Anna Zemánková, une grand-mère tchèque, « classique » de l’art brut (suite)

Tableau d'Anna Zemánková

Depuis le 18 septembre la galerie genevoise au sympathique nom ‘Une sardine collée au mur’, expose Anna Zemánková. Qui est cette artiste tchèque ? Tout simplement une vieille dame qui a commencé à créer tard dans sa vie, une figure importante de l’art brut, comme l’explique Flora Berne, la galeriste genevoise. Anna Zemánková aurait eu cent ans cette année. En plus de l’exposition en Suisse, son oeuvre est présentée dans deux autres expositions, l’une à New York, l’autre à Paris, rien que ça... Dans cette émission, je vous propose de mieux découvrir cette artiste autodidacte hors norme, par les yeux de Flora Berne, mais aussi de sa petite fille, Terezie Zemánková, qui gère son patrimoine artistique...

Terezie Zemánková, photo: CTK
« Ma grand-mère était une femme au foyer assez ordinaire. Elle est restée toute sa vie à la maison pour s’occuper de ses enfants et de sa famille. Vers l’âge de 50 ans, au moment de la ménopause, ses fils avaient grandi et n’avaient plus besoin qu’elle s’occupe d’eux, elle a fait alors une dépression et a ressenti une grande frustration. Elle était assez difficile à vivre. Mon père qui était sculpteur et mon oncle qui est médecin ont décidé qu’il fallait trouver un moyen pour lui trouver une occupation. Par hasard, à la cave, ils ont trouvé un dossier avec des peintures qu’elle avait réalisées à l’âge de 18 ans. C’était des peintures de paysage plutôt médiocres. Mais il y avait quand même un sens de la couleur. Ils ont pressé leur mère de recommencer à créer. Elle a commencé par des dessins de fleurs, inspirées par la nature. Mais elle n’a jamais réellement copié la réalité, elle a toujours travaillé avec ses souvenirs. Mais très vite, la réalité ne lui a plus suffi. Elle a commencé à se nourrir de son imagination. Elle commençait à créer chaque matin, à partir de 4h ou 5 du matin, quand la famille dormait encore. Je n’ai jamais été le témoin de cet acte de création mais j’imagine que c’était un état entre le rêve et l’état d’éveil. Un état inconscient en quelque sorte. »

Est-ce une manière de faire qui pourrait rappeler les techniques des surréalistes qui pouvaient se mettre dans des états de transe par exemple ?

« Je crois que pluôt que la technique des surréaliste, cela évoque les médiums qui travaillaient dans des états d’inconscience. Parce que le surréaliste, eux, se mettaient volontairement dans ces états-là. Il y avait une intention. Chez ma grand-mère tout comme chez les médiums, il n’y avait pas cette intention-là. C’était naturel. Parce que dans cet état entre le rêve et l’éveil, elle créait les grandes formes, les bases de ses tableaux, puis pendant la journée, elle ajoutait les détails. »

Cela veut dire qu’elle posait les bases de ses tableaux pendant la nuit dans cet état de transe, et que dans la journée, dans un état d’éveil complet, elle terminait son tableau ?

« Exactement. J’hésite : je ne sais pas si on peut parler de transe, c’était plutôt un état de rêverie, un état inconscient. Elle écoutait beaucoup de musique. Le mouvement de sa main était très influencé par la musique. Elle a un jour raconté qu’un compositeur était venu la voir à l’époque où elle avait exposé ses oeuvres chez elle. Il a regardé ses tableaux et il lui a dit : ‘Madame, j’ai l’impression d’entendre des orgues’. Ma grand-mère s’est mise à pleurer parce qu’elle créait ses tableaux en écoutant de la musique d’orgue. Elle était très émue que ce compositeur ait été capable de reconnaître la musique qui avait inspiré son œuvre. »

Votre grand-mère a créé sous le communisme. J’ai du mal à imaginer comment son travail a pu être perçu. Comment est-ce que cela a été reçu dans la mesure où c’était connu ?

