Aragon, Čapek, Spejbl, OMD : Radio Prague Int., plateforme culturelle depuis 90 ans (7e épisode)

Radio Prague International fête ses 90 ans. À cette occasion, nous vous proposons de retracer l’histoire de la station des années 1930 jusqu’à nos jours. Dans ce septième épisode, replongez dans les archives sonores des émissions internationales de la Radio tchèque et réécoutez les voix de quelques-unes des personnalités illustres passées au micro de Radio Prague.

Extraits. Pour découvrir l’intégralité de l’épisode et écouter les archives sonores, appuyez sur le bouton « Lecture ».

Nous sommes la veille de Noël 1937. La station à ondes courtes de Radiojournal, ancêtre de l’actuelle Radio Prague International, émet déjà depuis près d’un an et demi. Deux figures illustres prennent place devant les micros de la station : l’écrivain Karel Čapek et l’inventeur František Křižík, pour un appel qui se veut historique. Le premier souhaite, en effet, adresser ses salutations au poète indien Rabindranath Tagore, tandis que le second entend s’adresser au physicien allemand Albert Einstein, alors installé aux États-Unis.

Tournage d'un message de paix « à tous les hommes de bonne volonté ». De gauche à droite : Otakar Matoušek,  Karel Čapek,  Vincenc Lesný ; au premier plan,  assis,  František Křižík,  le 24 décembre 1937 | Photo: APF ČRo

« Professeur Einstein, je suis vraiment heureux de pouvoir aujourd’hui, au nom de la science et de la technique tchécoslovaques, vous adresser directement mes salutations, à vous, représentant de la science moderne. Au cours de mes 90 années de vie et après 70 années d’activité dans l’industrie électrotechnique, j’ai été témoin de l’immense développement de la science et de l’industrie. Cela m’autorise à croire aux progrès futurs et à un avenir heureux pour l’humanité. L’humanité finira par comprendre qu’elle se doit un respect et un amour mutuels. Telle est ma conviction profonde. Compréhension et paix entre les hommes de bonne volonté. »

Malheureusement pour František Křižík, l’appel lancé à son confrère outre-Atlantique ne se déroule pas comme prévu. De l’autre côté de l’océan, on entend bien l’appel et l’on tente d’y répondre, mais la voix est brouillée. De gigantesques et inhabituelles tempêtes sévissent au-dessus de l’océan. La voix venue d’Amérique est trop faible pour être intelligible.

Le professeur Einstein répondra finalement au salut radiophonique par un télégramme, tout comme le poète indien Rabindranath Tagore, auquel Karel Čapek comptait, lui, s’adresser sur les ondes. Il s’agit d’ailleurs du seul enregistrement connu de la voix de l’écrivain tchécoslovaque.

Karel Čapek,  photo: Archives de ČRo

« Je vous entends, Tagore, voix harmonieuse de l’Orient. Nous vous saluons à Shantiniketan [ndlr : ville de l’Est de l’Inde] depuis la Tchécoslovaquie. En ce moment, la neige tombe sur l’Europe, cette Europe qui nous attriste. Et pour cause, les nations les plus avancées ne parviennent pas à se donner la main comme des frères. »

L’appel de Křižík et de Čapek compte parmi les moments les plus forts des émissions internationales de la fin des années 1930.

Karel Čapek sur les ondes pour dénoncer le péril nazi

Les émissions internationales n’ont pas toujours été uniquement un vecteur d’idées politiques et, plus tard, de propagande communiste. Dès le début, elles contribuent également à faire connaître la science et la culture tchèques à l’étranger. De grandes personnalités de la vie scientifique et culturelle se succèdent ainsi au micro. Karel Čapek, déjà évoqué, intervient à nouveau dans les émissions internationales en septembre 1938, quelques jours seulement avant les accords de Munich. Ses salutations s’adressent cette fois aux compatriotes tchécoslovaques vivant aux États-Unis. Mais Čapek ne lit pas lui-même ses textes : c’est le speaker Ivan Jelínek qui prête sa voix à l’écrivain.

Ivan Jelínek | Photo: Radio Prague Int.

« Ce n’est pas seulement un combat pour notre terre, c’est aussi un combat pour notre âme. Pour l’âme de chacun d’entre nous. Préservez votre âme en ces terribles jours d’épreuve. Ne laissez rien l’ébranler. Ne renoncez pas à votre foi, n’abandonnez pas votre espérance. Les positions morales ne doivent jamais être abandonnées. Quoi qu’il arrive. Notre foi nationale, la foi de Hus et de Comenius, la foi de nos éveilleurs nationaux, la foi de Masaryk, c’est la foi en la justice et en l’amour de Dieu. Ne croyez pas au mal, même s’il semble remporter temporairement des succès. Nous vivrons assez longtemps, croyez-moi, pour voir s’effondrer pour toujours la Babylone du mensonge et de la violence. La roue de l’Histoire ne peut être arrêtée. L’humanité tout entière ne deviendra ni plus brutale ni plus stupide. Le monde ne sera pas gouverné par l’incompréhension et la mauvaise volonté. Ce combat sera remporté, que ce soit aujourd’hui ou dans un an. Et notre position est et restera toujours claire et ferme, car nous préserverons notre âme, même si le monde devait s’effondrer. »

