Héloïse Galili : « En psychologie comme en traduction, on reçoit le récit d’un autre »
Lauréate cette année du prix Susanna Roth, qui récompense les jeunes traducteurs du tchèque vers une autre langue, Héloïse Galili avait déjà remporté en 2019 le prix Václav Černý. Psychologue clinicienne et sexologue, elle raconte comment son lien personnel avec la Tchéquie l’a conduite vers la langue et la littérature tchèques, et pourquoi elle voit un parallèle entre son métier et celui, occasionnel, de traductrice.
« Une reconnaissance qui m’a beaucoup touchée »
« J’ai été très touchée de gagner ce prix. J’avais déjà remporté un premier prix en 2019, le prix Václav Černý. Ce sont les deux seules fois où j’ai participé à un concours de traduction. Ce sont évidemment des concours de niche, il n’y a pas énormément de participants, mais cela reste une vraie reconnaissance.
À chaque fois, j’ai eu un accueil très chaleureux. La première fois, de la part de l’ambassade, et cette fois-ci, avec le prix Susanna Roth, j’ai notamment été invitée à rencontrer l’Association de littérature tchèque et le Centre tchèque à Prague. C’est vraiment très touchant et très amical. »
Pour le prix Susanna Roth, vous avez traduit un extrait du roman Všechno bude super, d’Eli Beneš. Qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés ?
« Je ne suis pas traductrice littéraire de profession et c’est justement ce qui rend l’exercice particulièrement intéressant. Une traduction est toujours une réécriture, et il faut pouvoir l’assumer. À chaque mot ou presque, on mène une réflexion éthique sur ce qu’on fait du texte d’un auteur.
Il y a aussi des questions très concrètes, comme la longueur des phrases, que l’on peut être amené à modifier. Et puis, dans cet extrait, il y avait toute une série de références germanophones. Il y avait notamment un terme, nýmand, de Niemand, qui est à la fois germanique et yiddish et qui est passé dans l’argot tchèque.
Un mot qui serait peut-être l’équivalent de raté ou nullard en français. Comment avez-vous choisi de le traduire ?
La question était de savoir comment rendre l’intention de l’auteur, la charge un peu pulsionnelle du mot, tout en conservant quelque chose qui vient d’ailleurs. J’ai choisi de reprendre le terme sans le modifier, mais d’en expliciter l’origine en note de bas de page.
Je l’ai aussi mis en italique et j’ai essayé de conserver sa sonorité. C’est une des difficultés de la traduction : on perd facilement la sonorité des mots. Or, dans ce cas précis, je voulais vraiment la retranscrire.
« Le tchèque est presque devenu une seconde identité »
D’où vient votre lien avec la langue tchèque ?
« Mon conjoint est tchèque. Quand je l’ai rencontré, c’est tout un monde qui s’est ouvert à moi : une culture, une langue, un pays, des paysages. Aujourd’hui, cela fait vraiment partie de ma vie, comme une seconde famille et presque une seconde identité, même si je ne me l’approprie pas. J’aime plutôt entrer en conversation avec elle. »
Avant cela, vous connaissiez déjà la culture tchèque ?
« Très peu. Notre rencontre remonte à longtemps et, à l’époque, ma connaissance de la Tchéquie était très sommaire. Je n’étais même jamais allée à Prague.
Aujourd’hui, il y a quelque chose de tellement familier dans mon rapport à ce pays qu’il est difficile de revenir à ce que je ressentais avant. Mon approche est vraiment organique : les sons, les paysages, la musique, les accents. Depuis que je parle tchèque, j’ai aussi accès à des choses beaucoup plus subtiles dans les relations avec les Tchèques.
Il y a d’ailleurs une ambiguïté intéressante : quand on arrive à Prague en tant que Français, on pense parfois reconnaître des choses que l’on connaît déjà, une certaine esthétique, l’Art déco, l’architecture… Mais il ne faut pas sous-estimer le fait que l’histoire tchèque est radicalement différente de l’histoire française.
Le rapport à l’ordre, les relations entre hommes et femmes, le rapport à l’esthétique du corps ou encore à l’architecture sont différents. Il faut composer avec cette ambiguïté, avec cette proximité apparente et cette altérité réelle. »
Dans votre fiche de lauréate du prix S. Roth il est noté que Bohumil Hrabal et Jiří Menzel ont joué un rôle dans votre découverte de cette culture tchèque
« Oui. J’ai beaucoup aimé les livres de Hrabal et les films de Menzel. Aujourd’hui, je dirais que j’ai aussi un rapport très fort à la musique tchèque, notamment aux vieilles chansons.
