Disparition de Milena Hubschmannova, une amie des Roms

Milena Hubschmannova
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Les hommages se multiplient depuis l'annonce du décès soudain de Milena Hübschmannova, jeudi dernier, en Afrique du sud, lors d'un accident de voiture. Et à raison, car l'oeuvre que laisse derrière elle la fondatrice du premier Institut d'études rom en République tchèque est remarquable, tant du point de vue concret que du point de vue humain.

Milena Hubschmannova
C'est une histoire qui commence avec la force de la volonté et de l'extrême dont fait souvent montre l'enfance ou l'adolescence, mais que l'apathie n'a jamais gagnée : petite, Milena Hübschmannova, rêve d'apprendre sept langues indiennes et joignant le geste à la parole, commence à étudier le bengali, puis l'hindi et l'ourdou alors qu'elle n'est âgée que d'une quinzaine d'années. Mais même la détermination ne pouvait aller contre le flux de l'histoire. De voyages en Inde, il ne sera pas question pour la jeune étudiante, car les frontières de la Tchécoslovaquie se ferment, suite à l'arrivée du pouvoir communiste.

Si elle ne peut aller en Inde, c'est l'Inde qui viendra finalement à elle : plus tard, elle racontera comment, lorsqu'elle accompagnait des délégations indiennes pour lesquelles elle faisait l'interprète, elle se rend compte soudain que les Indiens ressemblent aux Roms qui vivent sur le sol tchécoslovaque. La deuxième révélation de cette vocation qu'elle-même décrira comme une sorte de « devoir de son karma », c'est lorsqu'en linguiste-née, elle capte dans une conversation en langue rom, des mots qui sont proches de l'hindi. C'est le déclic, et dès lors, sa vie entière est placée sous le signe de la découverte de la civilisation rom, puis sa défense et sa promotion.

Si les temps sont durs pour la population derrière le rideau de fer, ils le sont aussi pour l'importante minorité rom de Tchécoslovaquie : outre les préjugés déjà bien ancrés pour ces « autres », le régime communiste prône une politique d'assimilation totale, et la pression pour que s'effacent tant les coutumes que la langue, se fait encore plus forte après 1968 et les débuts de la normalisation. Autant de pratiques que Milena Hubschmannova récuse logiquement, à la fois en tant que présidente de la première organisation représentative Tzigane-Rom, qui sera d'ailleurs liquidée par le régime, que comme une des rares connaisseuses d'une culture et d'une civilisation auxquelles peu de personnes ont accès. Parce que connaître autrui passe par le langage et la communication, c'est cette chance de maîtriser la langue rom qui lui permet de gagner la confiance des communautés chez qui elle va collecter les contes, les histoires, les devinettes, les proverbes, ces traces fragiles parce qu'orales d'une culture qu'elle contribue à valoriser et à conserver grâce à l'écriture.

Les années de normalisation (entre 1968 et 1989) sont celles de son exclusion de l'Académie des Sciences pour ses positions sur l'assimilation, elle enseigne néanmoins la langue rom à l'Ecole des langues de Prague, et après la Révolution, le travail d'une vie trouve enfin son accomplissement, lorsqu'elle fonde le tout premier Institut d'études rom à l'Université Charles. Tout cela, sans compter un dictionnaire bilingue rom-tchèque / tchèque-rom, une kyrielle d'ouvrages et une revue, Romano Dzaniben (Le savoir rom).

Son décès à l'âge de 72 ans, laisse des élèves, des amis, des admirateurs en deuil d'une grande dame qui non seulement a contribué à faire connaître et à promouvoir une minorité ethnique dénigrée, mais aussi à faire prendre conscience aux Roms eux-mêmes de leur valeur.