Cristal de Bohême : quand verrerie rime avec nanotechnologie
Dans la région de Nový Bor en Bohême du nord, même si certains vivent d’autres métiers, le verre et le cristal sont incontournables et les ateliers sont nombreux. Ce qui est beaucoup plus rare, c’est quand la nanotechnologie est utilisée pour, par exemple, revêtir ce verre de couches plus ou moins réfléchissantes sur, entre autres, des lustres, avec diverses propriétés comme la faculté de ne pas attirer la poussière. Dans l’atelier Petr Janecký, une ancienne ferme rénovée, Martina Mokošinová et son collègue maître-verrier s’emploient à donner une forme de feuille végétale à un morceau de verre incandescent tout juste sorti du four et destiné à faire partie d’un lustre installé prochainement dans une résidence privée à Dubaï.
De Nový Bor à Dubaï
Martina Mokošinová : « C’est un grand plaisir, et quand on reçoit un retour, comme une photo, ça nous fait vraiment très plaisir de voir à quoi ça ressemble en réalité. J’ai découvert le travail du verre à l’école secondaire, et puis ça m’a tellement passionnée que je n’ai plus voulu faire autre chose. J’ai tout fait pour pouvoir rester dans ce domaine, et finalement, je suis restée ici. J’ai dû déménager de ma ville natale de Pardubice pour venir m’installer ici. »
« Il y avait dans le passé ici beaucoup de membres de la communauté allemande qui travaillait dans la verrerie. En fait, beaucoup d’outils portent des noms allemands, parfois légèrement tchéquisés, mais en général, le nom reste en allemand. Après les expulsions des Allemands des Sudètes, des Tchèques sont venus et ont continué à développer ce savoir-faire. En général, les artisans verriers allemands qui avaient les compétences sont restés, on ne les a pas expulsés, justement pour qu’ils puissent transmettre leur savoir-faire. »
« Par exemple, l’outil en bois qu’on utilise pour former le verre s’appelle ici burgulec, un joli mot (qui vient peut-être de l’allemand Wurzelholz), mais en tchèque correct, ça s’appelle svalák. Sinon, il y a aussi des outils comme šoršár (de l’allemand Scharfe Scheere) pour tailler le verre. En tchèque, on dit zářezka, et sinon on utilise aussi le mot anglais jack. »
Si le savoir-faire dans le verre et le cristal est ancien dans cette région de Bohême du nord, grâce à son sable et à son bois si particuliers, les techniques ont évolué à grand pas concernant la finition des produits locaux qui sont exportés dans le monde entier. C’est le cas notamment concernant l’utilisation des nanotechnologies, une spécialité de la société de luminaires Sans Souci, basée dans la commune de Cvikov, où l’on retrouve David Petrydes, responsable de la technologie de traitement de surfaces :
« Cette technologie est déjà ancienne. Sa base remonte à plusieurs dizaines d'années, mais elle continue de se développer, tout comme les industries mécanique, électrotechnique et électronique. Ainsi, la méthode et son potentiel continuent d’évoluer. Pour Sans Souci, c’est une caractéristique typique permettant d’embellir notre verre et nos produits. C’est une sorte de marque de fabrique. »
« Nous collaborons avec des universités de toute la Tchéquie, non seulement avec l’Université technique de Liberec, mais aussi avec la ČVUT de Prague, l’Université de Bohême occidentale à Plzeň et l’Université de České Budějovice. Il s’agit généralement de projets dans le cadre desquels nous formulons nos besoins, puis nous élaborons ensemble un plan, un calendrier de travail, dont le résultat est une couche ou un produit avec des propriétés vérifiées. Chaque institution travaille de manière autonome selon ce calendrier, et nous avons régulièrement des réunions de coordination pour voir si les étapes ont été atteintes et comment poursuivre. »
Propriétés photocatalytiques et autonettoyantes
David Petrydes : « Concrètement, la collaboration fonctionne ainsi : actuellement, on travaille beaucoup sur les propriétés autonettoyantes et antibactériennes des couches. Cela est lié à la structure spécifique et à la composition chimique de ces couches. Les effets sont prouvés, ils fonctionnent à l’échelle de laboratoire. Actuellement, ces projets sont à un stade où l’on passe de l’échelle de laboratoire à une production opérationnelle et de masse. »
« Cette technologie est utilisée dans l’entreprise depuis quelques années, et mes collègues et prédécesseurs ont développé de nombreuses décorations et couches intéressantes. Cette collaboration est importante pour nous car, bien que la technologie soit ancienne, elle évolue constamment, tout comme les couches elles-mêmes. Au départ, ces couches étaient destinées uniquement à des fins décoratives, mais avec l’évolution des capacités techniques et les progrès de la science des matériaux, il apparaît que ces couches déposées peuvent aussi avoir des propriétés fonctionnelles. Par exemple, des effets antibactériens, des effets autonettoyants, ce qui constitue une valeur ajoutée intéressante pour les couches décoratives. Nous menons des recherches sur ces propriétés de pointe en coopération avec des institutions académiques, tant pour la préparation des échantillons que pour tester ensuite ces effets. »
« En général, ce sont des couches métalliques. Pour différents usages, elles restent sous forme métallique mais dans des gaz réactifs, ils peuvent réagir pour former d'autres matériaux tels que des nitrures ou des oxydes. C’est notamment le cas pour les couches antibactériennes ou bien les couches oxydées qui possèdent des propriétés photocatalytiques et autonettoyantes. Ce sont des métaux courants. Si je parle des matériaux que nous utilisons, tant pour les couches décoratives que fonctionnelles, il s'agit par exemple de l’aluminium, du cuivre, du titane, et d'autres matériaux similaires. »
Êtes-vous les seuls à essayer cela, ou avez-vous de la concurrence ?
