En Europe centrale, la Russie utilise l’histoire comme une arme
Des accords de Munich en 1938 à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 en passant par sa libération en 1945, la propagande russe puise dans les grandes pages de l’histoire tchèque du XXe siècle, mais aussi de celle de l’Europe centrale dans son ensemble, pour construire de nouvelles interprétations des faits établis. En minimisant certains épisodes et en en détournant d’autres, elle tente notamment de présenter la Russie comme le défenseur historique des peuples slaves face à un Occident présenté comme éternellement hostile. Derrière la manipulation historique, ces récits qui alimentent les réseaux sociaux visent à réduire le soutien à l’Ukraine et à fragiliser la confiance dans l’Union européenne et les institutions démocratiques. Alexandra Nosková, co-auteure d’une étude du Prague Security Studies Institute, analyse les mécanismes de cette instrumentalisation de l’histoire.
Alexandra Nosková, vous êtes co-auteure d’une nouvelle étude consacrée à la propagande russe, avec un angle particulier : la réécriture de l’histoire. C’est l’occasion de rappeler qu’il existe un excellent petit ouvrage de l’historien français Nicolas Werth, paru chez Gallimard dans la collection « Tracts », peu après l’invasion de l’Ukraine. Il s’intitule Poutine, historien en chef et il montre justement comment la Russie utilise l’histoire à des fins politiques. Votre étude, dont vous avez présenté les principaux enseignements il y a quelque temps et qui est encore en cours de finalisation, montre que la propagande russe ne se contente pas de diffuser de fausses informations, notamment sur la guerre en Ukraine, comme on en a désormais l’habitude. Elle cherche aussi à réinterpréter l’histoire de l’Europe centrale. Pourquoi l’histoire est-elle aujourd’hui un instrument aussi important de la propagande russe ?
« L’histoire est quelque chose qui nous définit et qui façonne également nos relations avec les autres, notamment avec la Russie. Elle joue donc un rôle fondamental dans la construction des relations entre la Russie et les sociétés d’Europe centrale. »
Vous identifiez dans votre étude trois grands récits : la Russie comme libératrice, l’Occident qui chercherait à détruire le monde slave et les Ukrainiens présentés comme responsables des malheurs de la région. Pourquoi ces trois récits sont-ils particulièrement efficaces ?
« Cela tient surtout à l’histoire et aux expériences propres aux pays d’Europe centrale. Ces récits s’appuient sur des thèmes que les populations connaissent bien, comme le rôle de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale ou l’expérience des grandes puissances qui ont décidé du destin de la région. Ils sont aussi très catégoriques : ils désignent clairement qui est le héros, qui est l’ennemi et qui est responsable des problèmes actuels. C’est précisément ce qui les rend particulièrement efficaces. »
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La Tchéquie, où nous nous trouvons, entretient une relation particulièrement complexe avec la Russie, notamment en raison de son passé communiste. Quels épisodes précis de l’histoire tchèque, ou plutôt tchécoslovaque, sont les plus fréquemment instrumentalisés par la propagande ?
« En ce qui concerne la Tchéquie, trois thèmes ressortent particulièrement de nos recherches. D’abord, la Seconde Guerre mondiale et la libération par l’Armée rouge en 1945. Ensuite, les thèmes liés au nazisme et à l’Ukraine. Enfin, l’occupation de 1968. Ce sont des épisodes qui restent très présents dans la mémoire collective tchèque et qui peuvent donc être facilement réinterprétés ou instrumentalisés. »
Des récits pas toujours faux, mais transformés
Il semblerait que 1945 soit devenu un véritable terrain de bataille mémoriel. Comment la propagande russe utilise-t-elle le rôle, bien réel, de l’Armée rouge dans la libération de la Tchécoslovaquie pour construire l’image d’une Russie éternellement libératrice ?
