Au festival d’Avignon, hommage à Václav Havel : des « œuvres engagées et universelles »
A l’occasion du 90e anniversaire de la naissance de Václav Havel, le Festival Off d’Avignon accueille, le 16 juillet, une soirée en hommage à l’ancien dissident, dramaturge et président tchèque. L’événement sera marqué par la remise du Prix Václav Havel, destiné à récompenser un artiste du spectacle vivant incarnant les valeurs de courage, de liberté et d’engagement chères à Havel. La soirée, animée par la journaliste et chanteuse Emma Smetana, réunira de nombreuses personnalités du monde culturel et théâtral, de même que la veuve de Václav Havel, Dagmar Havlová. Pour évoquer la genèse de ce projet et la place qu’occupe aujourd’hui l’héritage de Václav Havel, Radio Prague Int. a discuté avec Radka Ondráčková, directrice du Centre tchèque de Paris, et Frédéric Poty, codirecteur de La Manufacture à Avignon.
RO : « Nous avons commencé à réfléchir à la manière de rendre hommage à Václav Havel à l’occasion du 90e anniversaire de sa naissance, au Festival d’Avignon. Il me semblait que le lien entre Havel et le festival était particulièrement fort depuis des décennies. Le Festival d’Avignon l’a toujours soutenu dans les moments les plus difficiles, notamment lorsqu’il était emprisonné, et il a permis à son théâtre et à son œuvre d’être diffusés alors que cela était impossible dans son propre pays. Nous nous sommes donc demandé quelle serait la meilleure manière de lui rendre hommage. Nous en sommes arrivés à la conclusion que créer un Prix Václav Havel serait sans doute une belle façon, non seulement de saluer sa mémoire et de rappeler à quel point la parole et le spectacle vivant ont la capacité, et même le pouvoir, de faire réfléchir la société et de contribuer à faire évoluer les choses, mais aussi d’apporter ce même souffle et ce même soutien aux auteurs contemporains qui, parfois, sont confrontés à des situations comparables à celles que Václav Havel a lui-même connues. »
Que peut-on dire en quelques mots des cinq finalistes de ce prix ?
RO : « Pour le Prix Václav Havel, nous avons travaillé, au Centre tchèque de Paris, en partenariat avec le Théâtre de la Manufacture, le Théâtre national de Prague et la Fondation Dagmar et Václav Havel VIZE 97. Nous avons constitué un jury international de sept personnalités. Plus d’une vingtaine d’auteurs ont été examinés, tous sélectionnés parmi les artistes programmés au Festival d’Avignon, aussi bien dans le In que dans le Off. Le jury s’est appuyé sur trois critères principaux pour évaluer les candidatures. Sur cette base, il a retenu cinq finalistes qui, à mes yeux, reflètent à la fois la réalité géopolitique actuelle et la diversité des voix présentes au Festival d’Avignon et, plus largement, dans le monde. Tout d’abord, l’autrice brésilienne Christiane Jatahy, dont l’œuvre est présentée dans le cadre du festival In d’Avignon. Ensuite, la poétesse palestinienne Hend Jouda. Puis le jeune auteur et acteur ukrainien Viktor Kyrylov, réfugié en France après l’agression russe contre l’Ukraine. Le quatrième nommé est l’écrivain français Edouard Louis. Enfin, la cinquième finaliste est Delphine Minoui, autrice franco-iranienne. »
Frédéric Poty, la pièce Audience de Václav Havel a été présentée à Avignon en 1978. Elle a marqué profondément le public français. Avec le recul, qu’est-ce que cette pièce représente dans l’histoire du théâtre européen et aussi dans la réception de Václav Havel en France ?
FP : « Pour moi, c’est véritablement une œuvre marquante. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de monter Audience il y a quelques années avec un comédien tchèque de Brno. C’est une pièce de référence, et je pense qu’elle a marqué un véritable tournant dans le théâtre européen. Pour la première fois, on entendait une parole à la fois dissidente et résistante, mais portée par un registre de dérision et d’absurde qui était si cher à Havel. Je trouve que c’est une œuvre fondamentale. Par la suite, j’ai également eu la chance de jouer dans Vernissage, au moment où Havel était emprisonné, dans les années 1980, là aussi à Avignon. Ces œuvres sont, à mes yeux, des pièces profondément marquantes, qui possèdent une portée universelle, ce qui est finalement assez rare dans les œuvres engagées. Bien souvent, celles-ci restent cantonnées à leur propos militant et perdent cette dimension universelle du message. Chez Havel, au contraire, je trouve que son écriture possède cette force exceptionnelle : elle dépasse le contexte politique dans lequel elle est née pour toucher à quelque chose d’universel. »
Vous parliez de cet aspect dérision, de cet humour très spécifique à la Tchéquie. Comment est-ce que ça a été reçu, justement, en France ? Parce que ce n’est pas le même humour…
FP : « Il a fallu un peu de temps pour que cela soit compris. C’est un humour très particulier. Il s’apparente davantage à un humour anglais : un humour froid, distancié, qui fait ressortir le ridicule des situations. En France, nous n’étions pas vraiment habitués à ce registre. Je crois que cela a aussi contribué à faire évoluer certaines choses, y compris dans la manière d’écrire et de concevoir le théâtre chez les auteurs français. »
A l’occasion du Festival Off, le Théâtre national se déplace de Prague à Avignon et y présente Perpetuum Havel sur la base d’un texte jusque-là inconnu de Václav Havel. La première tchèque aura lieu en septembre. Qu’est-ce qu’on peut dire de ce texte et de l’histoire de ce texte ?
