« Hanuš Hachenburg, ce n’est pas le passé, c’est une étincelle aujourd’hui »

'L’Enfant comète'

Au ghetto de Theresienstadt/Terezín, vitrine de la propagande nazie, un jeune garçon juif tchécoslovaque du nom de Hanuš Hachenburg a participé à une grande aventure littéraire, poétique et journalistique, une aventure de résistance aussi, aux côtés de ses compagnons d’infortune. De cette matière héroïque, à hauteur d’adolescents, Baptiste Cogitore a tiré un livre L’Enfant comète qui vient de paraître en traduction tchèque. Avec son épouse Claire Audhuy, spécialiste du théâtre clandestin dans les camps nazis, cela fait des années que le destin du jeune Hanuš les poursuit : tous deux ont multiplié les façons de raconter son histoire pour faire vivre la flamme intérieure qui l’habitait.

Baptiste Cogitore et Claire Audhuy, bonjour. Nous avons déjà eu l’occasion de nous entretenir à plusieurs reprises avec vous, puisque, depuis plusieurs années, vous menez, ensemble ou séparément, un travail de mémoire autour du destin des jeunes déportés juifs du camp-ghetto de Theresienstadt. Claire Audhuy, vous le faites notamment à travers la recherche et le théâtre ; Baptiste Cogitore, à travers le documentaire et, désormais, la littérature. L’an dernier, nous avions parlé de la sortie de votre livre L’Enfant comète, consacré à Hanuš Hachenburg, un jeune poète assassiné à Auschwitz. L’ouvrage paraît aujourd’hui en tchèque aux éditions Argo. Depuis notre dernier entretien et la publication du livre en France, votre travail sur Hanuš a-t-il connu des prolongements ? Avez-vous découvert de nouveaux documents ou témoignages qui auraient fait évoluer votre compréhension de son histoire ?

BC : « Assez peu, en réalité. Un historien de la ville allemande de Hachenburg m’a écrit pour me dire : ‘J’ai lu votre livre avec intérêt, mais je suis étonné que vous n’ayez pas parlé du mien.’ Je lui ai répondu : ‘Mais, professeur, éclairez-moi : qu’ai-je manqué ?’ Il possédait en fait un document qui m’avait échappé, concernant la mère de Hanuš, qui avait travaillé pour un compositeur dans les années 1930. Nous savions assez peu de choses sur elle. C’est donc un document que je ne connaissais pas et qui m’est parvenu depuis.

Pour le reste, c’est désormais plutôt en République tchèque que l’histoire se joue. Nous avons un peu le sentiment de ramener Hanuš à la maison, auprès de ses lecteurs d’origine. Le livre raconte son histoire, mais contient également une quinzaine de textes inédits, cette fois en tchèque, alors qu’ils avaient nécessairement été traduits en français pour l’édition chez Rodéo d’âme et Plon. C’est assez émouvant de venir aujourd’hui l’accompagner sur son territoire. Même si, comme il le dit lui-même, il appartient au monde, cette dimension universelle est évidemment essentielle. Mais, pour Claire et moi, c’est aussi très important d’avoir le sentiment de le ramener chez lui, en quelque sorte. »

Baptiste Cogitore et Claire Audhuy | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Lorsque vous avez écrit ce livre, vous avez dû accepter qu’une partie de la vie de Hanuš resterait à jamais inconnue. Sa biographie comporte encore des zones d’ombre, notamment concernant sa toute petite enfance, dont nous avions parlé l’an dernier. Avec le recul, comment fait-on, en tant qu’écrivain, le deuil de ces questions auxquelles les archives ne permettent pas de répondre ?

BC : « Je pense qu’il faut distinguer deux démarches. Il y a d’abord une démarche historique, historienne, voire historiographique. Elle est contenue dans les quelque 200 notes qui accompagnent le livre. Tout est très sourcé, très documenté, à partir de ce que nous savons. Encore une fois, il y a peut-être des choses qui m’ont échappé. Je ne prétends pas tout savoir, mais tout ce que je sais se trouve dans ce livre.

