Est-ce bientôt la fin de la formation spécifique des traducteurs et interprètes en Tchéquie ?
En République tchèque, l’Institut de traduction et de d’interprétation (« Ústav translatologie », en tchèque) de la Faculté des lettres de l’Université Charles (FF UK) à Prague est le seul établissement proposant des études consacrées exclusivement à la traductologie. Malgré une histoire longue de plus de 60 ans, la direction de la faculté a récemment fait part de sa volonté de supprimer cette institution qui a formé, entre autres, quelques-unes des meilleurs traducteurs littéraires du pays. Une annonce qui a suscité de nombreuses réactions dans le pays, comme nous l’explique l’une de ses professeures, et traductrice expérimentée, Anežka Charvátová.
Anežka Charvátová, nous voulions vous rencontrer pour évoquer une triste nouvelle : la décision de la FF UK de supprimer, à compter de janvier prochain, l’Institut de traduction et d’interprétariat. Finalement, quelques heures avant votre passage dans nos studios à la radio, la direction de la faculté a décidé de revenir sur cette décision… Que s’est-il donc passé?
« Nous avons eu une réunion à laquelle ont participé la doyenne de la faculté et les représentants de l’Institut à l’issue de laquelle il a été décidé de ne pas présenter le projet de suppression au Sénat académique qui, lui, doit se réunir le 10 septembre prochain, mais plutôt de discuter de la manière dont l’Institut pourrait être ‘transformé’. Désormais, il faudra donc réfléchir à la manière de procéder et voir quelles décisions seront finalement prises. Pour le moment, disons que c’est une petite lueur d’espoir, mais ce n’est pas encore gagné. »
Tandis que vous évoquez une transformation, la direction de la faculté parlait, elle, d’une « réorganisation ». Peu importe, sans doute, le terme choisi, mais pourquoi cet Institut, qui existe depuis plus de 60 ans, aurait-il dû être supprimé ? Quelles étaient les raisons invoquées par la direction et que serait-il advenu de l’Institut et son corps enseignant ?
« Comme toujours, les raisons sont essentiellement d’ordre économique. On nous dit qu’il y a trop de professeurs et pas suffisamment d’élèves... Mais cinq langues y sont enseignées (français, allemand, anglais, espagnol et russe) et pour chacune d’entre elles, il existe deux spécialisations que sont la traduction et l’interprétation. Cela nécessite effectivement un nombre relativement important de professeurs, et ce, d’autant plus que les élèves peuvent combiner les langues entre elles. Ce qui est vrai aussi, c’est que, ces dernières années, le nombre d’étudiants tend à baisser. Pas seulement chez nous, d’ailleurs, mais dans toutes les facultés des humanités. Entre autres raisons, malheureusement, parce que les humanités perdent de leur importance dans notre société. »
Concrètement, quel est le nombre d’étudiants ?
« Nous accueillons environ 150 étudiants en première année. Leur nombre dépend aussi des langues. Bien sûr, l’anglais est la langue la plus demandée, mais nous entreprenons beaucoup d’efforts pour faire la promotion de l’Institut et donner envie aux jeunes d’y étudier. »
« La deuxième raison évoquée par la doyenne est que les professeurs qui travaillent à l’Institut n'ont pas suffisamment de résultats académiques, et nous touchons là au problème du financement de la Faculté des lettres. Il existe un système de points que l’on obtient en publiant des articles dans des revues spécialisées qui font partie de Scopus (nom d’une immense base de données transdisciplinaire de résumés et de citations de plusieurs milliers de publications scientifiques qui permet aux chercheurs de trouver des articles évalués par les pairs, de suivre le nombre de citations de leurs travaux et d’analyser l'impact de leurs publications). Or, le problème est que, à l’Institut, étant donné que l’on enseigne la traduction, on travaille surtout avec le tchèque. C’est d’ailleurs là une chose unique en son genre. Mais si je publie un article sur ma traduction en tchèque d’un roman, par exemple, d’un auteur sénégalais dans lequel je compare le style tchèque avec le style de l'auteur sénégalais, je ne vais bien évidemment pas l’écrire en anglais. Or, dans ce système, c’est un grand désavantage, car il est alors peu probable que mon article soit cité dans d’autres articles d’autres chercheurs... »
Or, ces articles et ces citations sont une source financière pour les universités, c’est bien ça ?
