De Terezín à Birkenau : Hanuš Hachenburg, un « enfant comète » au cœur des ténèbres

Dans l’histoire de la Shoah, il y a une place particulière pour l’horreur liée à l’assassinat des jeunes, des enfants et des tout-petits. On estime qu’un million et demi d’enfants juifs de moins de 15 ans ont été assassinés en Europe dans les camps de la mort. Particulièrement vulnérables aux persécutions nazies, certains enfants ont toutefois réussi à trouver des échappatoires à leur quotidien de ségrégation, puis à celui de l’enfermement dans les camps de concentration. Au ghetto de Theresienstadt/Terezín, vitrine de la propagande nazie, un garçon du nom de Hanuš Hachenburg a participé à une grande aventure littéraire, poétique et journalistique, une aventure de résistance aussi, aux côtés de ses compagnons d’infortune. Avant d’être déporté à Birkenau, il aura réussi à mettre en œuvre « sa » résistance, comme le raconte le livre de Baptiste Cogitore, L’Enfant comète, sorti fin avril chez Plon.

Photo: Francisco Peralta Torrejón,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Hanuš Hachenburg est un petit garçon qui est né le 12 juillet 1929 à Prague, qui grandit plutôt dans une famille aisée, à ce qu’on en sait aujourd’hui, mais qui est placé en 1938 dans un orphelinat juif de Prague par sa mère. Ses parents sont séparés à ce moment-là. On ne sait pas exactement pourquoi il est placé là, mais il va y rester jusqu’en octobre 1942, date à laquelle il est déporté au ghetto de Theresienstadt. Il va y rester quelque temps, puis il sera déporté à Birkenau, en Pologne, en décembre 1943, où il va rester et survivre encore six mois, avant d’être assassiné la veille ou le jour de ses 15 ans. La date n’est pas tout à fait certifiée, puisque l’extermination de son contingent s’est déroulée sur deux nuits. Donc, il disparaît à Birkenau en juillet 1944. »

Un adulte prisonnier dans un corps d’enfant

Au moment de la guerre et de l’occupation, Hanuš Hachenburg est à la transition entre le jeune garçon et l’adolescent.

Baptiste Cogitore | Photo: YouTube

« Tout à fait. J’ai donné vraiment les jalons, les dates de sa toute petite existence de 15 ans. En réalité, quand on lit ses textes, ce formidable héritage qu’il nous a laissé, qu’il nous a légué presque, on s’aperçoit qu’en fait, il est bien plus âgé que ce dont il a l’air. C’est presque un adulte prisonnier dans un corps d’enfant. Il écrit des poèmes d’une très grande maturité littéraire, stylistique et spirituelle. On se rend compte que petit à petit, il se réfugie et se construit tout un monde poétique par l’écriture, de manière assez personnelle, assez individualiste, peut-être. Et en même temps, il participe aussi à une grande aventure collective à Theresienstadt, à l’intérieur de la chambre et du ghetto. Il y rejoint une chambrée d’enfants, une quarantaine de garçons tchèques comme lui, à peu près du même âge, qui vont constituer une république imaginaire, la République de Škid. Cette république, ce ‘régime’ poétique, littéraire, sportif, incroyable, va publier pendant deux ans un journal hebdomadaire. »

Ce journal s’appelle Vedem. Vedem signifie « nous menons ». Il y a l’idée de mener, d’aller de l’avant. Vous évoquez cette chambrée, je veux bien qu’on en parle parce que les enfants et les jeunes gens, étaient regroupés en différentes chambrées qui, chacune, avait son éducateur. Hanuš Hachenburg était dans la Chambrée 1 dirigée par un éducateur qui avait des idées socialistes, voire même communistes, et qui va proposer à ces jeunes de vivre en autogestion, de créer une espèce de commune, au sein de la chambrée.