Gagagarine, Che Guevara, Aragon… quand Radio Prague recevait les grandes figures du communisme

Che Guevara à Prague | Photo: Tajné akce STB: Akce Manuel/ČT

Après la guerre, Radio Prague s’érige en une puissante voix du socialisme dans le monde. La station accueille ainsi régulièrement des personnalités qui contribuent à façonner cette image et à porter son discours. Qu’il s’agisse du cosmonaute Youri Gagarine, du révolutionnaire latino-américain Che Guevara, ou encore de représentants de premier plan du mouvement ouvrier international de l’époque, comme Luis Corvalán, dirigeant des communistes chiliens, ou Álvaro Cunhal, président du Parti communiste portugais. Tous se succèdent au micro des émissions internationales.

Dessins de Jean Effel | Photo: Knihovna ČRo

En mai 1960, lors de l’une de ses nombreuses visites en Tchécoslovaquie, le célèbre caricaturiste français, membre du PCF et président de longue date de l’Association France-Tchécoslovaquie, Jean Effel est invité sur les ondes des émissions internationales. Alors qu’il vient célébrer le Premier mai et le 15e anniversaire de la libération d’une partie du pays par l’Armée rouge, les journalistes de Radio Prague lui demandent quelles sont ses impressions sur la construction du socialisme en Tchécoslovaquie.

« Quand on revient dans un pays en pleine évolution comme le vôtre, on trouve forcément des changements notables. Quelquefois c’est dans le vêtement qui est beaucoup plus varié ; dans les tissus qui sont de meilleure qualité. Quelquefois c’est encore dans les magasins d’alimentation qui sont de plus en plus fournis. Et puis on est aussi très content de retrouver ce qui ne change pas, c’est-à-dire les vieilles pierres de Prague qui sont tellement admirables. On est bien content de les trouver comme on les a quittées. On voit enfin pousser, autour de Prague et dans une grande harmonie d’ailleurs avec le paysage, de nombreux chantiers qui sont probablement pour des habitations ou de nouvelles usines. »

Deux ans plus tard, en 1962, l’écrivain français et communiste convaincu Louis Aragon se trouve, lui aussi, en Tchécoslovaquie, en compagnie de son épouse Elsa Triolet. Radio Prague se porte alors à sa rencontre.

Le 3 septembre 1962,  le président de la République Antonín Novotný  (4e à partir de la gauche) a reçu au château de Prague l'écrivain Louis Aragon  (3e à partir de la gauche) et son épouse,  l'écrivaine Elsa Triolet  (2e à partir de la gauche) | Photo: Jiří Rublič,  ČTK

« Nous sommes venus ici parce que nous avons été invités par l’Université Charles qui doit me recevoir au commencement du mois de septembre et qui a eu la bonne idée et la grande attention amicale de nous permettre de passer à Františkovy Lázně une cure pour notre santé à l’un comme à l’autre. Nous sommes donc venus ici, non point en vacances, mais pour le repos. Or, ni l’un ni l’autre, nous ne savons nous reposer sans travailler. Le repos sans travail, c’est un pire travail.

Photo: Éditions de La Martinière

« Nous arrivons ici tous les deux dans des conditions un peu différentes, mais l’un comme l’autre, nous venons de terminer un livre. Elsa a terminé son roman Les Manigances qui est déjà paru à Paris. Quant à moi, j’ai achevé une histoire parallèle de l’Union soviétique et des États-Unis dont je n’ai écrit que la partie qui concerne l’Union soviétique, l’autre partie étant écrite par André Maurois de l’Académie française. Mais je ne me repose pas sur ces lauriers relatifs. J’écris en ce moment-ci, et d’ailleurs depuis deux ans, en réalité, un très long poème qui s’appelle Le fou d’Elsa. C’est à ce poème même que j’ai travaillé ici, en Tchécoslovaquie. »

Depuis 90 ans, la culture tchèque mise à l’honneur

Depuis sa création dans les années 1930, Radio Prague mise sur la diversité linguistique pour toucher le public le plus large possible. Aux grandes langues internationales, comme l’anglais, l’espagnol ou le français, s’ajoutent au fil des années des langues plus rarement utilisées sur les ondes, comme le suédois, le sorabe et même l’espéranto.

Radio Prague diffuse d’ailleurs en espéranto dès l’entre-deux-guerres, à une époque où cette langue artificielle connaît une véritable popularité. Les émissions en espéranto sont principalement produites à Brno, où réside l’acteur Karel Höger, l’un des fervents défenseurs de cette langue.

Il n’est donc guère surprenant que, lorsqu’un enregistrement de Rusalka de Dvořák est réalisé en espéranto à la fin des années 1940, ce soit précisément lui qui prête sa voix au texte de présentation. Pour information, Rusalka se dit « Najadó » en espéranto.

