Anna Novotná Pešková, une cheffe d’orchestre dans un monde encore très masculin
Anna Novotná Pešková s’est intéressée à la musique depuis sa plus tendre enfance. Elle a d’abord commencé par le chant lyrique, mais a rapidement découvert sa véritable passion : la direction d’orchestre. Elle a développé son talent au conservatoire, mais aussi par la pratique, ce qui l’a amenée à occuper le poste prestigieux de cheffe d’orchestre à l’opéra du Théâtre national. Comment perçoit-elle son rôle dans un métier encore largement dominé par les hommes ? Quels défis un jeune qui débute dans la profession doit-il relever pour se faire respecter ? Et qu’a-t-elle trouvé dans la direction d’orchestre qui l’a fait se jeter corps et âme dans ce métier ?
Vous avez grandi à Opočno, en Bohême de l’Est, où vous avez fréquenté une école élémentaire d’art. Venez-vous d’une famille de musiciens ou avez-vous trouvé votre voie vers la musique par vous-même ?
« En fait, je suis née à Opočno, mais j’ai grandi à Hradec Králové, non loin de là, où j’ai fréquenté cette école. Tous les membres de ma famille aiment la musique, ils chantent et font de la musique, mais en amateurs, dans le meilleur sens du terme. Personne ne le fait de manière professionnelle. »
Comment avez-vous découvert la musique ? Qu’est-ce qui vous a attirée pour la première fois ?
« C’est une question intéressante, car on me demande généralement comment j’en suis venue à la direction d’orchestre, et bien sûr, c’est le résultat d’une évolution. Mais pour ce qui est du chant, à l’origine, je voulais être chanteuse d’opéra. Cela m’attirait depuis toujours. »
Vous avez rapidement ajouté la direction d’orchestre à vos études de chant classique au conservatoire. Qu’est-ce qui vous a décidée à élargir vos activités ?
« Comme je le disais, je voulais être chanteuse d’opéra, mais peu à peu, j’ai senti que ce n’était pas tout à fait la voie que je voulais suivre. Je savais que je voulais rester dans le domaine de la musique classique, mais je cherchais autre chose. En outre, je n’étais plus très douée pour le chant, j’avais des camarades de classe beaucoup plus talentueuses. Je dansais aussi depuis mon enfance et j’ai commencé à exprimer la musique par le mouvement, avec mes mains. Je trouvais cela fascinant. Je me souviens avoir écouté des enregistrements d’Aïda quand j’étais enfant et de les avoir dirigés à la maison. Peu à peu, je me suis rendue compte qu’un chef d’orchestre devait être capable de faire beaucoup plus de choses, et j’ai été attirée par une vision plus large de la musique. »
La direction d’orchestre est encore un métier largement dominé par les hommes. Quelqu’un vous a-t-il découragée d’étudier la direction d’orchestre ?
« Pas du tout, j’ai eu de la chance. En fait, je n’ai commencé à me rendre compte des différences entre hommes et femmes dans cette profession que bien plus tard, plutôt récemment en fait. J’ai étudié avec Miriam Němcová, ce qui était formidable - non seulement c’est une excellente cheffe d’orchestre et une femme inspirante, mais surtout, il ne m’est jamais venu à l’esprit que la direction d’orchestre pouvait être quelque chose d’inhabituel pour les femmes. Personne ne m’a jamais dit que ce n’était pas un métier convenable pour moi. La seule exception était M. Košler (le chef d’orchestre Zdeněk Košler, ndlr), que j’avais l’habitude d’aller voir : il m’a dit avec humour que c’était une profession difficile et qu’il pouvait m’en dissuader contre une cartouche de cigarettes. »
Comment expliquer que la profession de chef d’orchestre soit encore le pré carré des hommes ?
« C’est une question à laquelle je ne peux pas vraiment répondre. Je me la pose souvent, et je suis même en train d’écrire une thèse à ce sujet à l’université. C’est probablement lié à la tradition, aux conventions, au fait que le chef d’orchestre est perçu comme une figure d’autorité, ce qui, historiquement, était davantage associé aux hommes. Mais tout n’est pas si noir. Je constate une évolution, même si elle pourrait être plus rapide. Mais c’est en effet encore un peu ancré dans les esprits. »
Avez-vous déjà eu l’impression que quelqu’un ne vous prenait pas au sérieux - soit parce que vous êtes une femme, soit parce que vous êtes jeune ?