« Oui, c’est exactement ça. Valtr Eisinger, l’éducateur qui s’occupe des garçons, et son bras droit, Josef (Pepek) Stiassny, se rendent compte qu’ils sont débordés par la gestion du groupe : quarante garçons, quarante adolescents turbulents, c’est compliqué. Ils vont donc instaurer l’autogestion en disant aux garçons : ‘vous allez vous débrouiller vous-mêmes, vous allez définir les règles de la chambrée et nous en sommes des membres à part entière, comme vous. Ce n’est pas parce qu’on est des adultes qu’on a des droits spécifiques’. Valtr Eisinger va d’ailleurs rester habiter dans la chambrée, alors qu’il pourrait aller vivre ailleurs en tant que membre de l’administration du ghetto. Petit à petit, se met en place un véritable régime, en tout cas une chambrée avec un règlement qui est créé par les garçons eux-mêmes, avec différents comités. »

Le journal Vedem | Photo: ČT24

« C’est effectivement comme une petite république socialiste soviétique, ou plutôt une commune parce que c’est quand même plus libertaire que soviétique. Il y a le comité chargé du ravitaillement, le comité chargé des ménages, le comité chargé de l’ordre et de la police. Et puis, il y a un comité de rédaction qui est chargé de doter ce régime, cette petite république, d’un journal, Vedem donc, qui doit sortir chaque semaine et qui voit le jour au cours d’assemblées organisées le vendredi soir. Ce choix renvoie aussi au rituel du Shabbat chez les Juifs. Mais là, c’est une sorte de Shabbat laïque où les garçons vont échanger autour du magazine. C’est vraiment le journal qui est central : on lit les publications, on en discute, on les débat et on envisage la suite du sommaire. Mais c’est aussi l’occasion, évidemment, de faire le point sur tout un tas d’éléments constitutifs de la vie en communauté, en collectivité, dans cette chambrée. »

Un journal clandestin publié par des enfants

De quoi est constitué ce journal, Vedem, qui paraît pendant deux ans ? Je sais qu’il y a des poèmes qui sont publiés, mais de quoi d’autre parle-t-il ? De la vie à Theresienstadt ? Est-ce qu’il y a de la fiction, des dessins ?

Petr Ginz | Photo: repro Princ se žlutou hvězdou

« Le corpus de Vedem, qui est conservé dans les archives du mémorial de Terezín aujourd’hui, correspond à près 800 pages entreposées dans un grand carton, une sorte de grande boîte à chaussures. Je ne parle pas le tchèque, mais je rêverais de l’apprendre juste pour pouvoir lire Vedem intégralement dans sa langue originale. C’est un journal qui se constitue au fur et à mesure : au départ, ce sont vraiment quatre feuilles mal assemblées, un peu déchirées, qui se sont abîmées évidemment avec le temps, tapées à la machine à écrire. Au début, les enfants peuvent récupérer du matériel dans l’ancienne école de la ville : cette fameuse machine à écrire qui finira par s’épuiser puisqu’ils ne peuvent pas remplacer l’encre. Plus tard, ils continueront à la main. Dans ce journal, on trouve plein de choses : de la poésie, notamment les fameux poèmes de Hanuš Hachenburg, beaucoup de dessins. Au début, il y a pas mal d’illustrations en couleurs. Le rédacteur en chef de Vedem, Peter Ginz, était arrivé au ghetto avec sa boîte d’aquarelle, donc on peut en déduire que c’est avec cet outil qu’ils illustrent tout ça. On y trouve des chroniques de la vie du ghetto, des petits reportages, notamment un article qui décrit le fonctionnement des fours crématoires du ghetto ; c’est tout à fait stupéfiant, avec un schéma technique illustrant leur fonctionnement. »

Photo: Centre tchèque de Paris

« On a des nouvelles, donc de la fiction, même des nouvelles policières, des enquêtes, et puis des éditos, notamment rédigés par Hanuš Hachenburg. C’est quelque chose qui m’avait échappé à la première lecture traduite du magazine : ces éditos sont des sortes d’essais qui s’intéressent à la philosophie, à la littérature, à l’art, à la ‘question juive’, à la problématique de la création d’un Etat national juif, idée que Hanuš Hachenburg ne trouve pas si intéressante que cela, ou en tout cas problématique, parce que le foyer national juif qui doit être créé le sera sur une terre où il y a déjà un autre foyer national arabe, palestinien. Hanuš Hachenburg écrit cela en décembre 1943, juste avant sa déportation. Il y a aussi des interviews d’autres artistes du ghetto, adultes cette fois, que la République de Škid, donc les garçons de la chambrée, invitent lors des réunions du vendredi. Il y a aussi des comptes rendus sportifs puisque le foot est un peu le centre de toute cette vie : c’est un sport très important dans la Chambrée 1, mais aussi dans l’ensemble des foyers de garçons du ghetto. On débat donc des matchs aussi, on archive la liste des tournois, et le sport fait intégralement partie du quotidien des garçons. »

