En Tchéquie, une rentrée politique entre polémiques internes et enjeux internationaux

Tomio Okamura

Nous ne sommes que le 5 janvier, et pourtant, l’actualité politique tchèque et internationale est déjà bien – d’aucuns diraient « trop » – chargée quelques jours seulement après les pétards de la nouvelle année. Le gouvernement, formé par la coalition ANO, SPD et les Automobilistes, navigue entre polémiques sur l’Ukraine, nomination contestée d’un ministre et réformes qui suscitent l’inquiétude.   

Polémique autour de Tomio Okamura et ses propos sur l’Ukraine

Le président de la Chambre des députés, Tomio Okamura (SPD), est au centre d’une vive controverse depuis son discours de Nouvel An. Dans celui-ci, il s’est opposé à ce que la Tchéquie continue de livrer des armes et aide militairement l’Ukraine , comme elle le fait depuis février 2022, qualifiant le conflit de « guerre totalement absurde » et en critiquant, entre autres, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et l’Union européenne qui apporte son soutien au pays agressé par la Russie.

Ses déclarations sur l’utilisation, prétend-il, d’« argent qui revient aux retraités tchèques, aux personnes handicapées et aux familles avec des enfants pour acheter des armes », ont provoqué des réactions immédiates côté ukrainien : l’ambassadeur d’Ukraine à Prague Vasyl Zvarych a qualifié ses propos d’« insultants et haineux », tandis que le président de la Rada, le Parlement ukrainien, Ruslan Stefanchuk, a dénoncé un discours « manipulateur et nuisible à la réputation de la Tchéquie ».

Au niveau intérieur, l’opposition parlementaire a fait savoir qu’elle envisageait une motion de destitution de Tomio Okamura, des sénateurs de l’opposition ont également appelé le Premier ministre Andrej Babiš (ANO) à rappeler fermement à Tomio Okamura que ses déclarations sur l’Ukraine portaient atteinte aux intérêts de la Tchéquie et étaient incompatibles avec l’exercice des plus hautes fonctions constitutionnelles, ainsi qu’avec les principes affichés de la politique étrangère du gouvernement de coalition actuel. La polémique n’a pas échappé au président tchèque Petr Pavel qui a rappelé, via le réseau social X, que de tels propos peuvent affecter la confiance des partenaires internationaux et perturber la politique étrangère du pays.

Dans ce contexte diplomatique tendu, le ministre des Affaires étrangères Petr Macinka (Automobilistes) a fait savoir qu’il allait convoquer l’ambassadeur d’Ukraine en Tchéquie, soulignant que les critiques concernant la politique intérieure tchèque devaient passer par des canaux diplomatiques appropriés.

Son homologue ukrainien Andriï Sybiha avait auparavant apporté son soutien à son ambassadeur, estimant qu’il « avait parfaitement raison de répondre aux insultes offensantes du président de la Chambre à l’encontre de l’Ukraine et de ses dirigeants […]. Tous nos ambassadeurs ont pour instruction de défendre la dignité de l’Ukraine », a réagi le chef de la diplomatie ukrainienne sur X alors que chaque jour, son pays subit de nouveaux bombardements russes et accuse de nombreuses pertes parmi les civils près de quatre ans après le début de la guerre.

Vent d’Est sur un pays de l’Ouest

Et parce qu’une polémique n’arrive jamais seule : alors que Tomio Okamura alimentait déjà la controverse sur l’Ukraine, une autre voix de ce même parti d’extrême-droite semble elle aussi laisser souffler un vent venu de l’Est : dans le talk-show dominical de la Télévision tchèque, Radim Fiala, le vice-président du SPD, a remis en question la responsabilité de la Russie dans les explosions de Vrbětice en 2014, événement clé ayant entraîné une crise diplomatique majeure entre Prague et Moscou.

Radim Fiala | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Au milieu d’une conversation qu’on pourrait qualifier de surréaliste sur l’existence ou non de « bidets et WC en or en Ukraine », il a ainsi prétendu que l’implication russe « n’était pas prouvée », contestant ainsi le consensus politique et les preuves établies par les services de renseignement tchèques.

Un positionnement finalement sans surprise pour qui connaît la ligne pro-russe du SPD, mais qui ne laisse d’interroger alors que le parti est allié au sein du gouvernement avec le mouvement ANO dont le chef de file, Andrej Babiš, était déjà Premier ministre en avril 2021, donc à l’époque des révélations sur l’implication des services russes dans les explositions de dépôts de munitions de Vrbětice. Le vice-Premier ministre et vice-président du mouvement ANO, Karel Havlíček, déjà membre du gouvernement en 2021, s’est empressé de rappeler sur le plateau que les arguments des services de sécurité étaient « crédibles ». Cette ligne complotiste du SPD sur Moscou accentue le clivage entre certains membres de la coalition et les partis traditionnels, mais difficile de dire à ce stade dans quelle mesure les relations internes à la coalition vont être affectées.

Environnement : la question de Filip Turek toujours en suspens

Filip Turek et Petr Macinka | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Ces controverses sur des sujets internationaux ne doivent pas faire oublier celles au niveau intérieur : en parallèle, le Premier ministre Andrej Babiš doit toujours gérer la question de qui va diriger le ministère de l’Environnement, actuellement mené par intérim par le chef de la diplomatie tchèque Petr Macinka (Automobilistes). Malgré les critiques, il a confirmé qu’il proposerait Filip Turek, du parti des Automobilistes, comme candidat au poste de ministre de l’Environnement.

Avant les fêtes de Noël, Petr Pavel avait réitéré que si le chef du gouvernement persistait à vouloir proposer Filip Turek comme ministre, il refuserait de le faire, bien que considérant une telle décision comme une mesure exceptionnelle eu égard à ses prérogatives présidentielles. Alors que Filip Turek est vivement critiqué pour des publications passées à caractère raciste, sexiste et homophobe sur les réseaux sociaux, le choix d’Andrej Babiš de, malgré tout, le proposer au chef de l’Etat laisse présager un possible bras de fer entre l’exécutif et la présidence. Son sort sera discuté mercredi par les deux hommes.

La redevance audiovisuelle plus que jamais menacée

La coalition a d’ores et déjà annoncé des réformes controversées, avec notamment une politique de « dégraissage » dans l’administration publique. La question de la suppression de la redevance audiovisuelle, qui finance la Télévision et la Radio tchèques va quant à elle très rapidement revenir sur le tapis, comme l’a annoncé avant les fêtes, Tomio Okamura, le leader du SPD. Malgré les mises en garde des experts et défenseurs de la liberté de la presse contre ce qu’ils considèrent comme une menace pour l’indépendance des médias et leur financement autonome, cette suppression envisagée devrait être abordée dès le premier conseil des ministres de la nouvelle année.

Ainsi plus que jamais en ce début d’année 2026, la Tchéquie se trouve à un carrefour, devant concilier ses engagements internationaux, notamment envers l’UE et l’OTAN, tout en gérant ses divisions internes sur la guerre en Ukraine et sur la Russie, tout en menant de front une recomposition politique et institutionnelle majeure au niveau national.