21 août 1968, « même lorsque l’hymne retentit, les tirs continuent »

Le 21 août 1968, devant le bâtiment de la radio tchécoslovaque

58 ans après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie, les archivistes de la Radio tchèque ont retrouvé un document sonore exceptionnel : un enregistrement réalisé le matin du 21 août 1968 par le journaliste Oldřich Unger, quelques minutes avant l’entrée des troupes soviétiques dans le bâtiment de la Radio tchécoslovaque. Longtemps considéré comme perdu, ce document de quinze minutes fait entendre les tirs qui retentissent presque sans interruption devant la radio, tandis que les journalistes continuent d’émettre. Nous revenons avec Tomáš Dufka, directeur des archives, sur cette bande-son, mais aussi sur le rôle de Radio Prague Int. et de ses rédactions en langues étrangères pendant l’invasion et la normalisation qui s’ensuivit.

Extraits (pour écouter l’intégralité de l’entretien entrecoupé de sons d’archives, cliquer sur le bouton Lecture dans l’image ci-dessus) :

« Il s’agit d’un enregistrement audio réalisé le matin du 21 août 1968. C’est un document assez unique parce que l’on savait, par différentes sources, que cet enregistrement existait, mais on ignorait qu’il était conservé dans nos archives. »

L’enregistrement réalisé le matin du 21 août 1968 par le journaliste Oldřich Unger | Photo: Tomáš Dufka,  ČRo

Vous pensiez donc qu’il était perdu ?

« Exactement. Il s’agit d’un enregistrement réalisé entre 7h45 et 8 heures du matin, juste avant l’entrée des troupes d’occupation dans le bâtiment de la Radio tchécoslovaque. C’était un moment extrêmement tendu : une foule de Pragois essayait alors de défendre le bâtiment. Nous disposions déjà de l’enregistrement de l’émission que les auditeurs pouvaient écouter ce matin-là. Mais, parallèlement, le rédacteur Oldřich Unger a réalisé un reportage sur place, et c’est cet enregistrement que nous venons de retrouver. »

Ce podcast est enregistré à l’occasion de l’anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de Varsovie, qui a constitué un traumatisme majeur pour le pays. La Radio tchécoslovaque joue alors un rôle central : elle est à la fois une cible des troupes soviétiques et un moyen de communication avec la population, un soutien pour celle-ci. L’enregistrement dont vous parlez, que vous avez numérisé, dure une quinzaine de minutes. Avant de parler de la bande elle-même, pourriez-vous nous dire quelques mots sur le journaliste que vous venez de mentionner, Oldřich Unger, qui était notamment le créateur de l’émission Meteor ? Quel rôle joue-t-il ce matin du 21 août 1968 ?

Oldřich Unger en tant que rédacteur de l'émission « Meteor » avec un magnétophone Nagra | Photo: Alexandr Janovský,  Archives d’Oldřich Unger/ČRo

« Il rejoint ses collègues presque à l’improviste pour participer à l’émission. Tous les rédacteurs qui le pouvaient venaient à la radio pour aider à informer la population tchécoslovaque sur l’occupation. Unger travaillait à la rédaction scientifique depuis le début des années 1960. C’est un personnage particulièrement intéressant. Après 1968, il émigre aux États-Unis, où il meurt en Californie il y a une dizaine d’années. Il est intéressant à plusieurs titres. C’était notamment un grand collectionneur de cris d’animaux, qu’il utilisait dans ses émissions. Il fut également l’un des fondateurs du théâtre Jára Cimrman, avec plusieurs personnalités devenues depuis très connues en République tchèque. Il était également très doué sur le plan technique. C’était l’un des rares rédacteurs capables d’enregistrer lui-même avec un magnétophone Nagra, sans l’aide d’un technicien. A l’époque, c’était généralement le technicien qui se chargeait de l’enregistrement, tandis que le journaliste se concentrait sur la parole. Unger maîtrisait donc parfaitement son Nagra. C’était un appareil très coûteux, mais qui permettait d’obtenir une qualité d’enregistrement exceptionnelle. C’est probablement pour cette raison qu’il disposait de cet appareil le 21 août et qu’il a pu réaliser cet enregistrement. Il a même enregistré l’heure. Il dit ainsi sur la bande qu’il est 7h45. Nous savons donc très précisément à quel moment les événements se déroulent, ce qui est extrêmement important pour nous. »

Août 1968 dans les rues de Prague | Photo: Succession de Miroslav Tomek/APF ČRo

L’enregistrement a été réalisé entre 7h45 et 8 heures du matin. La bande dure donc  exactement quinze minutes. Unger enregistre la scène avec son Nagra tandis que la radio continue d’émettre en direct. C’est assez incroyable : on entend beaucoup de coups de feu, sans doute beaucoup plus qu’on ne pourrait l’imaginer. On sait que les affrontements ont été violents, qu’il y a eu des morts et des blessés, mais le nombre de tirs est vraiment impressionnant à l’écoute. On entend également les interventions de différentes personnes, notamment les présentateurs qui continuent à parler au micro depuis le studio, ainsi que l’hymne tchécoslovaque. Pouvez-vous nous décrire ce que l’on entend encore ?

