Décès de Frederick Forsyth, le célèbre écrivain « qui avait fait l'amour avec son agente de la StB »
Le célèbre écrivain britannique Frederick Forsyth est décédé lundi à l'âge de 86 ans. Auteur notamment de Chacal, il était l'un des maîtres du roman d'espionnage. Ce que l’on sait moins, c’est que Frederick Forsyth a été suivi par de vrais espions, ceux de la StB tchécoslovaque, quand il était jeune journaliste.
Le quotidien tchèque Lidové noviny avait publié les détails au début des années 2000 ; en consultant les archives de la police secrète tchécoslovaque de l’ère communiste, la StB, le journal a découvert que parmi les journalistes étrangers régulièrement suivis lors de leurs séjours à Prague figurait un certain Frederick Forsyth.
Auteur à succès de classiques tels que Chacal ou Le Dossier Odessa, Frederick Forsyth était, au début des années 1960, un jeune journaliste basé à Berlin. Radio Prague International avait pu poser quelques questions à l’écrivain en 2007, pour recueillir ses souvenirs de ses visites dans la Prague communiste au plus fort de la guerre froide.
Frederick Forsyth : « J’ai obtenu le poste de correspondant de Reuters pour l’Allemagne de l’Est en septembre 1963, et ce territoire comprenait aussi la Tchécoslovaquie et la Hongrie. Donc, bien que je résidais à Berlin-Est, je faisais plusieurs visites par an en Tchécoslovaquie et en Hongrie. »
On peut supposer que c’était justement à une époque où la situation commençait à se détendre un peu en Tchécoslovaquie. Quelle était l’ambiance à votre première arrivée dans le pays ?
« Eh bien, c’était plus détendu qu’en Allemagne de l’Est, sans aucun doute. Mais cela faisait partie du décor, si l’on peut dire, car la RDA était connue pour son régime communiste extrêmement dur, probablement l’un des plus durs de tous les pays satellites. Les Tchèques avaient une attitude plus légère envers la vie, et un meilleur sens de l’humour, je trouvais. En revanche, l’administration était évidemment composée de communistes purs et durs. À l’époque, on ne choisissait pas son hôtel, on vous en assignait un. Dans mon cas, c’était l’hôtel Jalta, sur la place Venceslas. Et je devais bien sûr rendre visite à l’agence de presse nationale. Pour le reste, il était assez clair que j’allais être suivi par la StB, la police secrète. »
Donc vous le saviez déjà. Aucune illusion.
« Non. Ils ne cherchaient pas à le cacher, vous voyez, ça n’avait aucun sens. Avec le temps, mes visites sont devenues régulières – deux ou trois fois par an – et il était évident que les types assis de l’autre côté du restaurant faisaient leur boulot, comme moi je faisais le mien. Parfois, pendant le dîner, je levais mon verre, et ils levaient le leur en retour ! C’était une manière plutôt civilisée de faire les choses. »
Tout droit sorti d’un roman ou d’un film d’espionnage.
« Oui, je suppose. C’était évidemment le cœur de la guerre froide. Kennedy, souvenez-vous, a été assassiné à Dallas le 22 novembre 1963, donc il y avait une certaine nervosité à l’époque. Khrouchtchev, bien sûr, devenait de plus en plus imprévisible de l’autre côté de la frontière soviétique. Donc avec lui qui devenait un peu fou, et l’Amérique en colère après l’assassinat de son président – on pensait alors qu’un communiste en était l’auteur, avant le rapport de la commission Warren – tout cela était attribué à Lee Harvey Oswald, qui était communiste, donc vous comprenez, l’ambiance était tendue, très tendue. Berlin était alors considérée comme l’étincelle d’une éventuelle Troisième Guerre mondiale. Il y avait une tension dans l’air, une nervosité, et aux yeux d’un régime communiste pur et dur, un Occidental, particulièrement un journaliste étranger, était forcément un individu très suspect, susceptible de faire toutes sortes de choses. En fait je ne faisais rien de tel, mais c’était leur perception. Donc oui, j’ai eu ce qu’on appelait « le traitement ». Je suis à peu près certain que ma chambre d’hôtel était sur écoute. Les appels téléphoniques aussi, évidemment. Mais on l’acceptait. On savait. C’était normal. »
Comme vous le savez probablement, un journal tchèque — Lidové noviny — a récemment consacré pas mal d’espace au fait que la StB avait effectivement un dossier sur vous, et que trois agents vous suivaient apparemment à chaque visite à Prague. Cela semble avoir surpris le journal et peut-être le public tchèque, qu’un auteur célèbre ait été suivi par la police secrète communiste — mais vous, vous n’avez pas été surpris.