Theresienstadt, un lieu particulier dans l’univers concentrationnaire nazi

Cela me permet de reparler de la spécificité de ce ghetto de Theresienstadt. Il s’agit d’une petite ville existante, puisque c’était en réalité une forteresse datant de l’époque de Marie-Thérèse, du XVIIIe siècle, une ancienne ville de garnison. On sait que dans de nombreux camps de concentration, il y a eu de l’art, de la création. Mais Theresienstadt semble avoir rassemblé une grande part de l’intelligentsia tchèque et juive. Et puis, il y a aussi ce vivier de jeunes gens qui vont être très créatifs sur place. C’est quelque chose d’assez unique dans l’univers concentrationnaire du Troisième Reich.

Photo: Barbora Navrátilová,  Radio Prague Int.

« En tout cas, c’est quelque chose de très spécifique, aussi parce qu’une des fonctions de ce ghetto de Theresienstadt est de servir la propagande nazie. Les nazis présentent cela comme un ghetto final, c’est-à-dire un lieu d’où les Juifs ne seront pas transférés. Ils le présentent aussi comme un ghetto pour seniors, et finalement comme une ville autogérée par les Juifs. Et donc on voit là une articulation assez intéressante entre la prétendue autogestion du ghetto, qui est en effet administrée par des notables juifs, mais soumis directement et très violemment au pouvoir des nazis, et un reflet avec l’autogestion réelle des garçons de la Chambrée 1, qui se dotent vraiment d’un règlement et qui inventent une liberté à l’intérieur des murs du ghetto. »

La propagande à Terezín | Photo: Příběhy 20. století: Červený kříž a likvidace ghetta Theresienstadt/ČT

« Mais oui, vous l’avez dit, c’est un endroit qui concentre plusieurs fonctions : fonction d’enfermement, fonction de déportation ensuite vers les centres de mise à mort, et en particulier Birkenau, fonction de mensonge par la propagande, puisqu’il s’agit de faire croire aux Juifs d’abord, et l’opinion internationale ensuite, qu’il s’agit d’une ville normale dans laquelle les Juifs vivent entre eux, dans leur propre administration. Et c’est cette concentration de fonctions qui fait que se retrouvent dans ce ghetto beaucoup d’artistes qui seront mis à contribution directement par les nazis dans des bureaux de dessin pour vanter les mérites de cette espèce de ville thermale, en tout cas quasiment présentée ainsi par les nazis, afin d’attirer d’autre gens : ça fonctionne vraiment comme un piège, le but est d’éviter à ce moment-là que les Juifs du Reich ne fuient. On les invite fortement à venir, avec tout un tas de pressions évidemment, on leur propose d’acheter des appartements à Terezín ‘avec vue sur le lac’, alors qu’il n’y a pas de lac et il n’y a même pas d’appartement, puisque ce sont de grands dortoirs dans lesquels on va entasser les gens. Dans l’histoire des ghettos, pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont plutôt des parties de villes, comme à Varsovie ou à Cracovie, qu’on va emmurer et dans lesquelles on va concentrer une population beaucoup trop nombreuse pour ce type d’habitat. »

Des enfants à Terezín pendant la visite de la Croix Rouge | Photo: United States Holocaust Memorial Museum,  Washington,  DC