« C’est en réalité beaucoup plus complexe. Les récits ne sont pas toujours entièrement faux, comme vous le soulignez, mais c’est la manière dont ils sont utilisés qui pose problème. L’année 1945 est absolument cruciale du point de vue de la propagande russe, et nous le constatons encore aujourd’hui. Par exemple, dans le film Mr. Nobody Against Putin, les célébrations de la victoire de l’Armée rouge sont présentées comme faisant partie de l’éducation des populations, toutes générations confondues. La propagande russe passe complètement sous silence le rôle de l’Occident dans la victoire contre le nazisme et présente souvent les efforts occidentaux comme marginaux. Elle crée ainsi un sentiment de dette et de culpabilité au sein des sociétés d’Europe centrale. On retrouve également l’idée que, sans les Russes, nos Etats d’Europe centrale n’existeraient tout simplement pas. »
C’est intéressant, puisque dans ce récit, on oublie notamment qu’une partie de l’effort de guerre soviétique a été soutenue et financée par les Etats-Unis, avec le fameux programme Prêt-Bail. On oublie également le pacte Molotov-Ribbentrop, le pacte de non-agression conclu entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Tous ces éléments sont commodément mis de côté. Faisons maintenant un bond dans le temps. Nous venons de commémorer les 58 ans de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie. Comment cette invasion d’août 1968 est-elle présentée dans les récits pro-russes ? Cherche-t-on à la minimiser, à la justifier ou à en déplacer la responsabilité ?
« Oui, 1968 est un sujet particulièrement difficile pour la propagande russe. C’est précisément l’occupation de la Tchécoslovaquie qui constitue l’une des principales sources du sentiment antirusse dans le pays. Une autre étude a montré qu’il est relativement difficile pour la propagande russe de construire un récit suffisamment convaincant pour démontrer son innocence. Ce que nous avons constaté, c’est qu’elle tente surtout de rejeter la responsabilité de l’invasion. Selon les récits diffusés, l’invasion serait soit la conséquence de décisions prises par les dirigeants communistes tchécoslovaques, soit liée aux Ukrainiens au sein de l’Empire soviétique, afin de créer un lien entre l’Ukraine actuelle et l’occupation de 1968. C’est une méthode de manipulation assez classique : on cherche à saturer l’espace informationnel avec plusieurs récits différents, de façon à ce que le lecteur finisse par ne plus savoir quoi croire. »
C’est intéressant que vous évoquiez ces parallèles avec l’Ukraine actuelle. Car, de leur côté, beaucoup de Tchèques ont également fait un parallèle après le 24 février 2022, mais dans le sens inverse : ils ont vu dans l’attaque contre l’Ukraine un parallèle avec l’attaque contre la Tchécoslovaquie en 1968.
« Oui, exactement. La propagande russe cherche, au contraire, à accuser les Ukrainiens afin d’affaiblir le soutien de la République tchèque à l’Ukraine. »
On voit aussi régulièrement ressurgir la question de Munich, en 1938, et celle de la prétendue trahison occidentale. Pourquoi ces épisodes sont-ils particulièrement utiles aux récits russes contemporains ?
« C’est très intéressant parce que, d’après les résultats de notre étude, l’occupation nazie et les accords de Munich apparaissent toujours en lien avec l’occupation de 1968. Dans les récits qui établissent une comparaison entre ces deux occupations, l’objectif est en quelque sorte de faire comprendre que l’occupation soviétique n’était finalement pas si terrible en comparaison avec l’occupation nazie. Il s’agit d’une délégitimation plus globale de nos relations avec l’Occident et avec nos partenaires. L’Union européenne elle-même est parfois présentée comme une sorte d’entité héritière du nazisme. »
Fragiliser les partenariats régionaux via des traumatismes historiques
C’est tout de même assez frappant, puisque la construction européenne s’est précisément faite dans une perspective totalement différente, celle de la réconciliation. Le site Seznam Zprávy vient par ailleurs de révéler une campagne de désinformation destinée à attiser les tensions entre Tchèques et Polonais. Cette campagne prétend que la Pologne souhaiterait annexer une partie du territoire tchèque. Elle s’appuie sur un ancien contentieux frontalier, dont nous avons parlé sur notre site, ainsi que sur de faux profils, de faux documents et de faux médias, certains ayant été fabriqués ou piratés, notamment le site iRozhlas, celui de la radio publique tchèque. Les experts soupçonnent donc une opération liée aux services russes. Nous sommes là en plein dans le phénomène que vous avez étudié.