Et puis il y a la démarche de l’écrivain, la démarche littéraire, qui consiste à utiliser ces zones d’ombre pour les explorer, non pas par la fiction, mais par la littérature. C’est un peu différent. Accepter ces inconnues, c’est aussi s’en emparer pour essayer de raconter quelque chose du personnage grâce à elles. Un récit purement historique, dans sa première version, essayait justement de rendre compte de ces incertitudes : ‘on ne sait pas si, on ne saura peut-être jamais si, etc’. Assumer cette part d’ombre rend finalement possible une approche plus créatrice et plus poétique. C’est aussi ce qui permet à la littérature d’exister. »

Avant ce livre, vous aviez déjà consacré un film et plusieurs projets de transmission à ce jeune garçon, à ce jeune poète. Nous allons également en parler avec Claire. A quel moment avez-vous le sentiment d’avoir suffisamment raconté cette histoire ? Ou bien, finalement, n’en avez-vous pas fini avec elle ?

'L’Enfant comète' | Photo: Plon

BC : « C’est une bonne question. J’ai le sentiment d’avoir fait mon travail, d’avoir dit tout ce que je pouvais sur cette histoire. En même temps, avec la sortie du livre en tchèque, on voit bien que celle-ci continue et qu’elle m’échappe, d’une certaine manière. Au départ, j’essaie d’apporter quelque chose aux lecteurs et aux lectrices, de témoigner, de transmettre cette histoire. Mais j’ai assez vite compris, depuis que j’écris, qu’un livre nous échappe. Il entre en résonance avec ses lecteurs, suscite d’autres livres, provoque d’autres projets. Nous ne sommes jamais vraiment maîtres de la manière dont une histoire se poursuit.

J’espère qu’elle continuera à vivre, indépendamment de mon propre travail. Peut-être touchera-t-elle des enseignants tchèques qui auront envie de s’en emparer et de travailler avec leurs élèves. Cela a d’ailleurs déjà été le cas : lorsque nous avons publié les tout premiers poèmes retrouvés de Hanuš aux éditions Rodéo d’âme, une école alternative tchèque travaillait déjà sur ces textes. Il s’agit de la Přírodní škola, dans le nord de Prague, avec toute une équipe très investie.

Sa mémoire n’a donc pas attendu notre travail pour exister, parfois de manière assez modeste. De mon côté, j’ai le sentiment d’avoir écrit ce que j’avais à écrire et d’avoir également transmis des témoignages, puisque mon film reposait principalement sur les récits de survivantes et de survivants. Mais l’histoire continue de m’échapper. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. Peut-être d’autres textes surgiront-ils. Peut-être découvrira-t-on un jour des images, car nous ne possédons aucun portrait de ce garçon. »

C’est terrible, en effet. Il n’existe aucune photographie de lui.

BC : « Non, aucune. Pourtant, une photographie peut dire beaucoup de choses, parfois davantage que les textes eux-mêmes. »

« J’appartiens au monde »

Hanuš était un enfant qui écrivait, imaginait, observait le monde. Il faisait preuve d’une grande imagination et d’une liberté intellectuelle remarquables, dans des conditions qui nous sont totalement inimaginables. Qu’est-ce que son regard sur le monde nous apprend que les archives historiques ou le seul travail de l’historien ne pourraient pas nous révéler ?

BC : « Je dirais que c’était un garçon à la fois solitaire et profondément inscrit dans une communauté. Les témoins le décrivent ainsi, et cela se ressent également dans son écriture. Je pense notamment à un poème bouleversant intitulé ‘Croyance en rien’, dans lequel il répète au début de chaque vers : ‘Je suis seul, je suis seul’.  Mais, parallèlement, il existe une dimension collective très forte dans son histoire : il vivait au sein d’une communauté de garçons tchèques de son âge, à Theresienstadt. »

'Le Cœur est un feu' | Photo: Rodéo d’âme

La République de ŠKID ?