« Dans le cas de Theresienstadt, c’est toute la ville qui est réquisitionnée dès novembre 1941 par la Gestapo : on va d’abord en chasser les non-Juifs pour réquisitionner tous les logements possibles, avant de progressivement y entasser tous les Juifs, d’abord de Tchécoslovaquie, puis ensuite ceux du Reich. Il y aura là jusqu’à 60 000 habitants en même temps, pour une ville qui est prévue pour 6 000 personnes. Il y a donc une grande densité de population, mais il y a une spécificité propre à ce ghetto qui est cette présence particulièrement remarquable d’intellectuels, d’artistes, d’écrivains, d’universitaires, de médecins, de rabbins aussi, de gens connus. L’idée est de les garder en vie, le temps que le monde croit à cette propagande, et que la machine infernale du mensonge nazi se mette petit à petit en branle. Mais ça reste un camp où on meurt : environ 30 000 personnes vont mourir à Theresienstadt de malnutrition, de maladies, de vieillesse aussi, puisqu’on y déporte beaucoup de personnes âgées. Et puis de ce ghetto partiront pour la mort des dizaines de milliers de personnes vers les chambres à gaz des camps polonais. »

Du film au livre

Vous êtes déjà l’auteur d’un documentaire intitulé « Le Fantôme de Theresienstadt ». Notre discussion d’aujourd’hui est pour évoquer votre livre, « L’Enfant comète », qui est sorti chez Plon. Pourquoi ce besoin pour vous de revenir à Hanuš Hachenburg ? Hanuš est-il en quelque sorte votre fantôme qui vous accompagne ? Avez-vous éprouvé le besoin de passer du visuel à l’écrit ?

Photo: Plon

« C’est exactement ça. Il y a plusieurs raisons : peut-être un côté spirituel dans le fait de croiser un destin comme celui-là, quasiment inconnu. Il a certes été approché ici ou là par des traducteurs, par des historiens qui travaillaient sur la question des enfants dans la Shoah, mais il reste vraiment un petit fragment d’une histoire disparue. L’idée du film ‘Le Fantôme de Theresienstadt’ est née petit à petit à force de rencontrer les survivants. C’est un film qui raconte l’histoire à travers les témoins, par la parole des survivants. Pour moi, il était au départ impensable de faire autre chose que cela. Claire Audhuy, qui raconte l’histoire dans le film, et qui est la fondatrice des éditions Rodéo d’âme, qui coédite ‘L’Enfant comète’ a fait une thèse sur le théâtre clandestin dans les camps nazis. C’est à travers cette recherche universitaire qu’elle a découvert l’histoire de Hanuš Hachenburg ainsi que, par hasard, le manuscrit de la pièce ‘On a besoin d’un fantôme’ dans les archives du ghetto. Ensuite, il a fallu trouver des témoins pour raconter cette histoire. Ensemble, nous avons fait deux fois le tour du monde pour enregistrer et sauver cette mémoire. Nous sommes allés à Miami, à Toronto, à Boston, à Prague, évidemment, en Israël. Nous avons rencontré ces témoins et nous les avons enregistrés. L’idée du film s’est faite ainsi. »

« Une fois que j’ai fait ce film, qui dure 52 minutes, donc un format plutôt pour la télévision, j’étais assez frustré parce que même si on suit l’histoire de Hanuš, on ne fait finalement qu’effleurer certaines choses. Je pense que bout à bout, il doit y avoir peut-être trois minutes de poèmes récités par quelqu’un en voix off.  C’est très frustrant de faire l’histoire d’un poète en gardant si peu de poésie. En même temps, je ne voulais pas que ce soit un film expérimental dans lequel il y aurait trois heures de poème et où les gens décrocheraient. Cette frustration m’a donné envie de continuer à enquêter et à travailler. Le film est sorti en 2019. Il y a eu le confinement en France ce qui m’a donné le temps de re-feuilleter Vedem. Je me suis rendu compte que j’étais peut-être passé un peu vite sur le corpus de 800 pages car j’ai trouvé d’autres textes de Hanuš Hachenburg. Pendant que j’écrivais le livre, j’ai eu aussi envie d’explorer un peu plus ce qu’il avait écrit, qui n’était pas de la poésie. Il y a une nouvelle, plein d’essais et de petits éditos. Donc, le film a permis que je fasse le livre, mais le livre essaye d’instaurer un rapport plus personnel, peut-être plus profond aussi, avec Hanuš Hachenburg. »