« Oui, c’est un autre aspect de la propagande russe en Tchéquie, mais aussi dans d’autres pays : tenter de fragiliser les partenariats régionaux en s’appuyant sur des traumatismes historiques. Le sujet de la région de Těšín revient régulièrement, mais aussi celui du massacre de Volhynie, qui constitue un sujet particulièrement sensible pour les Polonais et les Ukrainiens et qui peut fragiliser leur partenariat. »
Des récits différents selon le public
Existe-t-il une différence entre la propagande russe destinée aux Tchèques et celle qui s’adresse, par exemple, aux Slovaques ? La mémoire de la période communiste joue-t-elle un rôle différent dans les deux pays ? Et si oui, pourquoi ? Il faut rappeler que ces deux pays n’en formaient qu’un jusqu’en 1993 et qu’ils suivent aujourd’hui des trajectoires assez différentes, notamment dans leur rapport à la démocratie et à l’Etat de droit.
« Oui, les récits diffèrent, notamment en ce qui concerne la période précédant le coup d’Etat de février 1948, parce que l’histoire des deux pays est elle-même différente. Cependant, comme en Tchéquie, ces récits minimisent le rôle de l’Occident et des résistances nationales dans la lutte contre le nazisme. L’étude consacrée à la Slovaquie a également révélé un nombre beaucoup plus important d’articles consacrés à 1948 et aux différentes théories du complot visant à expliquer les raisons et le déroulement du coup d’État de février. Du point de vue de l’étude tchèque, on observe également une volonté de fragmenter l’histoire commune tchécoslovaque et de monter les deux populations l’une contre l’autre. La Slovaquie était souvent présentée comme un meilleur exemple dans les articles consacrés à 1968. L’occupation était fréquemment expliquée par les désaccords entre les partis communistes tchèque et slovaque. »
Votre étude porte sur plusieurs pays d’Europe centrale, ce qui permet notamment de les comparer. Qu’est-ce qui rapproche les récits diffusés en Tchéquie, en Slovaquie et en Pologne ? Et qu’est-ce qui les différencie ?
« Ce que ces récits ont en commun, c’est qu’ils sont utilisés pour réduire le soutien à l’Ukraine et diminuer la confiance dans l’Union européenne, l’OTAN et les institutions publiques nationales. En revanche, les événements historiques sur lesquels la propagande se concentre varient selon les pays. En Pologne, par exemple, c’est la conférence de Yalta qui ressort particulièrement, alors qu’elle n’apparaît pas dans nos recherches sur la Tchéquie. »
Peut-on véritablement parler d’une stratégie russe commune à toute l’Europe centrale ou Moscou adapte-t-il ses récits aux traumatismes historiques et aux sensibilités nationales de chaque pays ?
« En réalité, c’est les deux. Il existe une volonté délibérée de réécrire l’histoire et les mémoires historiques de la Russie en Europe centrale. Les récits reposent en partie sur les mêmes fondements : la victoire sur le fascisme et la volonté de présenter l’Ukraine comme un ennemi, voire comme un Etat fasciste. Mais les nuances sont toujours adaptées au contexte national et à ce qui est susceptible de trouver un écho dans chaque pays. »
Le « monde slave » en question
Au XIXe siècle déjà, le père du journalisme tchèque, Karel Havlíček Borovský, qui revenait de Russie après y avoir passé plusieurs années et qui était initialement favorable au panslavisme, en était finalement revenu très désillusionné. Il a notamment dit que « les Russes aiment appeler slave tout ce qui est russe pour pouvoir, plus tard, appeler russe tout ce qui est slave ». Cette idée sera reprise des décennies plus tard par Milan Kundera, dans les années 1980, dans son essai Un Occident kidnappé. La notion de monde slave semble donc particulièrement importante dans les récits actuels. Comment la Russie utilise-t-elle encore aujourd’hui cette idée de fraternité slave, de monde slave ? Et comment expliquer qu’elle puisse encore trouver un écho dans des sociétés comme la Tchéquie, la Slovaquie ou la Pologne, qui sont pourtant membres de l’Union européenne et de l’OTAN ?
« C’est une très bonne question. Cette notion repose sur l’idée d’une certaine fraternité entre les peuples slaves, qui partageraient une histoire, une culture, mais aussi certaines valeurs. Or ces valeurs ne sont plus nécessairement les mêmes aujourd’hui. La Russie fait régulièrement appel à cet héritage. Elle compare parfois, par exemple, la République tchèque et la Slovaquie en présentant cette dernière comme un meilleur modèle, parce qu’elle respecterait davantage cette fraternité slave. On peut notamment penser à Robert Fico, qui s’est rendu à Moscou pour les célébrations de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Je pense que cela peut fonctionner en Europe centrale parce qu’une partie de la population a encore le sentiment d’être culturellement, historiquement et même socialement plus proche de l’Est que de l’Europe occidentale. Cela peut également être lié au fait que nos démocraties sont relativement jeunes et que certains mécanismes de résilience démocratique ne sont peut-être pas encore suffisamment solides. »
Pourtant, on constate aussi une certaine fragilité dans les pays occidentaux. Ce phénomène ne concerne donc pas uniquement les jeunes démocraties, puisque certains éléments de la propagande russe fonctionnent également très bien en France. Dans quelle mesure la propagande russe ne crée-t-elle pas nécessairement de nouveaux récits, mais recycle-t-elle des controverses et des frustrations déjà présentes dans les sociétés d’Europe centrale ?