BC : « Oui, la République de ŠKID, qui est une histoire incroyable : une république autogérée d’enfants qui se définissaient comme des êtres libres et fraternels au sein même du ghetto. Il y a donc cette dimension collective très forte, dans laquelle s’inscrit un garçon pourtant très solitaire. C’est aussi ce qui fait la dimension intime et poétique de cette histoire : ces deux aspects coexistent. Hanuš affirme : ‘J’appartiens au monde.’ Il proclame également, à travers l’hymne de cette communauté de garçons : ‘Chaque homme est mon frère’, qu’il soit chrétien, juif ou apatride. Il y a là une redéfinition de la communauté humaine, une volonté de faire front ensemble et de construire une fraternité.

Cette dimension nous intéresse particulièrement : comment réactualiser aujourd’hui cette parole poétique, à un moment où l’Europe se trouve un peu au bord du gouffre ? Parler d’humanisme et de fraternité est devenu, en tout cas en France, quelque chose d’extrêmement radical et de très politique aux yeux de certains. Ce n’est évidemment pas notre point de vue. Raviver la mémoire de cet ‘enfant comète’, c’est aussi rappeler les fondements des valeurs démocratiques : qu’est-ce que vivre ensemble, qu’est-ce qu’agir ensemble pour un monde plus juste et plus fraternel ? »

Votre livre paraît donc en tchèque aux éditions Argo, ce qui explique aussi votre présence à Prague et en République tchèque. Comment vivez-vous le passage de votre texte vers le tchèque et ce retour symbolique du récit de Hanuš dans son pays d’origine ?

'L’Enfant comète' | Photo: Argo

BC : « C’est quelque chose d’assez émouvant. Au départ, le passage d’une langue à l’autre est presque une opération intellectuelle. C’est évidemment le travail de la traductrice, Jana Chartier, qui a fait un travail extraordinaire et qui m’accompagne depuis le début. Elle avait notamment traduit pour moi, en tant qu’interprète, les témoignages recueillis en tchèque, dont celui de Toman Brod, survivant de Theresienstadt et d’Auschwitz. J’avais donc envie de poursuivre cette collaboration avec elle. C’est très étrange pour moi de voir mon texte traduit dans une langue que je ne connais pas. Lorsque je feuillette le livre publié chez Argo, qui est un très bel ouvrage, très soigné, j’ai un peu l’impression de me retrouver dans un paysage inconnu, tout en y reconnaissant des choses familières puisqu’il s’agit de mon texte.

Photo repro: Baptiste Cogitore,  'Chlapec kometa'/Argo

C’est également très fort de voir les textes de Hanuš Hachenburg dans leur version tchèque. Jusqu’ici, je disposais de leur traduction française. Les retrouver dans un livre en tchèque, destiné à des lecteurs tchèques, est une émotion particulière. En arrivant à Prague, sur la place Venceslas, nous sommes entrés par hasard dans une librairie et nous avons découvert le livre en rayon. C’est tout de même un petit tour de force littéraire : ramener Hanuš chez lui, auprès de ses lecteurs d’origine, et le retrouver sur cette grande place si prestigieuse. Au-delà de la satisfaction personnelle d’un auteur français traduit en tchèque, c’est surtout l’émotion de ramener un auteur tchèque vers ses lecteurs qui me touche. »

Claire Audhuy, vous êtes spécialiste du théâtre clandestin dans les camps nazis. C’est aussi grâce à vous que le public français a pu découvrir la pièce de Hanuš, On a besoin d’un fantôme, à travers sa traduction et sa publication, mais également sur scène. Pourquoi l’histoire de Hanuš a-t-elle besoin de toutes ces formes, le documentaire, la littérature, le théâtre, pour exister auprès du public ?

