Un chapitre tchèque dans la vie de Jean Genet

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"L'homme que vous appelleriez un salaud sous votre regard objectif, sous mon regard subjectif cesse d'être un salaud." Cette phrase a été prononcée en 1982 au Moulin de la Guéville, près Rambouillet, chez Danièle Delorme et Yves Robert recevant, ce jours-là, un homme qui avait accepté de se faire interviewer. C'était Jean Genet qui répondait aux questions de Bertrand Poirot-Delpech. Genet ne recevait les journalistes que rarement et il refusait en général de parler de lui- même. Ce jour-là cependant il s'est laissé prendre au piège des questions. Il parlait de lui-même, de la langue de ses livres, de sa haine de la société occidentale. Bertrand Poirot-Delpech l'a décrit en ces termes: "Le regard noir que me lance son oeil bleu, c'est celui qu'il devait adresser à ses juges naguère. (...) Il y a de la haine dans sa vois feutrée de grande gentillesse, mais de la haine quand même. Le petit tondu de Mettray que nous avons marqué à jamais pour l'infamie à l'âge où d'autres reçoivent des trains électriques, le petit tondu ne nous pardonnera jamais. Seule différence avec les rancuniers ordinaires: notre dette, il nous la rend en or pur, l'or de pensées sublimes jusque dans l'abjection, l'or de mots inouïs Jusqu'ici Bertrand Poirot-Delpech. Je vous parle aujourd'hui de cet écrivain peu commun, de ce critique terrible de la société occidentale qu'il critiquait non seulement par ses écrits mais par toute son existence, car j'aimerais rappeler ici une étape de sa vie, étape qu'il a passé en Tchécoslovaquie. Il nous en a donné le témoignage dans son Journal du voleur.

Né en 1910, Jean Genet est abandonné par sa mère à l'Assistance publique. A dix ans déjà il est accusé de vol, et cela détermine sa vie errante jalonnée de séjours en prisons et le détache du système social qui s'est déjà détaché de lui. Assistance publique, maison de correction, légion étrangère, prison - telles sont les étapes de cette existence de mauvais garçon qui, au début, n'a rien qui puisse le distinguer des autres jeunes criminels. Il dira plus tard: "Il me semble que, puisque tous mes livres ont été écrits en prison, je les ai écris pour sortir de prison. Sorti de prison, l'écriture n'avait plus de raison d'être. Mes livres m'ont fait sortir de taule, mais après, quoi dire?" Dans ses livres, Genet érige le mal sous toutes ses formes en critère éthique et esthétique. Ainsi voient le jour les romans Notre-Dame des Fleurs, Miracle de la rose, Querelle de Brest et les poèmes d'apparence classique Chant secret. Plus tard, il se lance dans le théâtre et sa carrière de dramaturge n'est pas moins scandaleuse. Les Bonnes, Les Nègres, le Balcon et les Paravents font de Genet l'auteur admiré et haï, le dramaturge français le plus inspiré des années cinquante et soixante. Comment on devient écrivain lorsqu'on n'est que mauvais garçon? En quoi consiste la beauté du crime et des criminels? On trouve la réponse à ses questions dans Journal du voleur, livre autobiographique paru en 1949. C'est dans ce livre qu'on trouve également la description du séjour de Jean Genet dans la ville de Brno.