« Oui, effectivement. La propagande russe s’appuie sur des conflits et des griefs historiques qui existent déjà dans les sociétés, puis elle construit différents récits autour de ces sujets. Il lui suffit parfois simplement de créer de l’incertitude en saturant l’espace informationnel avec différentes versions d’un même événement. Il devient alors plus difficile pour les gens de distinguer ce qui relève des faits de ce qui a été inventé. »
La centralité de la Seconde Guerre mondiale
Quel est le lien entre cette réécriture de l’histoire et la guerre actuelle en Ukraine ? Et pourquoi est-il nécessaire, du côté russe, de modifier la perception que les Tchèques ou les Polonais ont de leur propre passé pour justifier l’invasion de 2022 ?
« C’est très important pour la Russie, parce que toute guerre comporte également une guerre de l’information. Le soutien à l’Ukraine en Europe centrale perdure dans une certaine mesure parce que les sociétés de la région le souhaitent. La Russie considère donc qu’il est nécessaire de convaincre ces populations que son action dans cette guerre est justifiée et qu’elles doivent remettre en question leur soutien à l’Ukraine. L’objectif est notamment d’affaiblir les partenariats entre les pays d’Europe centrale et l’Ukraine. C’est d’ailleurs ce que nous avons également observé dans le cas de la campagne évoquée par Seznam Zprávy : la Russie cherche à affaiblir les relations entre la Pologne et la République tchèque pour, à terme, réduire leur soutien à l’Ukraine. »
Le récit selon lequel les Ukrainiens auraient historiquement été uniquement des collaborateurs des nazis est particulièrement présent dans la propagande russe. C’était d’ailleurs l’un des principaux arguments avancés au début de la guerre, avec cette volonté affichée de « dénazifier l’Ukraine ». Pourquoi cette référence à la Seconde Guerre mondiale est-elle aussi centrale ?
« La Russie cherche à s’appuyer sur cette mémoire, notamment sur le rôle de l’Armée rouge dans la libération de la Tchéquie et de l’ensemble de la région, afin de se présenter comme le défenseur historique contre le nazisme. Parallèlement, en associant les Ukrainiens au nazisme, elle cherche à légitimer son discours actuel et à présenter l’Ukraine comme un ennemi historique. C’est donc une manière de relier le passé au présent et de donner une forme de légitimité historique à la propagande actuelle. »
On parle beaucoup des récits propagandistes, mais sait-on réellement dans quelle mesure ils convainquent les populations ? Et comment mesure-t-on leur efficacité ?
« C’est effectivement une question assez difficile. On peut mesurer la diffusion d’un récit, par exemple à travers le nombre de vues, de partages ou de commentaires. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les personnes qui ont vu ou partagé un contenu y croient. »
Avez-vous identifié des publics particulièrement réceptifs à ces récits en Tchéquie ?
« Ce n’était pas l’un des objectifs de notre étude. En revanche, nous avons classé les publications en fonction de leur nombre de vues. Ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que la publication qui a été la plus consultée, avec 2 087 vues, concernait la fille du maréchal Koniev et le retrait de son monument à Prague. »
C’était la grande controverse d’il y a quelques années. La statue, située dans le quartier de Prague 6, avait été régulièrement vandalisée, notamment avec de la peinture rouge. Ce maréchal, auquel on attribue notamment un rôle dans la libération du pays en 1945, est aussi celui qui fera entrer les chars en Tchécoslovaquie en 1968. Aujourd’hui, la statue se trouve dans un dépôt. Il existe malgré tout en Tchéquie une forte tradition de méfiance à l’égard de la Russie, notamment depuis 1968, comme vous le rappeliez. Cette mémoire constitue-t-elle finalement une forme de protection contre la propagande ? Ou peut-elle, au contraire, être instrumentalisée ? Ou bien la société est-elle tout simplement profondément divisée et polarisée sur cette question ?