« Eh bien exactement. Je n’étais évidemment pas un romancier célèbre. J’étais juste un jeune correspondant étranger de Reuters, très humble, à qui l’on avait confié le territoire impressionnant de l’Allemagne de l’Est, de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie, à couvrir seul, à l’âge de 25 ans, bientôt 26. C’était donc une grande responsabilité, mais aussi un vrai défi, et c’était fascinant d’être exposé à la manière de faire communiste après avoir grandi en Grande-Bretagne. Je savais, parce qu’on me l’avait dit à Londres, que j’attirerais l’attention de la police secrète. Donc, quand cela s’est produit, je n’ai pas été surpris. »
« Il n’y a eu qu’une seule fois où la situation a dérapé un peu, c’était dans un bar, quand j’ai croisé le regard d’une très jolie fille. Je me suis approché, j’ai demandé si je pouvais m’asseoir, elle a dit oui. Je lui ai offert un verre, c’était bien. On a ensuite dîné ensemble. Il faisait très chaud. J’avais une voiture, et j’ai proposé qu’on aille se baigner dans un lac au nord de la ville. On s’est garés, on a marché à travers une prairie jusqu’au lac, on s’est déshabillés et on a nagé. Puis j’ai étalé une couverture, et on a fait l’amour. Ensuite, allongé là, à regarder les étoiles, j’ai murmuré : “Je me demande ce qu’est devenu mon agent de la StB ce soir ?” Et elle m’a répondu : “Tu viens de lui faire l’amour !” Alors je me suis dit que si je devais être suivi par la StB, je préférais que ce soit par une jolie fille que par un type d’âge mûr. »
Le journal évoque d’ailleurs cette femme, peut-être même par son nom – que je ne citerai pas – mais avez-vous tenté de la recontacter ou de retrouver d’autres personnes qui vous suivaient à l’époque ?
« Non, non. Ce soir-là, je suis simplement rentré à Berlin, ils m’ont suivi jusqu’à la frontière, puis ce sont les agents de la Stasi est-allemande qui ont pris le relais. Ou bien je prenais un taxi de l’hôtel Jalta à l’aéroport, et là encore les barbouzes me suivaient – enfin, me suivaient, pas me poursuivaient. Ils étaient très polis, me saluaient, me souriaient, me faisaient passer jusqu’en salle d’embarquement, et j’atterrissais à Schönefeld, de l’autre côté, où m’attendaient les agents de la Stasi. C’était tout à fait attendu. Ce n’était pas du genre : “Oh mon Dieu, je suis suivi.” Bien sûr que vous êtes suivi. Vous êtes correspondant étranger dans une dictature communiste. Bien sûr que vous êtes suivi. »
Êtes-vous revenu en République tchèque après la chute du rideau de fer en 1989 ?
« Oui, bien sûr, je suis revenu en voyage purement touristique avec mon épouse, il y a environ sept ou huit ans, juste pour revoir les lieux. Vous savez, le pont Charles, la belle Prague, la Vltava qui coule… »
Qu’avez-vous ressenti en revenant, en marchant dans les mêmes rues, en vous asseyant dans les mêmes cafés et hôtels qu’à l’époque ?
« Je dois dire que je ne me souvenais plus trop des cafés et des hôtels. Le Jalta était encore là, bien sûr. C’était déjà un hôtel moderne dans les années 1960. Il y en avait d’autres, un peu plus anciens, l’Adlon je crois, que je n’ai pas revisité. J’ai revu quelques restaurants que j’avais fréquentés, mais bien sûr, ils servaient maintenant une bien meilleure cuisine, parce que les matières premières étaient disponibles sous le capitalisme. Les restaurateurs pouvaient s’offrir de bien meilleurs ingrédients et donc préparer de bien meilleurs plats. Mais en gros, c’était juste une promenade sur le pont Charles, à travers l’université. Je suis monté jusqu’au château de Hradčany et je me suis dit : “Je venais ici pour les conférences de presse !” »
On peut supposer que cette fois, vous n’étiez pas suivi par un homme en imperméable gris ?
« Non, et je n’ai pas non plus croisé de jolie fille me lançant des regards dans un bar ou un restaurant – ce qui était bien, car ma femme était avec moi. Je suppose qu’à ce stade, je n’étais plus vraiment “regardable”... J’étais devenu beaucoup plus un homme d’âge mûr, et j’étais avec mon épouse ! »