« Exactement. Les traductions des romans importants ou des œuvres critiques importantes ne ramènent pas de points qui permettent de financer notre Institut. Ceci dit, ce n’est que partiellement vrai, car nous avons quand même plusieurs professeurs qui publient un certain nombre d’articles. Malgré cela, c’est une des raisons qui étaient utilisées contre l’Institut. »
« N’oublions pas que faire des études de traduction, c’est aussi étudier le tchèque, pas seulement d’autres langues »
« Il y a une autre chose qu’il faut bien comprendre, c’est que nous n’enseignons pas seulement les langues étrangères comme, par exemple, en philologie, sous les différents départements de laquelle la direction de la faculté envisageait de transférer notre activité et nos professeurs (une partie du personnel devrait être réaffectée dans les quatre départements de philologie de la Faculté des lettres, tandis que les programmes de traduction devraient être progressivement transformés en spécialisations au sein des programmes de philologie). La différence avec les départements de philologie, c’est que nous possédons une base commune pour tous nos étudiants. Dans le domaine de l’interprétation, cela signifie comment prendre des notes, comment apprendre à penser lors d’une interprétation simultanée... Nous avons aussi une histoire et une théorie de la traduction, des cours durant lesquels nous enseignons aux étudiants comment ne pas commettre des erreurs tout à fait inévitables si l’on apprend bien ces choses-là. Donc, si l’on dilue les études de traduction et d’interprétation dans différents départements de philologie, nous perdrons cette base. »
« Au-delà de cette base commune, il ne faut pas non plus oublier l’étude de la langue tchèque qui est obligatoire et extrêmement importante pour tous nos élèves. Pourquoi ? Parce que ce sont eux, les traducteurs, qui contribuent à maintenir un certain niveau de tchèque. Historiquement, dans un pays comme le nôtre, où nous ne sommes que dix millions d’habitants, la traduction a toujours participé au développement de la langue tchèque. Et ce, depuis le XIXe siècle. Il faut savoir que près de 40 % des livres qui sont publiés en République tchèque sont le fruit de traductions. Si, donc, vous voulez obtenir un texte de qualité, une bonne maîtrise du tchèque est indispensable. Or, dans les départements de philologie, le tchèque n’est pas étudié ou alors différemment de ce que nous enseignons à l’Institut. Les philologues possèdent un excellent niveau pour ce qui est de l’histoire, de la critique ou de la théorie littéraires, de la phonétique ou de l’histoire de la langue étrangère qu’ils étudient, tandis que nous, nous étudions le tchèque et sa stylistique en les comparant à la stylistique d’une autre langue. »
Vous apprenez en quelque sorte à avoir une double pensée...
« Tout à fait. Nous apprenons aussi à analyser la littérature du point de vue de la traduction. En tant que traductrice littéraire, je dis toujours que c’est le traducteur qui comprend le mieux l’œuvre. Aucun critique littéraire ne comprend l’ouvrage qu’il analyse de la même manière que son traducteur. Pourquoi ? Parce qu’il se faut se plonger dedans, chercher ce qui se cache derrière les mots et c’est précisément ce que nous enseignons à l’Institut : savoir analyser une œuvre écrite dans langue étrangère du point de vue du tchèque. »
(Les membres du personnel de l'institut ont été informés le 18 juin par la direction de la faculté de son intention de le supprimer. Une partie du personnel devrait être réaffectée à quatre départements de philologie, tandis que les programmes de traduction devraient être progressivement transformés en spécialisations au sein des programmes de philologie.)
La mobilisation qui a suivi l’annonce de la direction de la faculté, avec notamment une pétition qui a été signée par plus de 7 000 personnes en l’espace de seulement quelques jours, mais aussi beaucoup de réactions dans les médias, vous réconforte-t-elle ? Cela dit aussi quelque chose de l’importance que les Tchèques, qui sont traditionnellement considérés comme des grands lecteurs, accordent au travail des traducteurs...
« Cela m’a réconfortée et plus encore même, peut-être, surprise, positivement. Cette pétition et les différents articles et commentaires publiés ont, je crois, contribué à faire reculer la direction de la faculté qui ne s’attendait probablement pas à une telle vague de réactions. Et, oui, cette mobilisation souligne l’importance de la place de la traduction dans la culture tchèque. »
Quelle est l’histoire de l’Institut de traduction et d’interprétation de la Faculté des lettres de l’Université Charles, créé en 1963 et qui reste le seul du genre existant en République tchèque ? Depuis quand la traductologie (ou, donc, translatologie, comme disent les Tchèques) est-elle une discipline à part entière ? Dans quelle mesure la question de l’avenir de l’activité de traduction à l’heure de l’intelligence artificielle est-elle légitime ? Quel regard, en tant que traductrice expérimentée, Anežka Charvátová porte-t-elle sur cette évolution ? Si elle-même avait 19 ou 20 ans aujourd’hui, avec le bac (maturita) fraîchement en poche, se lancerait-elle encore dans des études de traduction ? Pourquoi, selon elle, les traducteurs et interprètes humains resteront-ils indispensables et pourquoi, malgré tout, reste-t-elle optimiste ? Autant de questions auxquelles Anežka Charvátová répond dans la suite de cet entretien que vous pouvez écouter dans son intégralité dans la version audio en haut de l’article.




