Jaco Van Dormael : « Aux studios Barrandov, j’ai ouvert les yeux sur une toute autre manière de faire »

Jaco Van Dormael, photo: www.kviff.com

C’est la Belgique qui était cette année le pays mis à l’honneur au festival du film de Karlovy Vary, qui s’est achevé samedi. Parmi les films présentés, Mr Nobody de Jaco Van Dormael, un film à la limite du fantastique. Avant d’évoquer son long-métrage, fruit d’un travail de sept ans, il s’est rappelé de sa première visite dans la ville thermale :

Jaco Van Dormael, photo: www.kviff.com
« Karlovy Vary, c’est la deuxième fois que j’y viens. Je suis venu la première fois il y a 19 ans. Je suis revenu plusieurs fois à Prague, mais Karlovy Vary c’est la deuxième fois. Quand j’avais 19 ans, c’était évidemment sous le communisme, ça n’avait rien à voir. On était une bande de jeunes étudiants cinéastes au Festival du film étudiant. Il y avait des hommes en noir et une voiture qui nous suivaient partout où on allait. Quand on allait dans un café, ils nous suivaient et s’installaient à une autre table. On faisait le tour des cafés de Karlovy Vary et à la fin de la nuit, ils étaient plus saouls que nous ! A Prague, j’avais été dans les studios Barrandov.
Photo: www.barrandov.cz
On m’avait permis d’assister à une projection de rushes d’un film en plein tournage. Le réalisateur et le chef opérateur étaient là. J’ai vu les rushes, et il n’y avait qu’un plan ! La lumière s’est rallumée. J’ai demandé à un ami tchèque ce que les deux se racontaient. Il m’a dit qu’ils se disaient qu’ils allaient recommencer le plan le lendemain parce qu’il était raté. Ça m’a ouvert les yeux sur une toute autre manière de faire. A l’époque, on commençait les tournages sans savoir quand ça finirait ! Ça a permis à des gens comme Tarkovski de faire des films exceptionnels. C’était sans fin. »

Comment définiriez-vous votre film Mr Nobody ? C’est une fable ? Un conte philosophique ?

« J’ai beaucoup de mal moi-même à le mettre dans une catégorie. Quand on me demande, la seule catégorie qui me vient, c’est de dire que c’est un film expérimental – ce qui ne donne pas envie d’aller le voir. Il y a des jeunes qui m’ont dit récemment : ‘Monsieur, vous avez fait un film quantique. Comme je ne sais pas ce que ça veut dire, je trouve que c’est plutôt une bonne définition. »

On pourrait dire que c’est aussi un objet cinématographique décalé, pas dans le ‘mainstream’. Est-ce pour explorer toutes les possibilités et les limites du cinéma que vous vous êtes lancé dans cette longue aventure ?

« Comme tous les cinéastes, ce qui m’intéresse c’est de raconter autre chose autrement, de faire avancer le cinéma, de me dire que le cinéma n’est pas mort, qu’il y a moyen d’inventer encore des formes nouvelles. Ici, ce qui m’intéressait en effet c’était à la fois le sujet et la forme : il fallait trouver une forme différente pour parle du sujet qui est la multitude des vies qu’on pourrait avoir. Pourquoi notre vie est-elle ce qu’elle est et pas une autre ? Pourquoi est-on qui on est et pas quelqu’un d’autre ? Pourquoi maintenant et pas avant ou après ? Pourquoi ici et pas ailleurs. Sans donner de réponse, ce sont des questions qu’on se pose enfant et qu’on a l’habitude de taire adulte, mais qui restent présentes. Cette étrange expérience qu’on a d’être en vie, qui est très mystérieuse, sans réponse et assez chouette en général, c’est le sujet du film. »

'Mr Nobody'
C’est une interrogation personnelle qui vous taraudait depuis longtemps, qui vous taraude tout le temps ou qui vous a taraudé à un moment de votre vie ?

« C’est venu du contraste entre le fait que je fais des films et que je suis vivant, et que ce n’est pas du tout la même chose. Depuis qu’on raconte des histoires, depuis le théâtre grec, la dramaturgie est une espèce d’entonnoir, tout converge vers la fin, toutes les scènes doivent être indispensables, tout doit avoir une cause et une conséquence claires, et la fin doit donner un éclairage différent, un sens différent à tout ce qui précède. Alors que si le cinéma devait parler de la vie, mon expérience de la vie c’est plutôt que les plus belles scènes ne sont pas forcément les plus utiles, que je ne comprends pas forcément les causes et les conséquences de ce qui m’arrive et que la fin ne donnera pas nécessairement plus de sens à tout ce qui a précédé, et que la structure est plutôt en arborescence. Il y a des choses qui sont oubliées, qui se perdent, on perd des gens de vue... Tout le travail c’était : comment faire rentrer une construction en arborescence dans une construction en entonnoir, exactement à l’inverse. »

Retrouvez cet entretien avec Jaco Van Dormael dans son intégralité dimanche dans Culture sans frontières.