« Je dois dire que non - ou en tout cas, je ne l’ai pas perçu de cette façon. J’ai peut-être la chance de ne pas être confrontée à ce genre de choses, mais les musiciens et les chanteurs avec lesquels je travaille ne sont pas non plus confrontés à cela – j’en mettrais ma main au feu. Les gens se préoccupent davantage de savoir si vous êtes bien préparés, si vous savez ce que vous voulez. Peut-être que dans ces positions de leadership, il y a parfois une certaine crainte, une habitude, d’avoir des hommes dans ce rôle. Mais je n’ai jamais vu quelqu’un ne pas me prendre au sérieux parce que je suis une femme. »
Que doit savoir faire un jeune chef d’orchestre pour réussir ?
« Je pense que l’âge peut parfois être une limite plus importante que le genre. Et ce n’est pas forcément une mauvaise chose : il est naturel pour un jeune de devoir faire plus d’efforts, de s’entraîner, d’accumuler des kilomètres au compteur comme le disait une de mes collègues. La direction d’orchestre proprement dite est en fait la dernière partie du travail. Elle est précédée d’une étude approfondie de la partition, il faut également une bonne oreille musicale, idéalement être capable de jouer la partition au piano, connaître les différents groupes instrumentaux et - dans le cas de l’opéra - travailler avec les chanteurs. C’est une discipline complexe. »
Pensez-vous que les femmes abordent la direction d’orchestre différemment des hommes ?
« Je pense que oui, et je pense que c’est une bonne chose. Je n’aime pas l’idée que nous devrions être comme les hommes. Au contraire, les éléments féminins dans la direction d’orchestre peuvent être un avantage. On dit, par exemple, que les femmes sont plus méticuleuses, qu’elles apportent plus d’élégance au travail. Mais bien sûr, il y a aussi des femmes qui ont un style de direction plus ‘masculin’. Nous sommes tous différents et le plus important, c’est d’être soi-même. »
Vous êtes dos au public lorsque vous dirigez. Pouvez-vous percevoir l’atmosphère de la salle ?
« C’est une excellente question. Il est fascinant de constater à quel point l’atmosphère qui émane du public est puissante. Bien sûr, je ressens beaucoup l’humeur de l’orchestre - lorsque les musiciens sont fatigués, j’essaie de les motiver. Mais je ressens aussi très fortement ce qui se passe dans mon dos. Lorsque le public d’un concert est au diapason et de bonne humeur, c’est un sentiment indescriptible. »
Au début de notre entretien, vous disiez que pour réussir, il faut avoir cette grande expérience derrière soi. Dans quelle mesure le métier de chef d’orchestre est-il difficile à concilier avec la vie quotidienne ?
« Je ne vais pas vous dire que c’est la profession la plus facile au monde, certainement pas. C’est un défi parce vous voyagez beaucoup. Bien sûr, vous pouvez travailler pour un seul ensemble, mais je pense que, surtout pour un jeune chef d’orchestre, il est extrêmement important d’acquérir une expérience aussi variée que possible. Et cela implique de beaucoup voyager, se lever tôt, apprendre ses partitions dans des trains, etc. Bien sûr, il n’est pas facile de combiner tout cela avec la vie de famille ou la vie de tous les jours. Mais je pense que cela fait partie de la vie. Quand on fait un métier qu’on aime, et qu’en plus c’est artistique, c’est probablement normal de faire plus de sacrifices que si on avait un travail classique de neuf heures à quatre heures. »
Si je ne me trompe pas, vous dirigez trois opéras à l’Opéra national. Y a-t-il un opéra que vous aimeriez diriger à l’avenir ?
« J’ai eu beaucoup de chance de commencer avec des pièces comme Don Giovanni et Rusalka, deux opéras que j’avais toujours voulu diriger. Et puis j’aimerais un jour faire Eugène Onéguine. Je ne pense pas que le moment soit venu, parce qu’à chaque fois que j’en ai eu l’occasion, quelque chose d’autre s’en est mêlé. Mais j’espère vraiment que cela se fera un jour. Je m’intéresse également au répertoire russe, aux Tableaux d’une exposition de Moussorgski, une œuvre symphonique que j’aimerais vraiment interpréter un jour. »
Avez-vous eu des modèles, des gens qui vous inspirent ou vous ont inspirée ici en Tchéquie ou à l’étranger ?