« Ce n’était pas connu du tout. Pendant sa vie, elle a fait quelques petites expositions chez elle et elle a eu une exposition au théâtre Na Zábradlí, organisée par mon père. C’était presque tout. Sous le communisme, on a considéré qu’elle faisait de l’art naïf, ce qui est différent de l’art brut. Les artistes naïfs essayent de représenter la réalité mais ne sont pas capables de la faire, et c’est ce qui fait la beauté de l’art naïf. Mais les artistes brut se nourrissent de leur imagination, de leur inconscient. Donc ils ne représentent jamais la réalité. Dans les années 1970, ma grand-mère a été présentée dans quelques expositions d’art naïf ce qui était accepté par les autorités politiques comme une création du peuple. Mais en fait Anna Zemánková est beaucoup plus connue à l’étranger qu’en République tchèque. »

C’était Terezie Zemánková la petite-fille d’Anna Zemánková, tout de suite, je vous propose le point de vue de la galeriste genevoise Flora Berne, sur l’oeuvre de l’artiste tchèque :

« Ce qui est très étonnant chez Anna Zemánková, ça a été sa très grande productivité pendant les trente années où elle a dessiné. Elle s’est beaucoup inspirée des motifs folkloriques tchèques qui servaient notamment à la couture des dames à l’époque, dans les années 1960-70. Elle s’est attachée à dépeindre une végétation luxuriante luxuriante, flamboyante avec des aspects très mystérieux puisque évidemment c’est une flore, une végétation qui n’existe pas, qu’elle a stylisée à partir de son imaginaire et c’est quelque chose de très prenant. Parce que les images sont à la fois délicates et très fortes, très puissantes. Ces images sont toujours composées par de subtiles mélanges entre des parties très fines, très délicates, travaillées avec beaucoup de minutie et des éléments de composition très forts. Je dirais qu’il y a presque une ambiguïté féminin/masculin dans son dessin, avec une utilisation des couleurs qui est magnifique. Pour quelqu’un d’autodidacte comme elle, elle avait un vrai talent de coloriste. Et une composition sur la feuille de dessin très souvent en déséquilibre et qui occupe tout l’espace. Moi, ayant vu énormément de sa production dans la famille d’Anna Zemánková, j’ai été frappée qu’on ne voie jamais de doubles. Chaque image est très différente l’une de l’autre. Il y a quelques unes de ses oeuvres qui sont plus inspirées de motifs Art déco qui sont plus ornementaux mais sinon le gros de sa production c’est une végétation très stylisée et très luxuriante. »

Pour resituer un peu, quel est la place de l’art brut dans l’histoire de l’art ?

« En fait le terme ‘art brut’ a été proposé par Jean Dubuffet dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Parce que lui-même était parti à la découverte de créateurs et d’artistes un peu en marge. Je crois même qu’il avait découvert chez les malades mentaux cette production hors normes grâce à une amitié qu’il avait avec Antonin Arthaud qui, à cette époque, était dans une institution psychiatrique du Sud de la France. C’est comme ça qu’il a été amené à chercher, à parcourir l’Europe pour mettre au jour et collectionner lui-même les œuvres de ces artistes en marge. Dans ses écrits il a beaucoup encouragé la culture hors normes, la culture spontanée des créateurs et il a toujours mis l’accent sur ce côté non-académique surtout, secret, très personnel voire obessionnel de ces créateurs. Donc l’art brut n’est pas un mouvement puisque les créateurs que l’on classe dans le domaine de l’art brut, ce sont tous un peu des épiphénomènes en eux-mêmes. Il n’y a pas de caractéritiques graphiques, esthétiques propres à l’art brut, si ce n’est une inventivité très personnelle et complètement débridée, une rupture avec l’académisme. Puisque tous ces créateurs sont des autodidactes et n’ont pas de cursus académiques classique. » /

Vous parliez d’Antonin Arthaud, on parle souvent en rapport avec l’art brut, de malades mentaux ou de schizophrènes dont leurs créations sont considérées comme de l’art brut. Cela veut-il dire qu’une déficience mentale est un critère de définition ?

« Absolument pas. Dans l’art brut sont classés des créateurs marginaux mais pas uniquement d’origine psychiatrique. On a aussi beaucoup de créateurs qui sont des personnes âgées telle Anna Zemánková, qui mènent une vie tout à fait ordinaire et simple, mais qui à l’orée de leur retraite ou de leur vie active, se libèrent des contraintes du qu’en-dira-t-on, cherchent peut-être l’épanouissement ou à exprimer quelque chose qu’elles avaient en elles et qu’elles ne peuvent plus garder. Il y a un affranchissement des règles sociales pour une véritable expression personnelle et c’est pas obligatoirement des personnes en incapacité psychiatrique. »

L’exposition « Anna Zemánková ou la poétique de l’étrange », c’est jusqu’au 25 octobre à la galerie Une sardine collée au mur, à Genève.