Claire Audhuy | Photo: Bcogitore,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

CA : « Parce que Hanuš est un auteur d’une grande richesse. C’est un poète, un dramaturge, peut-être même un philosophe. Il joue sur toutes les temporalités. Dans son œuvre, on trouve à la fois une grande acuité dans l’observation de ce qui l’entoure, une capacité à expliquer le contexte et à aller au-delà de la propagande et de la mise en scène nazie de Theresienstadt. Hanuš sait aussi utiliser le sarcasme et l’ironie pour dénoncer cette propagande, cette emprise et cette manipulation. Mais il est également capable de se projeter dans l’avenir. Il a de l’espoir. Il rêve un jour d’aimer une femme, d’avoir un fils, un enfant. C’est extraordinaire de pouvoir formuler de telles promesses et de tels rêves pour l’avenir lorsqu’on a 14 ou 15 ans et que l’on se trouve dans un camp de déportation. Il évoque aussi le passé, avec une grande tendresse pour son enfance et pour Prague. À travers ses textes, nous parcourons avec lui des rues qui nous deviennent familières alors que nous n’y avons parfois jamais mis les pieds. Il possède donc à la fois cette nostalgie du passé et cette capacité à se projeter dans l’avenir.

Depuis plus de dix ans que nous l’accompagnons, nous faisons le même constat : quel que soit le lieu où nous présentons Hanuš, quel que soit le public, des enfants, des adolescents, des adultes, des personnes privées de liberté en maison d’arrêt ou des personnes accueillies dans des instituts spécialisés, nous rencontrons toujours son public. Il y a dans sa voix quelque chose d’universel qui nous ébranle, mais qui nous éclaire aussi. Pour moi, Hanuš n’appartient certainement pas au passé. C’est une étincelle aujourd’hui. Notre rôle consiste à prendre soin de cette petite étincelle et à faire en sorte que d’autres en prennent soin à leur tour. C’est précisément le rôle d’un livre, qu’il soit en français ou en tchèque, d’un spectacle, d’un film ou d’un projet pédagogique. Voilà pourquoi nous essayons de multiplier les formes de transmission.

Photo: Rodéo d’âme

Et ce n’est pas tant que nous n’en avons pas fini avec Hanuš : je crois que c’est lui qui a encore tellement de choses à raconter. De mon côté, je pensais avoir terminé en 2011, lorsque j’ai retrouvé le manuscrit de sa pièce de théâtre à Theresienstadt. J’avais fait mon travail de chercheuse, soutenu ma thèse en 2013 et trouvé rapidement quelqu’un pour traduire le texte en tchèque. Mais je me suis rendu compte que ce manuscrit, malgré son petit nombre de pages, était d’une profondeur incroyable. Je me suis alors arrêtée là, car je travaillais sur le théâtre clandestin dans les camps nazis et Hanuš, a priori, n’avait écrit qu’une seule pièce. Je me suis dit que je devais laisser le reste de côté. Finalement, non. Et heureusement !

Ensuite, nous avons découvert cette république imaginaire et autogérée. Aujourd’hui, lorsque je regarde le contexte politique, je n’arrête pas de convoquer Hanuš. Il m’accompagne. Je ne saurais pas vous dire s’il est pour moi comme un grand-père ou comme un petit frère, mais il fait partie de la famille. Il est là. Ce n’est pas seulement une émotion personnelle : à travers les générations et les différents projets, les différents formats, cette histoire nous traverse et nous porte. »

Vous intervenez notamment auprès des jeunes pour transmettre cette histoire. Vous le disiez, vous travaillez aussi avec des adultes, par exemple dans les maisons d’arrêt. Comment les adolescents réagissent-ils plus particulièrement ? Ils peuvent sans doute s’identifier à Hanuš, puisqu’ils ont à peu près le même âge. Quels retours avez-vous lorsque vous intervenez dans les collèges ou les lycées ?

