A Lipno, les pierres tombales d’un village englouti ressurgissent des eaux
En lien avec la sécheresse persistante, la baisse du niveau du réservoir de Lipno, en Bohême du Sud, a fait ressurgir plusieurs dizaines de pierres tombales de l’ancien village de Dolní Vltavice, submergé à la fin des années 1950 lors de la construction du barrage. Des experts veulent désormais les préserver et leur trouver un lieu de conservation digne de ce nom.
On croirait voir un amas de pierres et de gravats sur les rives du lac de retenue de Lipno mais en réalité, ces vestiges sont bien plus précieux : gravés dessus, des fragments de croix, des traces d’inscriptions et d’ornements funéraires, voire même parfois le nom d’un défunt, tous ces éléments témoignant de la vie d’une communauté disparue sous les eaux.
« Une pierre tombale qui a conservé sa plaque d’inscription intacte appartenait à une fillette née à Pestřice, un village voisin aujourd’hui rattaché à Horní Planá. Elle est morte d’une appendicite à l’âge de trois ans et a été enterrée dans le cimetière de Dolní Vltavice, » révèle Martin Nechvíle, directeur du musée régional de Český Krumlov.
Liée à la sécheresse qui frappe le pays, la décrue du plan d’eau a ainsi permis la mise au jour de l’emplacement de l’ancien cimetière de Dolní Vltavice, dont une partie a été recouverte lors de l’aménagement du réservoir. Selon Martin Nechvíle, le cimetière s’étendait d’ailleurs autrefois bien au-delà de la zone aujourd’hui visible.
Les pierres sont particulièrement lourdes : certaines pèseraient plus d’une demi-tonne et nécessitent des moyens de levage importants, comme une grue. Le musée régional, avec l’aide d’autres institutions et de bénévoles, en a déjà récupéré douze, datant principalement de la seconde moitié du XIXe siècle. Plusieurs dizaines d’autres restent encore disséminées sur les berges, attirant les curieux.
Le plus ancien élément retrouvé porte la date de 1849, soit environ un demi-siècle avant la création du cimetière à cet endroit – mais impossible de savoir d’où il provient. Sur la plupart des pierres, les croix en fonte qui y étaient fixées ont disparu ou ont été brisées.
La plus ancienne mention du village de Dolní Vltavice remonte au milieu du XIIIe siècle. Comme une douzaine d’autres villages, entièrement ou partiellement engloutis, le bourg a disparu lors de la construction du barrage de Lipno, réalisée entre 1952 et 1958 sur le cours supérieur de la Vltava. Le cimetière a lui aussi été submergé. En amont du projet, à la fin des années 1950, les dépouilles ont été exhumées et transférées dans une fosse commune au cimetière de Černá v Pošumaví, non loin de là. Les pierres tombales, elles, ont été repoussées en dehors de l’enceinte du cimetière, où elles sont restées avant d’être recouvertes par les eaux.
Désormais, l’idée est donc de rapprocher géographiquement les vestiges du lieu de dernier repos des défunts, comme l’explique encore Martin Nechvíle :
« Nous souhaiterions récupérer toutes les pierres tombales restantes et les transférer au cimetière de Černá v Pošumaví. C’est là qu’ont été déposés les restes exhumés lorsque l’ancien cimetière a été vidé. La situation actuelle est indigne : les dépouilles se trouvent à un endroit, tandis que les pierres tombales ont été, à l’époque, traitées comme de simples déchets. Nous voudrions remédier à cela. »
La réapparition des pierres tombales a suscité la curiosité de nombreux visiteurs, venus découvrir en nombre ces vestiges sortis des eaux. Un phénomène qui rappelle celui des « pierres de la faim », régulièrement photographiées et relayées avec succès sur les réseaux sociaux lorsque la sécheresse fait baisser le niveau de l’Elbe. Gravées il y a plusieurs siècles pour témoigner des périodes de sécheresse et des pénuries qu’elles annonçaient, ces pierres portent des avertissements sinistres et saisissants. Ainsi, à Lipno comme sur les rives de l’Elbe, le recul des eaux révèle les traces d’un passé oublié, rappelant qu’aujourd’hui comme hier, les gens et la nature souffrent des conséquences du dérèglement climatique.