Le bâtiment de la Radio tchécoslovaque en août 1968 | Photo: APF ČRo

« Je pense que vous avez très bien décrit l’enregistrement. A vrai dire, il n’y a presque pas de paroles directes d’Unger, à part lorsqu’il indique l’heure. On sait ainsi qu’il est 7h45, puis 7h55, grâce à ses interventions. L’essentiel de la bande est constitué de tirs. Les soldats d’occupation sont arrivés devant le bâtiment de la radio et une foule de manifestants essayait de les empêcher d’y pénétrer. Dans un premier temps, les soldats commencent à tirer en l’air. Mais la situation s’aggrave rapidement. Il y a des blessés et près d’une vingtaine de morts, pour la plupart des civils. Des bâtiments alentour sont également incendiés. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de comparer l’enregistrement d’Unger avec celui de l’émission que les auditeurs pouvaient écouter. Dans cette dernière, on entend les tirs pendant un certain temps. La situation est dramatique et les présentateurs le font comprendre, mais les tirs ne sont finalement audibles que pendant peut-être une minute. C’est le moment où Unger ouvre une fenêtre ou une porte donnant sur l’extérieur mais nous ne savons pas exactement laquelle. Il essaie de faire entrer les bruits dans l’émission, mais c’est difficile à réaliser techniquement. »

Parce que les bruits viennent de l’extérieur...

L’enregistrement réalisé le matin du 21 août 1968 par le journaliste Oldřich Unger | Photo: Tomáš Dufka,  ČRo

« Exactement. Dans l’émission destinée aux auditeurs, les tirs ne sont donc audibles que pendant environ une minute. Mais sur l’enregistrement d’Unger, on constate qu’ils retentissent pratiquement sans interruption pendant les quinze minutes. La situation est véritablement dramatique. Même lorsque l’hymne tchécoslovaque est diffusé, les tirs continuent. C’est peut-être le moment le plus frappant et le plus émouvant : au passage le plus dramatique de l’hymne, on entend également les coups de feu. Ils n’étaient pas audibles dans l’émission diffusée en direct. »

On entend aussi la tension qui monte. A la fin de la bande, notamment, on entend quelqu’un demander en tchèque : « Jsou tu ? », c’est-à-dire « Est-ce qu’ils sont là ? », avec, bien sûr, les soldats comme sujet implicite. A vos yeux, ce document relève-t-il davantage du reportage journalistique ou presque du témoignage humain pris sur le vif ?

« C’est une question difficile. Je pense qu’Unger savait parfaitement ce qu’il faisait. Cet enregistrement n’a pas été réalisé par hasard. Il savait également qu’il devait terminer son enregistrement et cacher les bandes, parce qu’après leur entrée dans le bâtiment, les soldats allaient fouiller partout. Nous avons plusieurs exemples de bandes qui ont été détruites ou endommagées à cette époque. Je considère donc cet enregistrement comme le témoignage d’un journaliste qui savait ce qu’il faisait, mais qui réalisait aussi, peut-être, un matériau susceptible d’être utilisé plus tard dans un documentaire. Ce documentaire n’a finalement jamais été réalisé. Mais on comprend bien que cet enregistrement n’a pas été fait par hasard. »

Le 21 août 1968 sur la rue Vinohradská | Photo: APF Český rozhlas

J’aimerais maintenant parler un peu de notre rédaction, et notamment de la rédaction française, qui existait déjà. Comme nos auditeurs le savent, Radio Prague, devenue Radio Prague International, fête cette année ses 90 ans. Pendant l’invasion, la Radio tchécoslovaque tente de continuer à informer la population. Que fait Radio Prague à ce moment-là ? Que fait la rédaction internationale en langues étrangères ? Continue-t-elle elle aussi à émettre pour le public étranger ?

Les rédacteurs de Radio Prague en 1968 | Photo: Radio Prague Int.

« Oui. Pendant l’occupation d’août 1968, la rédaction de Radio Prague continue également à travailler. Le problème, c’est que nous ne disposons pas d’enregistrements sonores de la rédaction étrangère. Après que les occupants ont pris le bâtiment de la radio, rue Vinohradská, les journalistes ont continué à travailler et à enregistrer ailleurs. C’était une grande chance. La rédaction de Radio Prague s’installe notamment à Nusle, dans un studio, secrètement, comme les autres rédactions. Par ailleurs, la rédaction des émissions étrangères participe aussi à la préparation de certains messages destinés à l’étranger et diffusés dans les émissions tchécoslovaques en direct. Nous avons ainsi retrouvé plusieurs messages en français et en anglais. »

https://www.youtube.com/watch?v=Gy50YIU4P8E

A qui ces messages s’adressaient-ils précisément ? On trouve dans les archives plusieurs appels lancés en français.

Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

« Nous avons par exemple un message destiné aux syndicats ouvriers du monde entier, diffusé en français. Il appelle à une forme de blocage ou de sanction contre les occupants, notamment à travers le boycott de produits provenant d’Europe de l’Est, puisque la Tchécoslovaquie vient d’être occupée. C’est donc un message appelant au boycott et à la solidarité avec la Tchécoslovaquie. Il existe également des messages destinés aux étudiants. »

On parlait jusqu’ici du son, mais il y a aussi les archives écrites. C’est important. On retrouve notamment des correspondances envoyées depuis la France, la Belgique, la Suisse ou encore le Canada francophone. Que racontent ces lettres ?

Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

« Elles montrent que, pendant le Printemps de Prague, l’intérêt des auditeurs du monde entier pour la Tchécoslovaquie avait fortement augmenté. Nous avons des lettres en français, en anglais, mais aussi en arabe. Les auditeurs voulaient savoir ce qui se passait. Beaucoup exprimaient leur sympathie pour les réformes engagées en Tchécoslovaquie. On sait ainsi que la Radio tchécoslovaque, et notamment Radio Prague, a reçu des dizaines de milliers de lettres en 1968. Ce qui est également intéressant, ce sont les réponses des rédactions. À la rédaction française, le rédacteur en chef était Jan Vinař, qui répondait très souvent à ces courriers. Nous pourrons peut-être parler de lui une prochaine fois, car c’était un personnage particulièrement intéressant. Après 1968, il a dû partir et a émigré en Suisse. Malheureusement, ces lettres sont ensuite devenues des matériaux utilisés par la direction de la radio, qui s’était déjà rangée du côté des occupants, en 1969-1970. »

Elles ont donc servi, en quelque sorte, de pièces à conviction pour montrer du doigt la manière dont les différentes rédactions avaient réagi ?

Jan Vinař en 1948 | Photo repro: Luboš Bělka,  Kamila Hladíková,  'Jan Vinař,  Tibet - země,  kde lidé dohánějí celé tisíciletí jediným skokem'/Univerzita Palackého v Olomouci,  2022

« Oui. Grâce à cette analyse, qui est assez terrible comme vous pouvez l’imaginer, on constate que la rédaction internationale constituait à cette époque l’une des parties les plus intéressantes de la radio. Elle comptait des personnes aux idées relativement progressistes. Jan Vinař, par exemple, était également rédacteur en chef du périodique Rozhlasová práce, consacré au travail radiophonique et à la théorie de la radio. Il avait aussi une position politique assez marquée et était favorable aux réformes et à la politique de Dubček. »

Les rédactions en langues étrangères ont-elles été particulièrement visées pendant la normalisation ? Elles s’adressaient à un public étranger, notamment occidental, mais aussi à des pays considérés comme plus proches du bloc communiste, en Afrique ou en Afrique du Nord. On pouvait donc considérer qu’elles exerçaient une influence potentiellement néfaste sur l’image de la Tchécoslovaquie à l’étranger. Cela explique-t-il les purges importantes menées au sein de la rédaction internationale ?

« Oui, les rédactions étrangères ont été particulièrement visées, pour plusieurs raisons. Les normalisateurs savaient que ces rédactions comptaient des personnes relativement progressistes. Ils les accusaient d’être ‘à droite’, d’être des « revanchistes », ou utilisaient d’autres termes de ce genre. En réalité, il s’agissait souvent de personnes très intelligentes, qui avaient des contacts à l’étranger. Les autorités voulaient donc détruire ces réseaux. L’autre raison concernait la propagande à l’étranger. Dans certains pays d’Afrique ou d’Amérique latine, les réactions au Printemps de Prague n’étaient pas particulièrement enthousiastes. Les réactions les plus favorables venaient notamment d’Allemagne de l’Ouest.

Richard Seemann | Photo: Ondřej Tomšů,  Radio Prague Int.

Plus généralement, les rédactions étrangères ont été profondément remaniées après 1968. Dans les années 1970 et 1980, elles ont également été étroitement surveillées par la police secrète. Il y avait un lien très fort entre ces rédactions et la manière dont la politique tchécoslovaque était présentée à l’étranger, mais aussi, plus largement, entre leur travail et la manière dont la politique de l’URSS était présentée à l’étranger. Il existe d’ailleurs un article très important de Richard Seemann, qui était un jeune rédacteur à l’époque et qui est devenu, dans les années 1990, directeur de la radio et des rédactions étrangères. Il revient sur toute cette période et sur les événements de 1968 et des années qui ont suivi. »

A noter que la Radio tchèque propose à l’occasion de l’anniversaire du 21 août 1968 une exposition des courriers reçus du monde entier par Radio Prague Int. Elle est librement accessible dans le hall de la réception du bâtiment rue Vinohradská 12 et est à voir jusqu’à fin octobre.

Auteur: Anna Kubišta
mots clefs:
lancer la lecture

En relation

  • Les archives racontent

    Une fois par mois, l’historien et directeur des archives de la Radio tchèque, Tomáš Dufka, nous fait revivre plus d’un siècle d’histoire tchèque.