Alain Fleischer : J'aurais aimé naître à Chodova Plana

Alain Fleischer

Dans la première partie de l'entretien présentée dans la dernière édition de cette rubrique, Alain Fleischer parlait de son oeuvre qui s'étend sur plusieurs disciplines - la littérature, le cinéma, et la photographie. Il parlait aussi des thèmes privilégiés de ses livres. Un de ses grands thèmes, l'érotisme, sera évoqué dans la seconde partie de l'entretien. Il sera également question de l'Europe centrale, avec laquelle Alain Fleischer se sent intimement lié, et de Chodova Plana, une petite ville tchèque dans laquelle il a situé l'histoire d'un de ses romans.

Vous avez évoqué l'Europe centrale. Qu'est-ce que l'Europe centrale a donné à votre oeuvre et à votre vie ?

« J'aurais peut-être du commencer par dire que je suis originaire par mon père de Hongrie, bien que je sois né en France. Je suis né à la fin de la guerre. Pendant très longtemps, j'ai su que mon père venait d'ailleurs, qu'il avait cette espèce d'arrière-plan et c'était un mystère. J'entendais cette présence dans la façon dont mon père parlait français. Il avait un très fort accent hongrois. J'ai toujours entendu autour de moi le français parlé avec un accent. Et quand j'ai découvert l'Europe centrale, j'étais déjà inconsciemment imprégné par mon père, par les histoires, par une certaine façon de réfléchir, par un certain humour, par une certaine mélancolie, une certaine forme de tristesse.

Quand je suis vraiment venu en Europe centrale, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Autriche, j'ai découvert que ma référence était vraiment là. J'ai découvert cela aussi dans la littérature. La découverte de Kafka, quand j'avais quinze, seize ans, a été une chose extrêmement importante. J'ai trouvé le territoire d'où je venais et j'ai toujours besoin de repartir de là, même si mes personnages vont ailleurs. Il y a toujours beaucoup de voyages dans mes livres, de déplacements, même très loin, en Amazonie, à travers le monde. Mais j'ai besoin que cela parte de là. C'est là où sont les racines. »

Votre livre « Les ambitions désavouées » se passe en partie à Chodova Plana. Est-ce un passage autobiographique?

« Oui et non parce que je n'ai pas d'origine là, mais je suis passé par là il y a longtemps et cette petite ville m'a beaucoup marqué. J'ai reconnu là un monde où j'aurais aimé naître. Cela correspond à une configuration mentale qui m'était très familière. Je suis passé deux fois seulement dans cette petite ville. Je la vois, j'ai l'impression d'y avoir été à l'école, d'y avoir joué dans le parc du château... Je peux me reconstruire une enfance dans cette petite ville.

J'ai un lien avec la Bohême. J'ai un oncle qui était de Prague, le mari de ma tante, donc un oncle par alliance, mais que j'ai beaucoup connu et qui parlait parfaitement le tchèque, évidement, et aussi le hongrois parce que, né à Prague, il était originaire d'une minorité hongroise. Donc disons que c'est un monde que j'ai connu avant de le découvrir vraiment. Et probablement que les images de certaines campagnes de Bohême et de ce village sont des refuges. J'aime penser à ces lieux, ils correspondent, je ne sais pas, à une image précieuse, une image de bonheur, une image perdue. »


Un des thèmes de vos livres est l'érotisme. Quels sont les aspects de l'érotisme actuel ? Vous voyez l'érotisme dans son évolution, vous trouvez l'érotisme dans le sport, etc....

« Je ne me retrouve pas du tout dans les formes de l'érotisme que montrent aujourd'hui l'art, la littérature, le cinéma. Je ne m'intéresse pas du tout à la littérature qui utilise les mots du sexe, les mots grossiers. Par contre, j'ai beaucoup exploré la relation sexuelle, y compris dans ses détails les plus intimes avec le vocabulaire courant, c'est à dire un vocabulaire qui peut servir à parler d'autre chose. Pour moi, c'est la relation ultime de la relation amoureuse, donc elle est très précieuse pour moi. Mais elle échappe aux représentations qui en sont données aujourd'hui dans la littérature. Je n'y retrouve rien de ce qui m'intéresse. »

Y a-t-il un ou plusieurs de vos des livres que vous aimeriez recommander aux lecteurs tchèques ?

« Aux lecteurs tchèques ? Je ne sais pas ce que cela peut leur faire, la Bohême évoquée par un écrivain français, je ne sais pas ce que cela peut leur donner, mais il y a un livre qui parle de Bohême et qui y revient, « Les ambitions désavouées ». C'est l'histoire d'un petit garçon tchèque qui finalement vient en France, entraîné par ses parents, qui est très brillant et promis à un très bel avenir, réussit tout, est couvert de diplômes et de lauriers, et puis en fait ne rêve que de redescendre, de n'être personne, de vivre caché, modestement, et de ne pas risquer de tomber de haut. C'est un livre qui parle de Bohême et qui y revient d'ailleurs avant de repartir. J'ai beaucoup aimé de pouvoir écrire un livre dont le personnage passe son enfance là, à Chodova Plana. »

Quelle trace, quelle empreinte aimeriez-vous laisser dans les arts et la culture européenne en général ? Avez-vous une telle ambition ?

Par exemple, j'ai accumulé pendant des années beaucoup de projets littéraires et je ne me suis mis à écrire qu'assez tardivement, j'ai beaucoup de projets de films et de photographies. Je suis un forcené du travail, je ne me repose jamais, je ne prends jamais de vacances. Je consomme peu de livres et de films des autres. Je ne vais pas assez au cinéma, au théâtre, je ne lis pas assez de livres parce que je n'ai pas assez de temps. Mon obsession et mon ambition, c'est de réaliser mes projets.

Je n'ai aucune idée comment cela peut être reçu, quelle place cela peut avoir d'autant que je n'ai pas une grande estime pour ce qui se passe en France dans le domaine de l'art, de la littérature et du cinéma. Donc, disons que ce n'est pas tellement une situation où j'aurais envie d'avoir une place parce que il n'y a pas beaucoup de gens que j'admire. En tant qu'écrivain, j'ai toujours l'impression d'être un écrivain traduit en français. Même si j'écris en français et que mes livres paraissent en français, dans la situation actuelle j'ai l'impression d'être un écrivain traduit. Je ne sais pas de quelle langue, de quel monde, je suis traduit d'un autre monde par rapport à la situation française. Je ne me reconnais ni dans la littérature française ni dans le cinéma français. Donc, c'est un peu délicat, pas très confortable. Je ne peux pas du tout imaginer quelle place cela prendra. Mon ambition, c'est de réaliser mes projets, pour le moment. »