« Etre doué n’est pas une maladie, c’est un don »

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Autrefois on parlait de surdoués – oubliant de dire aussi qu'il s'agissait quand même, et avant tout, de personnes. Aujourd'hui, on a plutôt tendance à privilégier le terme de personne douée, adulte ou enfant. Et c'est justement en général dans l'enfance que les signes de cette précocité se manifestent. Monika Stehlíková est thérapeute, pédagogue, formatrice et spécialiste de ces personnes douées, à propos desquelles elle a écrit deux ouvrages. Elle leur donne des clés pour découvrir et accepter leur particularité et pour la chérir comme une force, un don, et non comme un frein, un handicap. Entretien.

Monika Stehlíková, bonjour. Dans le cadre de votre pratique de l'ACT (Thérapie d'acceptation et d'engagement), vous employez une méthode appelée en anglais mindfulness, en français la pleine conscience – nous y reviendrons plus tard. En guise d’introduction, j’aimerais vous demander ce qui vous a conduite à vous intéresser aux enfants et adultes doués ?

Monika Stehlíková, photo : Archives de Monika Stehlíková

« C'était ma propre personne que je voulais comprendre. Depuis l'enfance, j'étais différente. Je ne comprenais pas pourquoi, quelle était la cause de ma différence. Il y a 15 ou 16 ans, j'ai découvert un site Internet qui traitait du sujet de la douance. C'était la première fois de ma vie que je découvrais quelque chose comme ça. Je connaissais le QI, les tests d'intelligence etc. Mais pas vraiment la douance. C'était un site belge qui existe encore, douance.be. Là, on y trouvait aussi les caractéristiques des personnes douées. Pas seulement le QI, mais la douance en tant que trait de caractère des personnes douées. Je me suis complètement retrouvée dans la description. C'était une révélation, quelque chose de très important dans ma vie. A partir de ce moment-là, je n'ai pas cessé de continuer à étudier quotidiennement toutes les informations sur ce sujet. J'ai commencé à rédiger des articles, j'ai fait ma formation en ACT, en pleine conscience. Puis, j'ai accueilli mes premiers clients. »

Puisque vous-même, cette différence est quelque chose que vous avez senti dès petite, j'aimerais me concentrer sur les enfants. Quels sont les signes qui laissent à penser qu’un enfant est doué, précoce ?

« En fait, il y a des indices qui disent qu'il a une très grande probabilité qu'il s'agit d'un enfant doué. Par exemple, dès la naissance, on voit l'intensité de l'enfant, les émotions qui sont beaucoup plus intenses que la moyenne. »

Vous dites dès la naissance, donc cela veut dire sans le langage...

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« Oui, pendant les premiers mois on peut s'apercevoir que l'enfant a beaucoup d'énergie, qu'il est attentif, plus que la moyenne. Il peut rester assis sans rien faire, mais en état de vigilance, à observer, plus longuement que l'enfant ordinaire. Donc c'est l'intensité, la persévérance, l'énergie, l'hypersensibilité et la concentration. Ce sont des indices et à partir de l'âge de sept ans on peut passer un bilan psychologique. Il y a aussi les tests de QI qui en font partie. Mais très souvent les indices donnaient une vérité sur le fait que l'enfant est doué. »

Est-ce vraiment nécessaire de passer des tests, ou est-ce une façon pour les parents de se rassurer, de mettre un nom sur une particularité de leur enfant ?

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« Je pense que c'est individuel. Ce n'est absolument pas nécessaire. Cela dépend des parents. Peut-être que pour les besoins de l'école, cela peut être utile. Parce que les professeurs peuvent ajuster leur éducation, leur approche, en liaison avec la douance de l'enfant. Par contre, ce qui est primordial dans la vie des personnes douées, c'est de le savoir. Les termes ne sont pas nécessaires, mais si on est doué, sensible, il est absolument nécessaire de le savoir : qu'est-ce que cela veut dire ? Comment est-ce que je fonctionne ? Comment est-ce que je réfléchis ? Quelle est ma motivation ? Quel est mon état d'esprit ? C'est très important. Il y a des impacts de cette connaissance de soi, un impact direct sur l'amélioration des relations – même à l'école maternelle. Quand j'ai parlé avec des petits enfants de cinq ans, je leur ai expliqué comment ils fonctionnaient et comment fonctionnaient les autres pour mieux créer des relations de respect réciproque. Les enseignants de ces écoles maternelles ont tout de suite vu une amélioration. »

Fermeté bienveillante et motivation positive

Lorsque les parents d’enfants doués viennent vous consulter, quelles sont en général leurs questionnements, leurs craintes, leurs attentes ?