"Brno, ou Brunn, est une ville de Tchécoslovaquie, écrit Genet. J'y arrivai à pied sous la pluie, après avoir franchi la frontière autrichienne à Retz. Les menus vols que je fis dans les magasins me permirent de vivre quelques jours mais j'étais sans amis, égaré dans un peuple nerveux... (...) La ville de Brno est sombre, mouillée, écrasée par la fumée des usines et la couleur des pierres. Mon âme s'y fût étirée, alanguie, comme dans une chambre dont on a tiré les volets, si pour quelques jours seulement, j'avais pu ne pas me préoccuper d'argent. On parlait à Brno l'allemand et le tchèque. C'est ainsi que les bandes rivales des jeunes chanteurs de rue se faisaient la guerre dans la ville quand je fus accueilli par l'une d'elles, qui chantait en allemand (...) L'un des guitaristes avait une vingtaine d'années. Il était blond, vêtu d'une chemise écossaise et d'un pantalon de velours côtelé. La beauté est rare à Brno, ce visage me séduisait. Je demeurai longtemps à le regarder et je surpris le sourire complice qu'il échangeait avec un gros homme rose, vêtu sévèrement, et qui tenait à la main une serviette de cuir. Quand je m'éloignais d'eux, je me demandais si les jeunes gens avaient compris que leur camarde se vouait aux riches pères de la ville. Je m'éloignais mais je m'arrangeai pour les retrouver plusieurs fois, à différents carrefours. Aucun d'eux n'était de Brno, sauf celui qui devint mon ami et qui s'appelait Michaelis Andritch. Ses gestes étaient gracieux sans être efféminés. Tant qu'il demeura avec moi, il ne se préoccupait jamais des femmes (...) Je lui racontai quelques vols et que j'avais connu la prison : il m'en admira. En peu de jours la qualité de mes vêtements aidant, je fus à ses yeux prestigieux. Nous réussîmes quelques vols et je devins son maître."

Jean Genet poursuit son récit en racontant les exploits des deux jeunes voleurs qui se rendent en Pologne où Michaelis connaît de faux-monnayeurs. Leur espoir d'écouler de faux zlotys se dissipe bientôt, car ils sont arrêtés, deux jours seulement après leur arrivée, pour trafic de fausse monnaie. Ils restent donc en prison, Michaelis pendant trois mois, Jean est libéré après deux mois de détention. Après la sortie de prison ils vivent encore ensemble plusieurs aventures et ensuite ils décident de retourner en Tchécoslovaquie, mais le visa d'entrée leur est refusé. Ils essayent pourtant de franchir la frontière. Leur tentative échoue et ils reviennent à Katowice escortés par deux gendarmes. "Il m'apparut vite qu'en Europe centrale il est difficile de voler sans danger, la police étant parfaite, écrit Jean Genet plus loin. La pauvreté des moyens de communication, la difficulté de franchir des frontières admirablement surveillées m'empêchaient de fuir vite, ma qualité de Français me signalait encore avec éclat. Je remarquai d'ailleurs que mes compatriotes sont rares qui, à l'étranger, sont voleurs ou mendiants. Je décidai de revenir en France et d'y mener, peut être restreignant à Paris seul mon activité, un destin de voleur. Continuer ma route autour du monde, en commettant des larcins plus ou moins importants, me séduisait aussi. Je choisis la France par un souci de profondeur. Je la connaissais assez pour être sûr d'accorder au vol toute mon attention, mes soins; de la travailler comme une matière unique dont je deviendrais l'ouvrier dévoué. J'avais alors vingt-quatre ou vingt-cinq ans."

Le jeune voleur rentre donc en France. Mais il ne s'installe nul part. Il ne trouve pas de foyer car il ne veut pas en trouver. D'abord chassé d'un endroit à l'autre par le crime et la police, ensuite voulant rester un éternel proscrit, même après avoir acquis la gloire littéraire. Il passera sa vie à mettre en cause les valeurs de la société occidentale, cette mère méchante qui l'a mis à l'Assistance publique. Il se rend compte que ce rejet par la société qui l'a réduit à l'isolement avait un prix inestimable car il lui a donné l'indépendance et la liberté spirituelle. Quatre ans avant sa mort il dira non sans une certaine fierté: " Encore maintenant - j'ai soixante douze ans, hein? - je ne peux pas être électeur. Même si vous pensez que ça a peu d'importance, je ne fais pas partie des citoyens français. Il y a des délits que j'ai commis qui n'ont jamais été amnistiés dont un pour vol et une condamnation à deux ans de prison entre autres. Et puis j'ai déserté deux fois..."