Plus personnel, plus profond, mais en effet, il y a une forme de récit qui est particulière, puisque le récit est à la troisième personne, mais en même temps, on voit intervenir votre compagne Claire Audhuy. On la voit en train de faire ses recherches à Terezín. Il y a aussi des extraits de poèmes. Ce n’est pas un roman, c’est un récit à plusieurs voix…

Claire Audhuy | Photo: YouTube

« Oui, c’est ça. Cela s’est fait en l’écrivain. Je n’ai pas décidé de l’écrire comme un roman mais sans fiction. Il y a des choses qui ont beaucoup évolué, qui se sont complètement transformées, et puis des choses qui étaient là dès le départ et qui sont restées, comme le fait de s’adresser à Hanuš, à la deuxième personne, et en parlant moins à la première personne. Ensuite le récit est à la troisième personne. Cela se lit comme un roman, mais vous avez bien dit que ce n’est pas vraiment un roman. Parfois, je m’autorise à mettre un petit peu en scène, mais il y a énormément de notes qui renvoient à d’innombrables sources. C’est mon côté enquêteur ou journaliste qui renvoie aux faits. Mais on le suit à travers les mois, les semaines et les courtes années de sa vie. »

L’étincelle qui reste

Cela permet aussi de remplir les blancs, peut-être, puisqu’en effet c’est une courte vie où manquent certaines informations. Par exemple, on ne sait pas pourquoi il a été mis dans cet orphelinat. Cette forme de récit permet-elle de combler ces blancs ?

« Oui, je ne sais pas si ça permet vraiment de combler. Pour moi, c’est une exploration. Je dis au début du livre que j’ai l’impression de descendre un peu dans une grotte et d’essayer d’éclairer ses parois à la lumière du récit. C’est donc plutôt éclairer et essayer d’avancer à tâtons dans cette grotte, dans ce qui est enfoui, dans ce qui est obscur. La narration permet d’explorer tout cela. Il est vrai que dans les toutes premières versions, j’avais du mal à me détacher des faits : le premier jet était rempli de ‘peut-être’, ‘on ne sait pas si’, ‘j’imagine que’. Tout cela a progressivement disparu pour assumer une narration avec un personnage. »

Photo: Centre tchèque de Paris

« Je ne sais pas si c’est Hanuš Hachenburg tel qu’il a existé, en tout cas, dans ce livre, il y a tout ce que je sais sur lui et de son existence. On ne saura pas exactement ce qu’est devenu son père, on ne saura pas pourquoi sa mère l’a mise à l’orphelinat, mais le récit permet d’explorer cela et de le suivre jusqu’à la fin. Le film racontait l’histoire jusqu’à la fin, et pendant le tournage du film, j’ai appris des choses sur la fin de Hanuš Hachenburg, mais c’est très différent de confier ou de recueillir la parole d’un survivant qui la raconte. La dernière partie du livre a été assez difficile à écrire, parce que j’ai eu l’impression de le tuer une seconde fois, pour que le récit aboutisse. Finalement, le personnage de Claire Audhuy encadre un peu le récit, mais au fond, on reste quand même assez collé à son histoire, et on le suit à travers le ghetto d’abord, et puis ensuite à Birkenau. »

« L’enfant comète » est un très beau titre. Quelle est son origine ?