Mais ce qui m’intéresse peut-être le plus désormais, au-delà des œuvres culturelles elles-mêmes, c’est d’échanger sur place avec les Tchèques et d’essayer de comprendre cette culture et cette humanité. »
Le récit d’un patient et le récit d’un écrivain
Votre formation de psychologue et votre métier influencent-ils votre manière de traduire ?
« Je me suis posé la question, parce qu’à première vue ce sont deux activités très différentes. Mais il m’est venu une idée qui les rapproche : dans les deux cas, on reçoit le récit d’un autre.
En psychothérapie, on reçoit le récit d’un patient qui nous le confie et on construit avec lui une mise en sens de son histoire, pour avancer à son service. Dans le cas d’un texte, le lien avec l’auteur est indirect : on n’a accès à lui qu’à travers ce qu’il a écrit.
Mais il y a là aussi une réflexion éthique sur ce que l’on fait du texte qui nous est confié, pour le rendre accessible à un public qui ne parle pas la langue originale. Je vois donc en commun le fait de recevoir le récit d’un autre et de réfléchir à la manière de le retranscrire, au service de l’auteur ou du texte. »
Vous aviez déjà traduit en 2019 un texte et reçu le prix Václav Černý. De quel auteur s’agissait-il ?
« J’avais choisi librement le texte à traduire et j’avais pris Neboj, neboj de Milada Rezková, que j’avais traduit par Même pas peur. J’aime particulièrement la littérature jeunesse, parce que je suis davantage intéressée par les arts graphiques que par la littérature au sens strict.
Ma traduction avait ensuite permis, je pense, à l’éditeur de promouvoir le livre. Il a finalement été traduit dans son intégralité et publié par un éditeur suisse et a trouvé son public en français. »
Dobrodružství et lítost
Et avez-vous d’autres projets de traduction ?
Pour l’instant, je n’ai pas de projet particulier. La traduction n’est pas vraiment mon métier ni mon milieu. Mais lors de ma résidence à Prague, j’ai rencontré Sara Vybíralová, de l’Association de littérature tchèque, et Anna Hrabáčková, du Centre tchèque. Elles m’ont proposé de m’ajouter à leur catalogue de traducteurs, ce qui m’a beaucoup touchée.
Je peux donc continuer à flâner dans les librairies tchèques lorsque je suis à Prague et regarder quels livres mériteraient, selon moi, d’être traduits. Si j’en trouve un, je pourrais tout à fait me lancer dans cette mission.
Mais je pense qu’aujourd’hui, la littérature tchèque a peut-être autant besoin d’ambassadeurs que de traducteurs. C’est une culture minoritaire et elle doit pouvoir trouver sa place sur la scène littéraire française. Il faut soutenir cette littérature, qui reste peu connue, de la même manière que la Tchéquie est elle-même un pays relativement minorisé en Europe.
C’est peut-être la mission que peuvent se donner les bohémistes et tous ceux qui aiment la culture tchèque comme moi.
Avez-vous un mot tchèque préféré ?
« Il y a quelque chose de romantique dans les mots intraduisibles »
« Oui. Un des premiers mots que j’ai été très contente d’utiliser quand j’ai commencé à apprendre le tchèque, c’est dobrodružství. C’est un mot qui signifie « aventure ».
Il est assez compliqué à prononcer, mais je trouve qu’il renferme une complexité qui me plaît. »
Vous évoquiez aussi la difficulté de traduire certains mots. Il y a notamment le verbe stíhat, qui exprime l’idée d’arriver à faire quelque chose à temps et qui n’a pas vraiment d’équivalent en français. Est-ce que ce genre de mots vous pose régulièrement problème ?
« Pas spécialement, parce que j’accepte le fait que certaines choses soient intraduisibles. Et d’ailleurs, cela me plaît. Il y a une vision un peu romantique, je pense, de ces intraduisibles.
Un concept que je trouve particulièrement intéressant est celui de lítost, très associé à Milan Kundera, et qui fait partie de ces mots difficiles à traduire. C’est peut-être quelque chose de sensoriel. Il faut pouvoir vivre dans cet environnement pour comprendre ce sentiment, cette nostalgie, cette impression de quelque chose de perdu.
J’aurais moi-même du mal à l’expliciter complètement. Mais cela me plaît : c’est quelque chose de difficile à atteindre, que l’on essaie simplement d’approcher.
Je vais parler en psychologue, mais c’est un peu le propre du langage : il ne peut pas tout décrire. Il existe une limite du langage pour exprimer le réel. Et cela se voit particulièrement dans la traduction. »