Karel Höger ne s’exprime cependant pas uniquement en espéranto sur les ondes de Radio Prague. En 1960, par exemple, dans une émission destinée aux compatriotes vivant à l’étranger, il évoque les paysages de son enfance et notamment ceux du quartier de Královo Pole, à Brno, où il a grandi.

Karel Höger | Photo: APF ČRo

« Je pense que je serai loin d’être le seul à dire que le pays qui m’est le plus cher est celui où je suis né. Dans mon cas : Brno, Královo Pole. Il y a cinquante ans. Une banlieue, située aux portes de la nature.

« À cette époque, aller dans la forêt n’était pas une excursion. Vraiment pas ! Et cette nature… avec les forêts d’Ostrovačice, où naît Helenka, le personnage de Vilém Mrštík, et où elle vit avec Ríša dans le conte du mois de mai. Les forêts où court la renarde Bystrouška de Rudolf Těsnohlídek, que Janáček a ensuite mise en musique. Bystrc, Bílovice, Adamov… Tout un pays qui, à l’époque, était encore intact et plein de magie. »

Un an plus tard, en janvier 1963, les émissions internationales reçoivent à nouveau le natif de Brno et diffusent une réflexion intitulée L’hommage de l’acteur, dans laquelle Karel Höger rend hommage à son métier ainsi qu’au Théâtre national lui-même.

« Nous nous sommes apprivoisés depuis, mon bien-aimé. Mais ce respect et cette petite pointe de timidité sont malgré tout restés en moi, même si j’entre désormais sans crainte dans l’espace étoilé de ta scène. Tu m’as attaché à toi par un lien d’acier, fait d’amour et de gratitude. J’aime en toi chaque petite chose, tout, comme on aime les traits d’un visage maternel, ancien mais chéri.

« Accepte, je t’en prie, les paroles de cet acteur qui, à cette heure du soir encore silencieuse, veut te dire ce que tu as été pour lui, ce que tu es et ce que tu seras jusqu’au moment où, pour la dernière fois, le rideau se lèvera sur son travail. Merci, mon bien-aimé. »

Spejbl et Hurvínek | Photo: APF ČRo

Après-guerre, d’autres grandes figures de la création artistique tchèque prennent également place devant le micro de Radio Prague. En 1962, le duo de marionnettes Spejbl et Hurvínek fait également son apparition dans les émissions de Radio Prague. À cette occasion, l’épouse de leur créateur, Jiřina Skupová, revient sur les débuts de Josef Spejbl sur scène en 1920 et raconte dans quelles circonstances son fils Hurvínek vient le rejoindre.

Jiřina et Josef Skupa | Photo: APF ČRo

« Spejbl était seul. Or, il était évident qu’il avait besoin d’un partenaire pour les dialogues sur scène. Au début du mois de mai 1926, un membre du théâtre, le sculpteur sur bois Gustav Nosek, a remis un paquet à Josef [Skupa]. Lorsqu’il l’a ouvert, une tête d’enfant presque chauve, avec seulement une touffe de cheveux au-dessus du front, est apparue.

« Elle avait de grandes oreilles et des yeux que l’on pouvait faire bouger. Des gambettes courbées soutenaient un petit corps, avec des sabots de bois aux pieds. Oui, c’était sans aucun doute le descendant de Spejbl. Hurvínek était né. »

Les jingles de Radio Prague, sources d’inspiration de la pop culture

Il vaut certainement également la peine de s’arrêter sur l’évolution de l’indicatif musical des émissions internationales au fil de leurs quelque quatre-vingt-dix années d’existence. À ses débuts, la station de radio n’a même pas véritablement de nom. Elle s’annonce comme la station émettrice à ondes courtes de Prague et son jingle reprend la Symphonie du Nouveau Monde d’Antonín Dvořák.

Le jingle actuel de Radio Prague International, modernisé en 2022, utilise lui aussi un motif de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák.

Pendant plusieurs décennies, du début des années 1950 jusqu’en 1989, l’indicatif de Radio Prague s’appuie toutefois sur le chant communiste « Kupředu levá » (« En avant, à gauche »). De manière inattendue, ce jingle finira par s’inviter jusque dans la culture populaire.

« J’avais une radio à ondes courtes et j’enregistrais les stations de propagande d’Europe de l’Est. Parmi elles figuraient également les émissions de Tchécoslovaquie », se souvient Andy McCluskey, fondateur et chanteur du groupe britannique de musique électronique OMD (Orchestral Manoeuvres in the Dark).

Leur album aujourd’hui légendaire, Dazzle Ships, s’ouvre ainsi sur un authentique jingle de Radio Prague.

L’ancien jingle de Radio Prague continue de résonner aujourd’hui encore. Preuve de sa postérité, même les musiciens symphoniques de Liverpool l’ont interprété en direct aux côtés du groupe OMD.

Auteurs: Jaromír Marek , David Hertl , Aleš Krupka , Paul-Henri Perrain
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