« Au départ, je voulais lui donner le titre d’un poème inédit qui nous avait échappé à la première lecture, et qui s’appelle ‘La rivière et l’étincelle’. C’est un très beau poème que j’ai gardé tel quel, qui ouvre le livre et dit que nous sommes un peu comme un flambeau qui s’éteint, mais même plongés dans la rivière qui emporte tout, de ce flambeau restera quand même une étincelle en nous. Donc, dès le départ, il y avait l’image du feu ou de la lumière. Pour moi, Hanuš Hachenburg est un enfant qui éclaire et que je cherche aussi à mettre en lumière. Il a fallu toutefois trouver un titre peut-être un peu plus évocateur. Et donc, j’avais depuis le départ cette envie aussi de parler d’un météore. Il y a aussi une petite comparaison à Rimbaud dans le livre, que je pensais assez discrète, mais l’éditeur s’est jeté sur cette métaphore-là, en disant, que c’était le ‘Rimbaud du ghetto’. Je ne sais pas si Hanuš se serait comparé à Rimbaud, et et ce sont deux époques très différentes, deux trajectoires très différentes, mais on dit aussi de Rimbaud qu’il était un météore, avec une vie poétique très dense, très courte, alors qu’il a écrit l’essentiel de son œuvre entre 16 et 20 ans. Dans le cas qui nous intéresse, on a un auteur qui écrit entre 13 et 15 ans, qui donne tout ce qu’il a, et dont il ne reste que ça. Il y a donc un peu cette idée d’un météore, d’une comète qui passe, qui éclaire la nuit, mais qui reste insaisissable malgré tout, et dont on peut juste apercevoir la traînée de lumière que sont ses poèmes et ses textes. »

Une résistance à hauteur d’enfant

Cela fait très longtemps que vous vivez avec le destin de ce jeune garçon, et celui de tous ces enfants de Theresienstadt. Quand on pense à l’actualité, aux survivants qui disparaissent, à l’antisémitisme qui monte, notamment en France mais ailleurs aussi, est-ce important pour vous de continuer à faire revivre les destins de ces gens et de ces enfants avec lesquels tout un chacun peut s’identifier ?

Photo: Mémorial de Terezín

« Bien sûr, cela fait à peu près vingt ans que je m’intéresse à l’histoire du génocide juif, aux autres génocides aussi. Un génocide, ça commence toujours par conflit de voisinage : qu’on soit juif, tzigane ou tutsi, cela commence là, et la question est : comment on en arrive à projeter sur l’autre, sur son voisin, assez de haine pour le tuer de façon systématique ? En même temps, assez vite, j’ai compris que l’expression ‘devoir de mémoire’ était un peu stérile, un peu creuse. J’ai un neveu de 16 ans qui part à Auschwitz et c’est important, mais ça ne suffit pas. Il y a en réalité tout un travail qu’il faut mener, pour raconter, pour comprendre, pour essayer d’expliquer. Il y a aussi des choses qui resteront sans doute incompréhensibles, mais ce n’est pas grave, il faut le faire quand même. Il aussi la fidélité aux témoins. »

« J’espère, avec le livre, raconter cette histoire aux plus jeunes, dans les écoles, pour se passer un peu le flambeau de toutes ces lumières. Avec Claire, nous nous sommes toujours intéressés aux outils de résistance, avec l’idée de ne pas uniquement percevoir les victimes du génocide comme des victimes, mais aussi comme des résistants. A ce titre, on peut dire que Hanuš Hachenburg a essayé de résister avec les armes qui étaient les siennes, avec sa force spirituelle, littéraire. Avec la chambrée des garçons de la République de Škid, ils ont résisté, ne serait-ce qu’en faisant Vedem, qui était un journal clandestin, interdit, dangereux. Cela permet donc de montrer d’autres formes de résistance aux plus jeunes, de leur dire qu’on peut résister par plein de manières différentes.

« Ces dernières années, on voit cela en France, mais aussi dans le monde entier, aux États-Unis, dans toute l’Europe, en Israël aussi : le retour de l’extrême droite au pouvoir qui instrumentalise aussi toute cette histoire à des fins qui lui sont propres. Elle revient aussi à l’exclusion de l’autre, à un rapport de domination, de prédation. Tous ces éléments font que c’est plus qu’important de parler de ça. J’échange avec les derniers survivants que j’ai rencontrés, j’écris à Dita Kraus qui s’inquiète de voir la bête renaître. Donc ce n’est pas juste passer un flambeau, mais c’est aussi tenir un peu le monstre à distance. En voyant Elon Musk tendre son bras, faire son salut, je pensais à ces heures d’entretien, à toutes ces archives, à tout ça qui disparaît petit à petit. On met cette histoire sous le tapis et ça, c’est inacceptable pour moi. »

Auteur: Anna Kubišta
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