FP : « Perpetuum Havel est inspiré de Perpetuum mobile, et c’est en fait une fantaisie, une pantomime écrite par Václav Havel. C’est ce qui est assez extraordinaire dans son œuvre : il était capable d’explorer des styles très différents, d’aborder les choses de multiples façons. Je trouve que c’est encore une autre manière d’aborder les thèmes de la résistance, tout en mettant en scène cette dérision et ce sens du ridicule qui traversent l’œuvre de Havel. La pantomime, par essence, se prête particulièrement bien à cet esprit. »
Le public d’Avignon est international, très curieux aussi des écritures contemporaines. Selon vous, quelle est la meilleure porte d’entrée vers Václav Havel ? Ses pièces, ses positions politiques, son parcours personnel ?
‘L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge’
Václav Havel
FP : « Tout dépend de la porte d’entrée que l’on choisit. Pour ma part, Quelques mots sur la parole est un texte extrêmement important, tout comme L’Anatomie du gag. Ce sont des textes plus théoriques. Mais je dirais que la plus belle porte d’entrée dans l’œuvre de Havel reste le cycle de Vaněk. Dans Audience, Pétition ou Vernissage, on s’identifie à ce personnage derrière lequel l’auteur s’efface tout en étant profondément présent. Havel fait preuve d’une discrétion absolue, et c’est souvent par le ridicule de certaines situations ou même de certains silences qu’il révèle le ridicule de l’oppression à laquelle son personnage est confronté. C’est, au fond, toute la force du Pouvoir des sans-pouvoir. Il y a aussi cette phrase qui résume si bien son héritage : ‘L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge’. Pour moi, c’est cela, Havel : une œuvre aux multiples portes d’entrée. J’ajouterais enfin son film, parce qu’il ne faut pas oublier qu’il a rêvé toute sa vie de faire du cinéma. Son dernier geste créatif, Sur le départ, est, à mes yeux, une véritable synthèse de son œuvre, de son parcours et de ce qu’il a incarné. Le film a été accueilli de manière assez contrastée, mais je continue à penser qu’il résume remarquablement bien son travail et sa vie. »
Qu’est-ce qu’on peut dire de la présence tchèque cette année à Avignon ?
FP : « Je crois que Radka a imaginé un très beau programme pour célébrer le 90e anniversaire de la naissance de Václav Havel. Nous avons les deux spectacles inspirés de son œuvre, présentés au Théâtre de la Manufacture. Il y aura également l’exposition de Bohdan Holomíček. Pour moi, ce sont des photographies magnifiques, qui parviennent à saisir à la fois l’intimité et la force de Havel. L’exposition est en outre conçue autour du thème de la solitude, qui est le fil conducteur choisi par Radka. Il y la lecture du texte inédit ainsi que la remise du Prix Václav Havel. Je pense que nous avons réussi à construire un programme particulièrement complet, que nous espérons pouvoir inscrire dans la durée et faire vivre dans les années à venir. Mais je vais maintenant laisser la parole à Radka, qui vous en dira davantage. »
RO : « Ce texte inédit et inachevé constitue un prolongement du cycle de Vaněk. C’est donc quelque chose de très authentique, très profondément havelien, mais aussi de très personnel et autobiographique. On sent qu’il y a du vécu dans ce texte. Je crois que c’est une belle occasion de se retrouver et de célébrer cet héritage de manière vivante. C’est aussi l’occasion de découvrir des écrivains que nous ne connaissions pas, ou que nous ne connaissions pas personnellement, et de constater combien l’inspiration de Havel demeure actuelle. Il reste une véritable référence. Pour de nombreux auteurs d’Europe centrale et orientale, il est une figure comparable à George Orwell. Havel a su mettre au jour des mécanismes qui, malheureusement, se répètent. La répétition est d’ailleurs un principe fondamental de son écriture. Que ce soit dans son travail sur la langue, sur la structure ou sur la composition de ses œuvres, verbales comme non verbales, elle est au cœur de sa démarche. Cette répétition est le symbole de phénomènes que nous continuons d’observer autour de nous : le mal a tendance à se reproduire. Havel agit ainsi comme un véritable memento. Il nous aide à distinguer le bien du mal et à montrer, d’une manière universellement compréhensible, comment les mécanismes de l’oppression s’installent et finissent par priver les autres de leur liberté. Son œuvre dépasse largement le théâtre : elle possède une dimension profondément philosophique. »
« C’est aussi cette dimension que nous avons voulu prendre en compte dans les critères du Prix Václav Havel. Nous avons recherché des auteurs qui utilisent la langue et l’écriture comme un moyen de révéler ces mécanismes et d’interroger notre rapport au bien, à l’humain et à une humanité qui peut être menacée de disparition dans nos sociétés. Trois critères ont guidé notre choix. D’abord, la capacité à identifier des risques ou des dérives qui peuvent émerger dans nos sociétés. Ensuite, une démarche artistique d’une grande exigence et d’une réelle singularité. Enfin, la faculté de formuler ces enjeux de manière suffisamment universelle pour que les leçons que l’on en tire puissent résonner bien au-delà d’un contexte ou d’un pays particulier et s’appliquer à d’autres réalités humaines. »