Le manuscript de 'Hledáme strašidlo'  (On a besoin d’un fantôme) par Hanuš Hachenburg | Photo: Mémorial de Terezín

CA : « Ils sont à nouveau exceptionnels. On nous prévient souvent que nous allons rencontrer une classe peu scolaire, que la séance risque d’être longue ou que les élèves auront du mal à prendre la parole. Mais cela n’arrive jamais. Même dans les situations les plus chaotiques, nous parvenons toujours à trouver une voie, une brèche par laquelle Hanuš peut les toucher.

Ce qui m’a le plus bouleversée remonte à 2015, lorsque nous avons commencé à monter la pièce avec des élèves. Nous travaillions avec un établissement de Strasbourg et nous sommes partis en tournée en République tchèque avec eux, jusqu’à Theresienstadt et Prague, pour jouer le spectacle. La classe comptait 36 élèves. Un jour, un jeune garçon, Mohamed, m’a dit : ‘Mais, madame, vous répétez toujours que nous sommes 36 élèves, 36 élèves… Cela fait maintenant deux ans que nous travaillons avec vous et que nous montons ce spectacle. En réalité, nous ne sommes pas 36, mais 37. Hanuš est clairement dans notre classe.’

Je me suis dit que ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait commander. On ne peut pas demander à un adolescent de s’intéresser à un sujet et de s’en emparer de cette façon. Cette classe, en 2015, m’a convaincue que nous avions vraiment quelque chose à faire à cet endroit-là : transmettre cette histoire, bien sûr, mais aussi faire réfléchir au regard qu’elle nous invite à porter sur l’humanité. Hanuš refuse de rester celui que l’on voudrait qu’il soit. Il refuse les étiquettes et s’en libère par le rire, la réflexion, la démocratie et la fraternité. C’est magnifique, tout ce qu’il nous offre. J’aime aussi le fait qu’il fasse du théâtre. Et là, évidemment, je prêche un peu pour ma paroisse, mais le théâtre a ceci de formidable qu’il repose sur le travail d’équipe, le partage et la collaboration. Et, dans ce contexte historique, ce n’est pas un simple joli mot. Disons plutôt le ‘faire ensemble’ ».

A propos de théâtre, dans votre pièce Eldorado Terezín, dont nous avons également parlé sur notre antenne, vous avez choisi les marionnettes pour raconter cette histoire. C’est une forme qui s’éloigne un peu du réalisme. Aviez-vous également à l’esprit qu’en Tchéquie, la marionnette constitue une forme de spectacle vivant à part entière ?

CA : « C’est mon collaborateur, Hanuš Hachenburg, qui m’a demandé de faire des marionnettes ! Il avait écrit sa pièce pour être jouée avec des marionnettes, afin de dénoncer la manipulation des Juifs par les nazis à Theresienstadt. Je me suis donc exécutée. Si mon collaborateur l’avait indiqué, je devais le faire ! Je n’ai pas changé une phrase, pas une virgule, même s’il y avait parfois des choses que je ne comprenais pas. Certaines tirades m’ont demandé énormément de travail, tout comme certains de ses poèmes. Malgré cela, je suis restée fidèle à la feuille de route qu’il nous avait laissée.

J’ai donc monté On a besoin d’un fantôme avec des marionnettes, mais j’ai également re- contextualisé ce qui s’était passé à Theresienstadt, notamment la visite de la Croix-Rouge avec Maurice Rossel, le docteur Epstein, Karl Rahm et tous ces personnages historiques qui ont réellement existé. Le rapport de la Croix-Rouge étant très précis, j’ai pu m’en servir comme d’un véritable script pour les dialogues de mes comédiens. J’ai ainsi demandé à un marionnettiste d’incarner Karl Rahm, le SS qui dirigeait le camp. Celui-ci manipulait une marionnette à taille humaine, reproduisant exactement les traits du docteur Epstein, le faux maire de la ville de Theresienstadt désigné pour la visite de la Croix-Rouge. Là encore, je n’ai fait que suivre la grammaire théâtrale que Hanuš avait commencé à esquisser en écrivant sa pièce pour des marionnettes. J’ai moi aussi choisi ce registre et ce langage pour mettre en lumière ce qu’il avait dénoncé. Dans Eldorado Terezín, toutes les marionnettes surgissaient de valises. »

