Grutière à Prague : « Avant, il fallait qu’on se retienne si on avait besoin d’aller aux toilettes »
La grutière Ivana Neufussová exerce son métier depuis plus de trente ans. Avec sa fille, qui suit ses traces, elles forment une équipe qui contribue à transformer les déchets en énergie et en chaleur pour les foyers pragois.
Votre fille travaille avec vous sur ce site paraît-il ?
« Je pense que ce qu’elle pouvait hériter de mieux de sa mère, elle en a hérité - certainement des gènes pour les choses bien en ordre en tout cas. On s’entend bien, on est dans la même cabine, et c’est sympa. »
Nous sommes assises dans la cabine de la grue, et en dessous, je vois plein de déchets qu’on charge et déplace avec la grue. À quelle hauteur sommes-nous au-dessus des déchets ?
« Jusqu’au fond de ce bunker, il y a 24 mètres. »
En quoi consiste exactement votre travail ?
« Les camions arrivent – que ce soit les éboueurs, les conteneurs, ou même des voitures privées – ils amènent les déchets, les déversent, nous les ramassons, les mélangeons et les mettons dans les trémies, pour que les déchets soient bien mélangés, pas uniformes, et qu’ils brûlent bien. »
Je vois des pigeons là en dessous.
« Bien sûr, ils viennent chercher à manger, et il y a beaucoup de nourriture dans les déchets. »
Quand on regarde en bas, on voit un tas d’ordures mais aussi quatre espaces séparés, de quoi s'agit-il ?
« Ce sont les trémies des chaudières. On les alimente à intervalles réguliers, selon les instructions de l’ordinateur. On suit ses indications pour alimenter. »
Quand on parle de l’incinérateur de Malešice, les gens imaginent qu’on brûle les déchets et que ça sort par la cheminée. Mais ce n’est pas le cas ici.
« Nous produisons de l’énergie et de la chaleur pour 20 000 foyers à Prague. Le lundi, c’est le plus chargé – on peut avoir jusqu’à 1 800 tonnes de déchets, mais je pense qu’actuellement, c’est autour de 1 400 à 1 500 tonnes par jour. C’est énorme. »
Comment s’appelle l’équipement que vous utilisez pour manipuler les déchets ?
« Le grappin. Ce sont des grappins, on peut prendre jusqu’à cinq tonnes d’un coup, mais on en charge environ trois tonnes à la fois. »
Est-ce qu’il peut y avoir des problèmes ?
« Bien sûr. Tout peut arriver. Une poulie peut casser, un câble peut se rompre, mais on fait attention. »
Depuis combien de temps êtes-vous grutière ?
« Toute ma vie ! Plus de trente ans, en tout cas. »
Quand vous avez choisi ce métier, qu’avez-vous dû faire ? Quels examens ?
« À mon époque, il y avait des tests psychotechniques, des épreuves pratiques et théoriques. À 12 ans déjà, j’étais montée sur une grue à tour, et à ce moment-là, j’ai su que je voulais être grutière. »
Où avez-vous travaillé pour la première fois ?
« Chez Poldi Kladno. Ensuite, les centres de collecte de déchets en Bohême centrale, à Kralupy nad Vltavou, puis Kovošrot, et enfin ici, à ZEVO Malešice. »
Y a-t-il un type de grue que vous n’avez jamais essayé ?
« Je n’ai jamais travaillé sur une grue à tour de chantier, celles qui tournent en hauteur et se déplacent sur des rails. Je n’ai jamais testé ça. »
J’ai lu que des femmes grutières existaient déjà sous la Première République. Par exemple, j’ai lu l’an dernier un article sur une grutière qui avait alors 96 ans. Avez-vous cherché à savoir quand les premières grutières sont apparues ?
« Je me souviens qu’il y avait une grutière dans le film de Jiří Menzel, Alouettes, le fil à la patte. Beaucoup de grutières ont commencé chez Poldi Kladno. »
Avant, c’était un métier d’hommes. Comment les collègues vous voyaient-ils ?
« Bien sûr, ils étaient sceptiques, il y avait cet ego masculin : qu’une femme ne pourrait pas y arriver. Mais je pense que quelques femmes ont prouvé, même à l’époque, qu’elles en étaient capables. Aujourd’hui, pendant les visites, on entend parfois dire que les femmes sont plus sensibles que les hommes, qu’elles ont un meilleur toucher pour ce métier. »
Mettre le grappin dessus
Je vois une sorte de joystick ici. Comment ça fonctionne ?
« Oui, ici vous avez le grappin – on contrôle l’ouverture et la fermeture avec la main droite. Il y a un bouton de chargement. Vous ouvrez, vous fermez, et là vous contrôlez le déplacement du chariot – c’est ce qu’on appelle le chariot qui se déplace sur le pont. Tout est contrôlé en même temps. »
Comment fait-on pour aller aux toilettes sur ces hautes grues ?
« Ici, nous avons nos installations – cuisine, toilettes dans le couloir. Mais dans les grues extérieures, c’était un problème. On devait apprendre à se retenir, il n’y avait pas d’autre solution. »
Quand vous étiez sur les grues extérieures, le temps influençait-il beaucoup le travail ? Par exemple, en cas de froid intense, arrêtiez-vous ? Ou est-ce que vous travailliez par tous les temps ?
« Les lignes de contact gelaient, alors on devait les réchauffer lentement avant de démarrer. Le vent était aussi un gros problème – il vous poussait d’un côté ou de l’autre selon sa direction, et il fallait corriger ça. »
Est-ce qu’il fait froid dans la cabine ? Peut-on y installer un petit chauffage ?
« C’était un problème – sans chauffage sous les pieds, on avait froid, car il y a des vitres partout pour voir. Alors on mettait des petits chauffages, ou bien on nous a fabriqué des chauffages sur mesure pour la cabine. »
Aujourd’hui, vous travaillez pour les Services municipaux de Prague. Cabine chauffée, écrans, ordinateurs. C’est mieux que les grues extérieures ?
« C’est bien mieux – plus de confort, d’infrastructures. On peut prendre l’ascenseur, pas besoin d’escalader des échelles ou des escaliers extérieurs. C’est clairement mieux ici. »
Y a-t-il une grue que vous rêvez encore d’essayer ?
« J’admirais beaucoup une grue quand on a construit les nouvelles trémies ici. Il y avait des entreprises avec ces énormes grues. J’aimerais bien en essayer une un jour. C’est un rêve. »
Femmes dans les métiers "masculins"
Les femmes exerçaient des métiers "masculins" pénibles déjà sous la Première République, mais cela restait plutôt exceptionnel. Elles ont commencé à y apparaître massivement après le coup d’État communiste de 1948, à la fois sous l’influence de l’évolution en Union soviétique et en raison du manque de main-d’œuvre masculine juste après la Seconde Guerre mondiale.
L’égalité entre hommes et femmes relevait davantage de la propagande communiste que d’une véritable volonté d’émancipation. Les magazines commencèrent alors à afficher des sourires de conductrices de tracteurs, de mineuses, de conductrices de moissonneuses-batteuses, de maçonnes ou encore de grutières.
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