« Il est difficile de répondre de manière catégorique. L’année 1968 est effectivement, pour beaucoup de gens, à l’origine d’un certain sentiment antirusse. Mais, d’un autre côté, c’est aussi cette même génération, celle qui a vécu 1968 lorsqu’elle était jeune, qui est particulièrement susceptible de croire à différents types d’informations. Nos recherches ont donc montré que la propagande russe cherche aujourd’hui à se défaire de la responsabilité de l’occupation et, de cette manière, à réécrire la mémoire historique. Ce qui me semble particulièrement préoccupant dans le contexte tchèque, c’est qu’environ 10 % de la population adhère aux théories du complot et fait également confiance à la propagande russe. Il existe par ailleurs des groupes politiques, comme le groupe Facebook ‘Les Amis de la Russie en République tchèque’, qui compte environ 20 000 membres se reconnaissant dans la politique russe. C’est tout de même un chiffre assez important. »
Quels moyens pour lutter contre la désinformation ?
Peut-on lutter contre la désinformation historique simplement en rétablissant les faits auprès de la population ?
« C’est certainement l’une des étapes nécessaires, mais elle ne suffit pas à elle seule. Il faut mettre en place toute une série d’autres mesures : renforcer l’éducation aux médias et à l’information, améliorer la communication stratégique de l’État et développer des programmes éducatifs qui accordent davantage de place à l’histoire du XXe siècle. Il faut donc agir sur plusieurs fronts à la fois. »
On n’en est pourtant pas vraiment là actuellement, puisque, au sein des ministères, toutes les personnes qui s’occupaient des questions de désinformation ont été congédiées par le gouvernement.
« Oui, c’est une période très difficile en République tchèque. Et l’éducation aux médias ne semble effectivement pas être une priorité actuellement dans l’éducation des jeunes. »
Ce que vous observez en Europe centrale annonce-t-il, selon vous, une tendance plus large qui pourrait s’étendre à l’Europe occidentale ? La Russie pourrait-elle chercher à instrumentaliser davantage l’histoire nationale d’autres pays occidentaux, au-delà de l’Europe centrale ?
« Oui, absolument. Nous voyons déjà que la Russie utilise également l’histoire nationale d’autres pays, notamment en Europe occidentale. Elle peut, par exemple, s’appuyer sur le passé colonial ou impérialiste de certains pays afin de construire un récit de culpabilité. »
A ce propos, puisque vous faites le lien avec la question coloniale, la Russie, notamment à travers le groupe Wagner, a justement été très présente dans plusieurs anciennes colonies françaises en Afrique.
« Oui, exactement. Et même dans les pays d’Europe occidentale, la Russie cherche à s’adresser notamment aux personnes les moins éduquées et à les convaincre que les pays occidentaux sont eux aussi coupables de leur passé colonial. »
L’Union européenne dispose-t-elle d’une politique suffisamment cohérente face à cette instrumentalisation de l’histoire, alors que la mémoire reste finalement une question essentiellement nationale, à gérer dans chaque pays ?
« En réalité, c’est à la fois une question européenne et nationale. La Commission européenne a lancé de nombreuses initiatives destinées à lutter de manière coordonnée contre la désinformation. L’Union européenne fournit des ressources et différents outils, mais son rôle reste essentiellement un rôle de soutien. C’est ensuite à chaque État membre de décider dans quelle mesure cette question constitue une priorité pour lui et dans quelle mesure il souhaite utiliser ces outils, ces ressources et ce soutien européen. Ce qui est également très positif au niveau européen, et que nous constatons dans notre étude, c’est que l’Union nous permet de partager nos expériences et d’apprendre les uns des autres. »
Pour terminer, quel est selon vous le principal danger de cette réécriture de l’histoire ?
« Je pense que le principal danger est de perdre une compréhension commune de notre histoire, y compris à l’échelle européenne. A long terme, cela peut également affaiblir la confiance dans les institutions et dans la démocratie. »
(Cette étude du Prague Security Studies Institute a été réalisée en coopération avec le Nest Institute et l’Eto Foundation. Le projet était cofinancé par les gouvernements de la République tchèque, de la Hongrie, de la Pologne et de la Slovaquie dans le cadre des subventions du Fonds international de Visegrád.)