Comme les valises des déportés…

CA : « Exactement. Ces valises avaient, elles aussi, des histoires à nous raconter. Sur scène, une comédienne filmait en direct ce qui se passait à l’intérieur des valises, et les images étaient projetées sur un grand écran. Le spectateur pouvait choisir de ne voir que la manipulation filmée ou prendre du recul, observer la scène et comprendre qu’il s’agissait d’une manipulation soigneusement construite et mise en scène. Il s’agissait donc aussi de poser cette question : se contente-t-on de ce que l’on nous donne à voir ou fait-on un pas de côté pour analyser ? C’est également une invitation à réfléchir à notre comportement et à notre manière d’être au monde aujourd’hui. »

« Chaque homme est mon frère »

Claire et Baptiste, vous travaillez ensemble, mais aussi séparément, avec des approches différentes. Comment décririez-vous votre collaboration autour de ce sujet ?

BP : « Pour revenir un instant à votre question sur le public adolescent, nous avons effectivement deux approches assez différentes. De mon côté, je privilégie davantage l’éducation aux médias et à l’information, puisque je suis journaliste de formation. Je vois bien sûr Hanuš Hachenburg comme un poète et un dramaturge, mais aussi comme un contributeur à un journal : Vedem, qui paraissait clandestinement chaque semaine pendant deux ans dans cette fameuse chambrée d’enfants. »

Vedem signifie « Nous menons », en tchèque…

BP : « Oui. C’était presque un journal éditorialiste, créé par des garçons qui avaient conscience d’être à l’avant-garde de leur époque. On y trouve beaucoup de littérature. C’est un véritable trésor. Il reste environ 800 pages qui, à mon avis, n’ont pas été suffisamment explorées en République tchèque, et encore moins en France.

'On a besoin d’un fantôme' | Photo: Rodéo d’âme

Je considère donc Hanuš comme un contributeur à cette publication, un poète et un dramaturge, mais aussi comme un apprenti journaliste. On y trouve de la poésie et du théâtre, mais également des éditoriaux et des chroniques. C’est sur cette dimension que je m’appuie pour aller à la rencontre des jeunes et leur poser cette question : que peut-on faire quand on a 15 ans, quand on n’a pas d’armes et que l’on est pris dans cette mécanique infernale ? La première arme, c’est l’information. Comment dénoncer ? Comment distinguer le vrai du faux, la propagande de l’information ? Je travaille sur ces questions à partir des œuvres de Hanuš, mais aussi du film que j’ai réalisé avec les témoins. Mon approche est donc davantage liée à l’information et au journalisme, et pas seulement à la littérature.

Claire, de son côté, développe peut-être une approche plus émotionnelle et artistique, notamment en faisant entendre les poèmes de Hanuš, dont certains ont été mis en musique par le violoncelliste et compositeur français Tristan Le Seine. Nous portons donc tous les deux cette histoire, mais avec des sensibilités différentes : une approche journalistique et historique de mon côté, sans oublier la littérature, et une approche davantage poétique, théâtrale et musicale du côté de Claire. »

CA : « Oui, tout à fait. Le fait de jouer ce que Hanuš a écrit nous amène aussi à nous poser des questions très concrètes : Qui va faire le saucisson, puisque les SS deviennent dans sa pièce des « saucissons stupides » ? Qui veut bien jouer le rôle du « Roi Analphabète Gueule Ier, illuminé par Dieu » ? Cela nous invite à réfléchir à l’importance de la caricature et à la manière dont l’humour peut nous libérer.

