jour, après plus de quatre ans de captivité, Serhiy a été libéré dans le cadre d'un échange de prisonniers entre la Russie et l'Ukraine. Mila a appris la nouvelle après la fin de cette conversation, ndlr.] »
« Je l'ai rencontrée lors d'une réunion de soutien aux défenseurs d'Azovstal ici à Prague. C'était un tout petit rassemblement. Je l'ai vue – je savais qu'elle était la femme d'un défenseur d'Azovstal parce qu'elle avait un drapeau. Il était noir, avec un grand nom, son visage, et le mot Marioupol. J'étais intimidée, mais je me suis approchée d'elle et lui ai demandé si elle voulait bien me parler de son expérience - que j'étais étudiante à l'époque, que je voulais faire un projet sur la guerre en Ukraine, et que la question des prisonniers en Russie m'importait beaucoup. Elle a accepté. J'avais peur qu'elle refuse, mais elle voulait parler, vraiment. »
C'est décrit dans le premier épisode - la façon dont elle quitte Marioupol détruite et arrive ici en Tchéquie. Elle avait tout sur son téléphone. C'est comme ça que vous avez reconstitué l'histoire ?
« Non, ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. Elle n'habite pas à Prague, alors je suis allée la voir, dans une petite ville tchèque. Je me suis assise avec elle et j'ai d'abord fait un entretien. Elle m'a raconté son expérience, et je lui ai demandé si elle avait des nouvelles de son mari. Elle m'a dit qu'elle lui écrivait et lui enregistrait des messages vocaux chaque jour - parfois plusieurs fois par jour. »
« À ce moment–là, cela faisait deux ans depuis le début de l'invasion. Pendant deux ans sans interruption, elle lui avait enregistré des messages chaque jour, qu'il n'avait jamais reçus puisqu'il n'a bien sûr pas de téléphone en prison. Et elle attend sa réponse. J'ai trouvé ça très fort - cette communication sans réponse possible, où l'on attend que l'autre réponde, et c'est ce qu'on veut plus que tout. Qu'il le voie, qu'il réponde. On se réveille chaque matin et on attend ce message, cet appel, ce message vocal. »
« Elle a eu beaucoup de courage de me confier toutes ses conversations. Elle m'a envoyé les enregistrements vocaux, et nous avons aussi essayé de reconstituer ses appels téléphoniques des premiers jours de la guerre et les trois appels qu'elle avait eus avec lui en prison - très courts, une trentaine de secondes chacun, et déjà vieux de trois ans à l'époque. »
Pas de son original ni de son de bombardements
Ces appels et ces messages sont en ukrainien - mais votre série audio est en tchèque. C'est quelque chose à quoi nous sommes souvent confrontés à la radio, devoir doubler des témoignages dans la langue dans laquelle on diffuse. À quel moment avez–vous décidé de ne pas utiliser le son original ?
« Dès le début, nous avons décidé de ne pas utiliser le son original. J'avais promis à tous ceux qui m'avaient confié leurs histoires et leurs moments les plus intimes - parce que les conversations téléphoniques sont très intimes - que je n'utiliserais pas les vrais enregistrements. »
« Je pense que certains l'auraient accepté, mais c'est ainsi que nous avons conçu le projet. Il s'agissait de faire donner leur voix - leur voix tchèque - à ces personnes par des acteurs tchèques, ce qui était aussi, je crois, un moment fort en soi, parce que nous connaissons ces voix au cinéma, à la radio, et les voilà qui s'identifient à quelqu'un qui a vécu la guerre. »
Pouvez-vous citer les noms de certains des principaux acteurs ?
« Oui - par exemple Pavla Beretová, qui a prêté sa voix à la fille de ma grand–mère, qui apparaît elle aussi dans un épisode. Elle était formidable. Et Jitka Sedláčková a joué ma grand–mère . Daniel Krejčík était remarquable. Et bien sûr Anna Fialová et Miloslav König, qui ont joué Mila et Serhiy de Marioupol. »
Ce sont des conversations très fortes, parfois bouleversantes, et certaines ont dû être particulièrement dures à rejouer en studio.
« Oui, c'était dur. Mais la réalisatrice, Bela Schenková, est incroyable - elle a vraiment su transformer ce qui était sur le papier en quelque chose de vécu. Les acteurs, par exemple, avaient leur téléphone contre l'oreille en permanence. Quand ils tapaient leurs réponses, ils ne lisaient pas le texte - ils tenaient leur téléphone en main, jouant vraiment à travers l'appareil. C'était l'idée de Bela, et c'est ce qui a rendu tout ça authentique. »
Il y a aussi les effets sonores - on reconnaît le son d'un message envoyé, mais c'est très discret et ça devient très naturel.