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« Les raisons peuvent être différentes. Cela peut être pour une raison préventive. Ils ont un enfant de quatre ou cinq ans, chez qui ils décèlent ces indices dont on a parlé, et ils veulent savoir ce qui se trouve dans le for intérieur de cet enfant, comment il pense, ce qu'il ressent, et quels sont les risques pour son avenir. L'idée est de savoir quoi faire au niveau préventif. Très souvent, c'est aussi l'école qui est un sujet de questionnement : quelle école, quel programme instaurer pour cet enfant ? Quelques fois ce sont aussi des problèmes psychiques, comme l'anxiété. Parfois il est aussi important d'expliquer à cet enfant comment il fonctionne pour qu'il puisse s'accepter. La consultation mène à une meilleure estime et conscience de soi. »

L'idée est, j'imagine, de ne pas être dépendant du regard des autres. Souvent les enfants doués peuvent, dans le meilleur des cas être acceptés, mais sinon montrés du doigt. L'idée est qu'ils puissent s'accepter tous seuls, sans que le regard des autres soit déterminant...

« Absolument. »

Des parents plus empathiques et sensibles

Quelles recommandations faites-vous aux parents quant à la manière de s’adresser à l’enfant et à sa particularité ?

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« Je pense que de la part des parents cela exige beaucoup plus d'empathie et de sensibilité. J'aide les parents de ces enfants doués à devenir plus fermes comme personnalité, à avoir plus de flexibilité et de résilience psychologique, qu'ils soient des personnalités plus fortes. Pour un enfant précoce, il est nécessaire de lui donner des limites très fermes, mais avec énormément de liberté à l'intérieur. Il faut des cadres, les respecter fermement. Parce qu'il est intelligent, cet enfant sait argumenter, il a une logique très développée. Il argumente contre, donc il faut être très ferme, et bienveillant en même temps. C'est difficile, mais c'est une opportunité, pour ces parents, de s'épanouir dans leur personnalité. La bienveillance est la règle numéro un. On peut donc parler de fermeté bienveillante. Un enfant précoce doit ressentir que vous avez confiance en lui, même s'il fait des bêtises, même s'il échoue. Ces enfants-là fonctionnent différemment. La méthode de motivation encore aujourd'hui répandue au sein des cours de sport où l'objectif est de rabaisser, de crier dessus, de catalyser l'énergie chez les enfants, ça ne fonctionne absolument pas pour ces enfants. Ils ont besoin de motivation positive – ensuite ils ont deux fois plus d'énergie positive et peuvent réussir dans tout ce qu'ils entreprennent. »

Ces enfants ne sont souvent pas seuls au sein d'une même famille, ils ont des frères et sœurs. Comment gérer un enfant précoce au sein d’une fratrie où les autres n’ont pas nécessairement les mêmes dons, les mêmes facilités ?

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« Tout dépend des parents et de leur attitude. Les parents doivent aimer tous leurs enfants de manière inconditionnelle et de la même manière, ne jamais entrer dans des comparaisons. On ne peut jamais comparer deux personnes, c'est absurde. Du point de vue humain, nous sommes semblables. Mais, par contre, l'égalité est injuste : il faut communiquer avec chaque enfant en lien avec sa propre personnalité et ses propres besoins. Un enfant précoce est différent et ses besoins aussi. C'est évidemment difficile pour un parent d'harmoniser tout cela, mais l'important est de ne jamais comparer. »

Un ajustement des méthodes pédagogiques

Le système scolaire tchèque – ou d’ailleurs les systèmes scolaires de manière générale – sont-ils préparés pour repérer les enfants précoces ? Les enseignants sont-ils formés pour ?