Bien sûr, nous devons replacer ces textes dans leur contexte historique. Mais ce personnage du Roi Analphabète nous fait aussi penser à d’autres figures contemporaines. Pourtant, Hanuš parle d’une époque antérieure. Je trouve que cela ouvre une brèche pour mieux comprendre notre monde, ce qui nous a précédés, mais aussi ce qui est en train de se dessiner. Hanuš est un très bon guide pour tout cela.

Compte tenu du contexte politique actuel, je me réfère souvent à lui. Je me suis même fait fabriquer un pull sur lequel j’ai inscrit ‘Chaque homme est mon frère’, parce que j’ai envie que tout le monde puisse profiter de cette proposition philosophique et de cette manière d’envisager la vie. C’est cela, au fond, que nous devrions tous nous dire. Ce serait un bel horizon si nous parvenions à le construire.

En France, nous avons la devise ‘Liberté, Égalité, Fraternité’. Hanuš nous propose, en quelques mots, un programme qui s’en rapproche : ‘Chaque homme est mon frère’. Il pose aussi la question de son appartenance : quelle est ma nation ? Est-ce cette garnison, ce camp ? Est-ce la Bohême-Moravie ? Ou quelque chose de beaucoup plus vaste ? Et c’est là qu’il affirme : ‘Non, moi, je me lève et je le dis : j’appartiens au monde.’ »

Les dernier témoins

Dans ce type de travail se pose évidemment la question de la disparition des derniers témoins. Vous expliquiez avoir interrogé plusieurs survivants pour votre documentaire, mais ceux-ci disparaissent progressivement. Dans quelle mesure votre travail permet-il de prendre le relais et de transmettre une histoire dont les principaux protagonistes, ceux qui l’ont vécue et ceux qui ont souffert, ne sont progressivement plus là ?

BC : « C’est une question que nous nous posons depuis des années. Nous avons beaucoup travaillé sur la Première Guerre mondiale et nous avons assisté, en 2008, à la disparition des derniers témoins des tranchées. Les derniers poilus. Les derniers poilus, mais aussi les derniers enfants qui avaient connu cette guerre sans y avoir combattu.

À travers les différents cycles de travail que nous avons menés sur la Seconde Guerre mondiale, cette question s’est évidemment imposée. Nous avons rencontré beaucoup de survivantes et de survivants des camps, notamment dans le cadre des recherches de Claire sur le théâtre concentrationnaire et des différents projets que nous avons développés autour de cette thématique. Nous avons également exposé des dessins réalisés par une déportée française à Ravensbrück.

Cette question de la disparition des témoins est donc centrale pour nous depuis longtemps. Ce n’est pas une surprise de voir les derniers d’entre eux disparaître. Sur les cinq témoins que j’ai rencontrés pour mon film, un seul est encore en vie aujourd’hui, mais son état décline fortement. Notre travail constitue donc une forme de relais : nous avons conservé une partie de leurs témoignages et nous racontons à notre tour ce qu’ils nous ont transmis.

Lorsque les lycéens et les lycéennes français comprennent qu’il s’agit de personnes réelles, que nous avons véritablement rencontrées et qui nous ont raconté ce qu’elles avaient vécu au même âge qu’eux, on voit parfois de l’étonnement dans leurs yeux. Ils sont presque frustrés de ne pas avoir pu, eux aussi, établir un contact direct avec ces personnes. »

Peut-être parce qu’ils ont conscience de participer à cette transmission ?