« En Europe, la concurrence existe. Comme je l’ai dit au début, il s’agit d’une nouvelle valeur ajoutée qui peut offrir un avantage concurrentiel aux produits. Je ne connais personne qui se limite uniquement aux couches décoratives, car toutes les entreprises cherchent à obtenir un avantage compétitif, donc nos concurrents travaillent aussi sur des produits similaires. »
L’utilisation de la nanotechnologie est-elle chère ?
« Oui, cela a un coût, cela nécessite certaines adaptations de la technologie, mais les machines de dépôt sont généralement tellement sophistiqués et bien équipés qu’ils permettent de déposer ce type de couches. »
Argon et haute tension
Dans la salle dédiée aux nanotechnologies, le préposé aux machines explique :
« Avant de commencer le processus, il est nécessaire de vider l'air de la chambre de travail et de la remplir d'argon - mais cela reste bien en dessous de la pression atmosphérique. L'application d'une haute tension permet d'allumer la décharge et d'ioniser les atomes d'argon. »
« Ces ions dépoussièrent alors le matériau de la cible, qui s'échauffe fortement et doit être refroidi à l'eau, et ce matériau dépoussiéré forme alors les couches souhaitées sur le substrat. L'efficacité du processus est renforcée par de puissants aimants situés dans le magnétron. »
« C’est un système très, très sophistiqué avec un plan très précis. »
Un effet « wow »
Kamel Belghmi : « Je suis partenaire de la marque Sans Souci depuis quelques années maintenant et on a des projets assez importants au Maroc avec des clients qui sont dans le segment luxe. »
Quelle est votre impression de ce que vous avez pu voir ici ?
« J'imaginais un peu voir ce que j'ai déjà vu concernant la fabrication du verre soufflé, par exemple en Italie, chez Murano, les process de fabrication. Mais là, j'ai été vraiment agréablement surpris parce qu'il y a le côté très artisanal où on découvre que Sans Souci se repose sur un cluster de plusieurs familles qui ont des ateliers, des studios… Et ensuite, on a été visiter l'usine où on a vu ici tout le procédé de fabrication qui repose sur la nanotechnologie. Je dirais que c'est un travail qui est très, très méticuleux. »
Quand vous rencontrez de potentiels clients au Maroc, est-ce qu'ils connaissent ce savoir-faire tchèque ? Est-ce que la réputation du verre et du cristal tchèques vous précède ?
« Il y a toujours le côté storytelling. C'est-à-dire qu'on a besoin de faire rêver le client, de susciter son intérêt et de montrer que la marque et la fabrication, qui est artisanale et technique, se démarquent largement. Le cristal d'Italie, tout le monde connaît, mais avec la nanotechnologie, ce n'est pas tout le monde qui connaît. Donc il faut savoir aussi présenter. Et en parler sans être trop technique. Il faut faire rêver. Et la manière de faire rêver le client, c'est de lui montrer quelques échantillons. Et à chaque fois que je vais voir, par exemple, les architectes d'intérieur, et que je pose un échantillon dont la couche supérieure est fabriquée avec la nanotechnologie, ça suscite un intérêt. Ils me disent tout de suite ‘est-ce que je peux garder l'échantillon parce que j'ai un client qui est intéressé... Je peux le montrer ?’ ».
« Il y a des projets comme le Royal Mansour, évidemment, de l'hôtellerie très haut de gamme, de luxe, que ce soit à Marrakech ou bien à Casablanca, etc. Et donc les architectes d'intérieur recherchent ce genre de produit. Que ce soit pour la Mamounia avec Lasvit ou bien Sans Souci au Royal Mansour, etc. Il y a cette demande pour ce qui est vraiment ‘top of the line’. De même que pour ceux qui construisent des villas de luxe, qui vont les habiter et veulent créer un effet de « wow » quand leurs invités rentrent et qu'il y a un beau lustre, par exemple. De même que si on prend une marque qui est dans le haut de gamme hôtelière comme le Conrad Hilton ou bien un Marriott, Saint-Régis et tout, ça renforce la marque, la signature de la marque. Donc si on prend par exemple Sans souci, la marque a marqué les esprits, par exemple, à Dubaï, avec le fameux lustre qui est au Burj al-Arab. »