« J’en ai plusieurs, cela change beaucoup, même en vieillissant, mais j’adorais Karajan pendant mes études. Je l’adorais et j’ai toujours une grande relation avec lui. Ma professeure a également été une grande source d’inspiration, parce que c’était une femme formidable. Et j’ai une admiration sincère pour toutes mes collègues féminines et j’essaie de tirer quelque chose, une forme d’inspiration, de chacune d’entre elles. »
Vítězslava Kaprálová : une femme cheffe d’orchestre qui a repoussé les obstacles
Vítězslava Kaprálová (1915-1940) est l’une des plus importantes compositrices et chefs d’orchestre tchèques du XXe siècle. Bien qu’elle soit décédée à l’âge de 25 ans seulement, elle a laissé derrière elle un héritage musical remarquable de plus de quarante compositions comprenant des œuvres pour piano, des œuvres orchestrales, de chambre et vocales. Sa vie a été marquée par la détermination, la passion et le désir de se faire un nom dans un domaine qui était alors presque exclusivement réservé aux hommes.
Contexte familial et premiers succès
Vítězslava est née à Brno dans une famille de musiciens : son père, Václav Kaprál, était compositeur et professeur, et sa mère, Viktoria Kaprálová, chanteuse d’opéra. Vítězslava a grandi entourée de musique dès sa plus tendre enfance et il est vite apparu qu’elle avait des talents extraordinaires. Dès l’âge de quinze ans, elle entre au conservatoire de Brno, où elle se consacre à la composition et à la direction d’orchestre, et surprend même les professeurs expérimentés par son talent.
Après avoir terminé ses études à Brno, elle les poursuit à Prague, au conservatoire, sous la direction de Vítězslav Novák. Elle étudie la direction d’orchestre avec l’un des plus importants chefs d’orchestre tchèques, Václav Talich. Dès ses études, elle s’est imposée comme compositrice et cheffe d’orchestre et a gagné la reconnaissance de la communauté professionnelle.
Un triomphe sur la scène internationale
En 1937, elle remporte l’un de ses plus grands succès : sa Sinfonietta militaire est jouée par l’Orchestre philharmonique tchèque, qu’elle dirige elle-même. L’année suivante, elle interprète l’œuvre avec l’orchestre de la BBC à Londres, dans le cadre du festival de la Société internationale de musique contemporaine. Son talent attire même l’attention du président Edvard Beneš, qui la remercie en personne.
L’amour, Paris et une maladie mortelle
En 1937, elle obtient une bourse pour étudier à Paris, où elle rencontre Bohuslav Martinů. Ils deviennent non seulement mentor et étudiante, mais aussi amants, une situation compliquée car Martinů est marié. Kaprálová est alors fiancée à Rudolf Kopec, mais finit par rompre ses fiançailles. Au printemps 1939, elle rencontre à Paris l’écrivain Jiří Mucha, fils du peintre Alfons Mucha, qu’elle épouse en 1940. Cependant, le bonheur des jeunes mariés ne dure pas longtemps : Vítězslava Kaprálová tombe malade et succombe à la tuberculose plus tard dans l’année, à l’âge de 25 ans seulement.
Un héritage musical qui perdure
Malgré sa courte vie, Vítězslava Kaprálová a laissé derrière elle une œuvre extraordinaire qui continue d’inspirer les musiciens du monde entier. Ses compositions sont émotionnelles, dramatiques et lyriques, prouvant qu’elle était une compositrice à la signature musicale unique.
Après sa mort, Bohuslav Martinů a écrit : « Elle nous a été arrachée au tout début de sa vie, et c’est l’une des choses qu’à ce jour je ne peux ni comprendre ni expliquer. »
Aujourd’hui, Vítězslava Kaprálová est considérée comme une personnalité qui a ouvert la voie à la prochaine génération de musiciennes. Ses compositions sont toujours jouées et son histoire reste une source d’inspiration pour tous ceux qui tentent de surmonter les obstacles et de s’imposer dans un monde impitoyable.
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