BC : « Oui. C’est à nous de leur rappeler qu’il s’agit d’une histoire vraie, que ces personnes ont réellement existé et qu’elles ont accepté de raconter ce qu’elles avaient vécu lorsqu’elles avaient leur âge. Certains élèves sont profondément touchés et s’emparent de cette histoire. Ils comprennent qu’ils prennent part à une longue chaîne de transmission et qu’à leur tour, ils seront peut-être les témoins des témoins, puis les témoins des témoins des témoins. C’est une transmission qui se poursuit de génération en génération. »

CA : « Au mois de juin, nous étions à l’Opéra-Comique, à Paris, pour assister à une représentation de Brundibár, une opérette pour enfants créée à Theresienstadt. Hanuš l’avait sans doute déjà vue à l’orphelinat. Il y a donc quelque chose qui le rapproche de cette œuvre. Le personnage de Brundibár est intéressant : c’est un dictateur qui remplit les oreilles de tout le monde avec son orgue de barbarie et qui ne supporte aucune autre musique. Il nous raconte, lui aussi, une autre forme de Roi Analphabète Gueule Premier.

Cette année, donc, l’œuvre a été présentée à l’Opéra-Comique avec une chorale d’enfants. Quel bonheur de voir les jeunes générations s’emparer de l’histoire de Brundibár et de Theresienstadt ! Au moment où les lumières se sont éteintes, j’ai remarqué qu’Erich ‘Špulka’, notre dernier témoin à avoir connu Hanuš et à avoir été à Theresienstadt, était assis sur le même rang que nous. Je savais qu’il habitait Paris, mais je ne pensais pas qu’il serait en état de venir assister à cette représentation.

Après cela, je n’arrivais plus à regarder le spectacle. Je suivais ce qui se passait sur scène, mais je ne cessais aussi d’observer Éric pour voir comment il vivait ce moment. Il chantait en même temps que les enfants, car il se souvenait encore des paroles apprises il y a 80 ans. Pour moi, le spectacle le plus bouleversant se déroulait finalement dans la salle. Celle-ci était jeune, vivante, et personne ne pouvait se douter qu’un homme âgé revivait son enfance à travers ces chansons. »

BC : « C’était une soirée incroyable. Nous étions avec mon éditrice française  des éditions Plon. Rien de tout cela n’était prévu. Je ne pensais pas qu’Éric serait en état de venir assister à cette représentation. Nous nous sommes retrouvés juste après et nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre. Il y avait une extraordinaire densité historique dans ce moment, comme un passage de relais.

Erich n’était plus vraiment en mesure de transmettre, de communiquer, ni même de parler français. Tout semblait s’effondrer progressivement. Et pourtant, il fredonnait. Il était assis juste devant moi et suivait la représentation. Partager ce moment avec lui, avec mon éditrice, avec Claire et avec les enfants présents dans la salle était très fort. Ces derniers ne comprenaient pas forcément toute la portée mémorielle de cette œuvre. Ils assistaient à un spectacle, à un concert, sans avoir nécessairement été préparés à sa dimension historique.

Il y a eu d’autres mises en scène de Brundibár assez déconnectées de son contexte historique. Ce n’était pas le cas de cette soirée, même si les enfants n’en avaient peut-être pas pleinement conscience au départ. Nous avons donc un peu improvisé en leur expliquant : « Éric a réellement vécu ce que vous venez de jouer. Il était là, il a chanté avec vous. » On sentait leur étonnement et leur émotion. C’était vraiment un moment très fort, partagé autour de la mémoire de Theresienstadt, à l’Opéra-Comique, en plein cœur de Paris. »

Photo: Francisco Peralta Torrejón,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

CA : « Il y avait un témoin. Nous étions les témoins d’un témoin, et nous avions l’impression que les enfants devenaient à leur tour les témoins des témoins des témoins. Il y avait quelque chose de très fort dans cette circulation à travers le temps. »

BC : « Et tout cela est possible grâce à l’œuvre d’art. Que ce soit autour de Brundibár, des poèmes de Hanuš, d’un livre ou d’un film, l’art permet soudain de nous retrouver et de partager cette mémoire. Il y a quelque chose de très vivant dans cette dimension artistique, dans ces témoignages et ces œuvres que nous avons en partage. »