« Oui, notre sound designer a fait quelque chose de très subtil, laissant vraiment la place à la voix, parce que c'est la voix qui porte tout. Les effets sonores sont en arrière–plan, mais ils sont là. »
« Et nous ne voulions pas le son des bombardements, des explosions, des sirènes d'alerte aérienne - nous voulions quelque chose qui soit émotionnellement proche, mais pas exactement ces sons–là, ce qui aurait rendu l'ensemble trop théâtral, trop dramatique. La voix portait déjà le drame. Elle n'avait pas besoin de plus. Et le silence, parfois. »
Adapter la série dans d'autres langues - c'est quelque chose que vous envisagez ?
« Pour une version ukrainienne, je n'y pensais pas au départ, parce que quand j'ai pris cette décision, je pensais que les Ukrainiens vivent déjà ça au quotidien - qu'on n'a pas besoin de le leur dire. »
« Mais ce n'est pas entièrement vrai non plus, parce que tous les Ukrainiens n'ont pas un proche qui sert sur la ligne de front. Et j'ai reçu des messages d'amis ukrainiens qui me disaient : il faut que tu fasses ça en ukrainien, on en a besoin. Alors j'y pense maintenant. »
« Et dans d'autres langues - l'anglais surtout, qui est la lingua franca du monde audio. Ce serait un rêve ! »
Prix du meilleur livre audio de l'année
Comment avez–vous vécu le fait de recevoir le grand prix du livre audio de l'année 2025 ?
« Je n'arrivais pas y croire. J'ai beaucoup apprécié que le jury reconnaisse l'importance de ce projet, parce qu'en tant que personne avec un lien fort à l'Ukraine, ça me pesait depuis des années de voir la guerre que la Russie a déclenchée disparaître peu à peu du débat public et de l'espace médiatique. Cette reconnaissance m'a montré que ça compte encore pour d'autres personnes - qu'ils l'ont écouté et que ça les a touchés. »
Dans le contexte politique tchèque actuel, avec un nouveau gouvernement - et peut–être aussi l'évolution des attitudes envers les réfugiés ukrainiens dans la société ?
« Oui, ça joue aussi. Même si je ne sais pas si ceux qui sont le plus opposés à l'Ukraine pourraient vraiment écouter quelque chose comme ça. Mais c'est un rappel pour ceux qui ne trouvent plus le sujet pertinent ou important - un rappel que ça l'est toujours. »
Des cinq épisodes, lequel vous a le plus marquée ?
« C'est bien sûr l'histoire de Marioupol - celle dont on vient de parler. Elle est restée en moi, elle est toujours là. Mila et moi sommes d'ailleurs devenues de bonnes amies. Je lui écris encore chaque semaine, ou j'essaie. Elle est ici en Tchéquie avec son fils, qui a onze ans, et elle attend toujours Serhiy - maintenant dans sa cinquième année de détention illégale. Il n'a aucune idée que nous avons fait ce projet. Il n'a aucune idée qu'il est devenu le personnage central d'une série audio. Il ne le sait pas, et nous ne savons rien de lui. C'est quelque chose à quoi je pense chaque jour. »
Y a–t–il eu des signes de vie récents par l'intermédiaire de ses camarades d'Azovstal ?
« Pas depuis longtemps. Pendant des mois, rien. L'année dernière, un très jeune soldat - vingt–deux ans, je crois - a été libéré dans un échange de prisonniers. Il a contacté Mila par l'intermédiaire de l'organisation des familles des défenseurs d'Azovstal. Il lui a dit que Serhiy avait encore toutes ses dents, ce qui est bon signe, et qu'il était vivant. Il l'avait apparemment aperçu dans l'une des cellules. Mais il avait aussi été transféré quelque part au fond de la Sibérie. C'est la dernière information que Mila a, et ça fait des mois. »
Dans vos prochains projets, comptez–vous continuer à travailler en lien avec l'Ukraine et ce qui s'y passe ?
« En ce moment c'est ma priorité - pas seulement l'Ukraine, mais aussi dénoncer l'impérialisme et les crimes de guerre russes. L'Ukraine est importante pour moi parce que c'est l'un de mes pays, mais aussi parce que je pense que cette guerre nous concerne tous en Europe. Ce n'est pas seulement une affaire d'Ukrainiens en Ukraine. C'est une affaire d'Européens, de l'avenir de l'Europe, de savoir si nous montrons que le mal ne peut pas aller plus loin. C'est aussi notre avenir. »
Et ce sera encore un projet sonore ?
« Je suis concentrée sur l'audio et l'art radiophonique en ce moment. J'y ai trouvé une vraie passion, et c'est là que je veux continuer. »
Libéré vendredi dernier par les Russes après plus de quatre ans de captivité avec 184 autres prisonniers ukrainiens, Serhiy est actuellement en quarantaine avec un soutien psychologique, avant de pouvoir retrouver Mila et son fils.