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« Je dirais oui et non. Au niveau de l'Etat, il y a un système de soutien de ces enfants doués. Mais réellement, cela dépend des écoles, des enseignants. Je travaille aussi comme conseillère avec les école, les institutions pédagogiques. Je sais que très souvent les professeurs pensent qu'un enfant doué est quelqu'un de plus rapide, plus intelligent que les autres et qu'il faut lui donner plus d'exercices que les autres. »

Mais cela ne marche pas comme ainsi...

« Non, parce que déjà le psychologue américain David Wechsler et fondateur des tests QI les plus répandus au monde, disait que la douance n'est pas seulement une différence quantitative, mais aussi qualitative. Les professeurs, ou le système scolaire, tâtonnent ici. Ils ne savent pas imaginer comment cet enfant fonctionne, réfléchit, comment il se motive, se concentre. L'ajustement des méthodes pédagogiques doit être instauré d'une meilleure façon. »

Quels adultes deviennent les enfants doués ?

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« Je pense que les enfants précoces qui sont enfants aujourd'hui seront des adultes plus heureux que les adultes doués actuels. Je dois dire avant tout que ma clientèle ce sont des personnes qui cherchent le coaching, la thérapie, l'accompagnement. Ce ne sont pas des personnes malades. Mais tout un chacun peut à un moment donné souffrir dans sa vie, chercher quoi faire... Je dirais qu'il y a trois groupes de base d'adultes doués. Un tiers d'entre eux qui fonctionnent parfaitement, qui développent leur potentiel et qui n'ont pas besoin d'accompagnement. Un tiers de ces personnes qui ont besoin d'un accompagnement de temps en temps, de quelques cours, pour s'identifier avec leurs traits de caractère, développer leur potentiel, trouver des amis qui ont la même neuro-atypie. Et le dernier tiers, ce sont des personnes qui ont pu souffrir dans leur enfance, qui ont vécu l'incompréhension, le rabaissement, qui peuvent avoir des problèmes psychiques. »

Reconnecter le corps et l'esprit

Vous pratiquez la méthode dite de la pleine conscience – mindfulness en anglais. De quoi s’agit-il et en quoi cette méthode peut-elle aider les personnes qui viennent vous voir, spécifiquement les personnes douées ?

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« Cette méthode est pour tout un chacun. Mais j'ai l'expérience que ce sont les personnes douées et sensibles qui en ont besoin. Si vous êtes sensible et que vous avez une hyperactivité cérébrale, vous avez beaucoup de pensées et d'émotions intenses. Vous avez donc besoin d'un outil pratique. Il y a beaucoup d'outils différents, et l'un de ceux-ci, c'est la méthode de la pleine conscience. Ce n'est pas la solution à tous les problèmes. Il faut que la personne douée s'accepte, s'assume, travaille sur l'estime de soi. Cette méthode de la pleine conscience aide, et c'est prouvé de manière scientifique, à  avoir une plus grande stabilité émotionnelle et une clarification intellectuelle. Cela a donc un impact réel, si l'on pratique régulièrement bien sûr, sur une certaine distance de ses idées et de ses émotions intenses. Cela fonctionne très bien. On a le sentiment d'un certain soulagement après ces techniques-là. »

« Pourquoi c'est vraiment très important pour les personnes douées ? Parce que la méthode de la pleine conscience est très corporelle. On se concentre sur ce qui est réel dans la vie physique. On se rend compte de son corps, des sensations corporelles, des cinq sens, de son souffle etc. C'est très important pour les personnes douées parce qu'ils investissent beaucoup leur tête et sont un peu dissociés de leur corps ce qui peut engendrer des problèmes dans la réalisation de soi, dans la communication, dans les relations. »

L'idée c'est donc vraiment de reconnecter le corps et l'esprit...

« Voilà. Je ne veux pas dire que la douance est une pathologie, c'est une opportunité, un don. Mais si on ne comprend pas ce qu'il faut faire, on peut rentrer dans un cercle vicieux parce que si on ne gère pas ses émotions en temps réel, on les accumule. Si on les accumule sur le long terme, cela peut provoquer une anxiété plus élevée, des émotions dépressives etc. La contrepartie à ces émotions intenses est la stabilité corporelle. Si vous êtes vraiment présent dans votre corps, cela vous rend plus résilient psychologiquement, plus stable émotionnellement. Cela compense les émotions souvent débordantes de ces personnes-là. Il faut vivre pleinement dans son corps car c'est notre 'maison'. »