Jan Sokol : « Václav Havel a toujours douté de lui-même »

'Václav Havel, l'éternel insurgé'

Retour sur la vie et le message de Václav Havel, ancien président et dissident, héros de la révolution de velours, décédé dimanche matin à l’âge de 75 ans. Jan Sokol est philosophe, ancien dissident lui aussi, candidat malheureux à la succession de Havel en 2003. Il s’est souvenu pour Radio Prague de sa rencontre avec Havel.

« Je ne me souviens pas exactement, c’était à la fin ou à la moitié des années 60, dans un groupe d’amis, il m’a fait une grande impression dès le premier moment par sa modestie et un certain contrôle de soi-même qui n’est pas si commun parmi les intellectuels. Ce que ne faisait jamais Havel, c’était bavarder. »

Evidemment, Václav Havel est connu pour être l’un des fondateurs de la Charte 77, que vous avez également signée. Comme lui vous avez subi les représailles du régime communiste. Est-ce que vous pourriez revenir sur l’atmosphère de l’époque ? Comment, dans cette période de dissidence, les gens s’entraidaient-ils ?

« L’époque n’était pas une époque de terreur, c’était plutôt une époque très sombre, sans espoir. Havel a eu le courage de l’exprimer sans beaucoup d’espoir immédiat et donc je l’ai énormément apprécié, même si je ne l’ai pas rencontré beaucoup à l’époque car il a passé beaucoup de temps en prison. Il a abandonné beaucoup de ses ambitions personnelles, celle d’être un auteur connu et avec du succès, pour servir une cause publique et c’était magnifique. »

Václav Havel
Finalement c’est quelque chose qui a continué par la suite : il est devenu président et ce n’était pas son ambition au départ, comme il le disait souvent. Il a dû renoncer au cours de sa présidence à l’écriture, en tout cas à une écriture plus poussée. C’est une vie que, d’une certaine façon, il a sacrifiée par la suite aussi…

« Oui, pour lui c’était une grande surprise, une chose qu’il n’a pas acceptée avec un cœur léger. Mais, vous savez, je me souviens toujours des mots de Platon selon lequel au pouvoir il faut des gens qui ne veulent pas gouverner. C’est exactement le cas de Havel. Il a toujours, tout au long de sa présidence, beaucoup réfléchi sur lui-même, il a fait beaucoup de choses pour se défendre de devenir un politicien professionnel. Il a toujours douté de lui-même, et parfois avec ses amis il avait même l’air d’avoir honte d’être au pouvoir. »

J’ai lu quelque part une phrase d’Arthur Miller qui dit que c’était « le premier président surréaliste au monde », est-ce une bonne définition ?

« Oui, il est toujours resté un homme. C’était délicieux de le voir dans une négociation importante en tant que président, il a toujours su s’adresser à ses partenaires d’une manière tellement amicale et même avec de l’humour. Cela a fait son succès, non seulement ses belles idées qu’il savait énoncer mais également son attitude amicale, toujours avec ce léger sourire, parfois avec de l’humour. Son autorité ne s’imposait jamais. »

Quelle atmosphère régnait dans les années 1990 au Château ? On a souvent dit que les Rolling Stones y était invités, ou que Václav Havel se déplaçait dans les couloirs en trottinette. Cette époque là est-elle une utopie devenue réelle ?

« Il faut imaginer cette énorme difficulté pour un dissident de devenir un fonctionnaire de l’Etat. Pendant toute notre vie jusqu’en 1989 on a considéré l’Etat comme un ennemi dangereux. Toutes les institutions de l’Etat que nous avons rencontrées nous ont mis en danger. Et, à un certain moment, il est devenu le chef de toutes ces institutions, c’était un changement énorme et, naturellement, Havel a eu besoin de temps pour le maîtriser. Par les exemples que vous mentionnez, il essayait de rendre son devoir un peu plus léger, d’imaginer qu’il n’était pas seulement le président. »

Václav Havel a-t-il un successeur spirituel selon vous ? Quand on pense par exemple à Masaryk, on considère Beneš comme porteur de ses idées. Est-ce que cela est pareil pour Václav Havel ? Y a-t-il quelqu’un ? J’ai l’impression que c’est assez flou …

« Oui, c’est une grande difficulté et j’ai peur pour la politique de mon pays, car vous savez il a fait une grande carrière, il a apporté à la Tchécoslovaquie, ce petit Etat, une certaine renommée internationale tout-à-fait inouïe. Même Masaryk n’avait pas un tel succès international, c’est quelque chose que l’on ne peut pas reproduire. Grâce à son attitude humaine, modeste, il était presque timide, toujours un peu courbé et avec ce sourire, il a su charmer chacun de ses interlocuteurs. Il y avait derrière tout ça, il faut le dire, une grande générosité, une magnanimité, par exemple envers l’Europe, qui était pour lui quelque chose qui n’appartenait pas au domaine du calcul, et c’est quelque chose qui s’est perdu. »

On avait pris l’habitude, finalement, après la fin de ses mandats, qu’il reste présent dans la vie publique, bien qu’il ait fait une petite pause durant laquelle il est parti au Portugal. Cependant la politique est un animal qui vous rattrape : il intervenait fréquemment, il commentait l’actualité politique jusqu’au dernier moment. Récemment il avait critiqué certaines dérives extrémistes au sein du gouvernement, je fais référence notamment à Ladislav Bátora et au parti Affaires Publiques. Il s’inquiétait de la vie politique de manière assez sérieuse, qui va le faire à sa place maintenant ?

« Oui, il est irremplaçable. Il est devenu politicien dans des conditions tout-à-fait exceptionnelles, donc personne ne peut reproduire son autorité nationale et internationale. Ce qui lui causait des soucis ces derniers temps, c’est un léger tournant en faveur d’un égoïsme de l’Etat, qui pourrait être dangereux. J’espère que même maintenant, après sa mort, le public se rendra mieux compte du danger de jouer avec des idées nationalistes, chauvines. »

Václav Havel, photo: Forum2000
Pour terminer, est-ce que l’on peut dire que Václav Havel s’inscrit dans l’héritage de Masaryk ? Masaryk en tant que premier président de la Tchécoslovaquie et Václav Havel en tant que dernier président de la Tchécoslovaquie et premier président de la République tchèque ?

« Oui, Havel partageait beaucoup de choses avec Masaryk. Naturellement, il l’a fait d’une manière très personnelle, on ne peut pas le comparer avec Masaryk quant à la manière de s’adresser au peuple par exemple. Mais dans les idées d’une bon Etat démocratique, il y évidemment un lien très étroit. »